« Nous’s letter » Août-décembre 2013

Le parfait petit missionnaire

« Je dois bien l’avouer, le genre « New’s letter » avec la photo de la jolie famille missionnaire (J’espère que celle-là vous plaît !) n’est pas vraiment notre truc. Le genre en question oblige à verser dans un factuel plat, triomphaliste ou dramatique,  valorisant la consécration du missionnaire ou apitoyant le lecteur sur ses terribles conditions du service. La « New’s letter » entretient, dans la représentation que je m’en fais, le mythe du parfait missionnaire. L’analyse critique, la réflexion missiologique ou simplement le naturel s’y frayent difficilement des chemins. A défaut, on vous propose une « Nous’s letter ». C’est parti !

La foudre et la poudre

Christine, Sophie et moi sommes tombés amoureux de la même « personne » en même temps : Beyrouth !

Un coup de foudre (!)… Une semaine après notre arrivée commençait une série d’attentats à la voiture piégée dans le sud de la capitale d’abord puis sur Tripoli au Nord, occasionnant près d’une centaine de morts. Le pays n’avait pas connu ce genre de drames depuis l’attentat ayant causé la mort du 1er ministre Hariri en 2005 et l’attentat de la place Sassine en octobre 2012 (lors de notre visite  l’Eglise). Lors de cette nouvelle vague d’attentats; nous observions autour de nous deux types de comportements. La bunkérisation (plus de courses en ville, plus de sorties, signalisation de la moindre voiture garée plus de 10 mn au même endroit…) ou la vie au quotidien, comme si de rien n’était. Nous avons choisi la seconde option, partant du principe qu’aucune des personnes ayant sauté dans les attentats de Roueiss et Tripoli ne l’avait davantage cherché que celles qui étaient toujours en vie. Le conseil le plus étonnant que nous ayons reçu de France était : «Faites bien attention ! ». Le terrorisme ce n’est pas une guerre où deux camps bien distincts s’affrontent. Quelqu’un a dit que la guerre est une façon de gérer la violence. Là, nous parlons de quelque chose, d’obscur, de sous-terrain. Ça frappe où ça veut, quand ça veut, pour des raisons impénétrables. C’est par définition imprévisible. Avec le retour des attentats un journaliste de l’Orient le jour écrivait un magnifique article intitulé « Alien est de retour » (Alien représentant la peur). A ce compte-là, soit tu rentres, soit tu vis. Nous choisissons la seconde solution. Et puis, très égoïstement, nous nous sommes dit que si Dieu nous voulait ici, ce n’était pas pour que nous sautions tout de suite !

Promesses de mariage ?

Mais je parlais d’amour pas de mort ! Oui nous sommes tombés amoureux de cette ville particulièrement laide, il faut le dire. Un littoral horriblement pollué coiffé d’un gigantesque tas de béton. Sur le bord de mer, une première rangée de super gratte-ciels, fruits d’une reconstruction folie des grandeurs ; au second plan, des immeubles partout dont quelques-uns témoignent encore de la violence des 15 années de combats de rues. Mais dans chacune de ces rues, des arbres, des gens, des artisans comme on n’en voit plus chez nous, des odeurs de café torréfié et moulu sur place, un trafic monstre où chacun revendique, en scooter ou en Mercedes  la priorité. Un rapport à la loi « très sudiste » (les marseillais me comprendront!). Bref tous les ingrédients étaient réunis pour nous piéger dès le premier contact. Beyrouth est une ville qu’on a envie de connaître, d’écouter, d’accompagner, de soigner. Vous voyez, cela ressemble à un échange de promesses !

Ahalan oua Sahalan ! Bienvenus au Liban ! 

Nous avons passé les quatre premiers mois à courir derrière nos permis de séjour. Pour la première fois de ma vie je faisais l’expérience que font tant et tant de familles d’étrangers en France : Etre baladés d’un bureau à l’autre, faire la queue, espérer rencontrer un ange en uniforme parlant ta langue, rentrer chez soi bredouille, revenir le lendemain pour rien… Mais peut-on espérer connaître un pays sans passer à la moulinette de son système administratif ?

Une Eglise comme on n’en voit pas souvent

Nous avons découvert l’Eglise et le Collège, les deux réalités historiques de la présence protestante française au Liban. Magnifiques rencontres ! L’Eglise rassemble des gens d’origines et d’histoires très différentes. Quelques expats (dont Pauline qui a fait le stage des envoyés du Défap avec nous !), une quinzaine de personnes libanaises ou résidentes depuis longtemps et un groupe important de malgaches, essentiellement des femmes employées de maison, protestantes ou non et francophones. Le statut de ces personnes « domestic workers » au Liban a été calqué sur le « kafala system » des pays du Golfe, qu’on pourrait qualifier de néo-esclavagiste. Provenant d’Afrique, du Sri-Lanka, des Philippines ou de Madagascar, ces femmes acceptent des conditions de vies quelquefois inhumaines. Leur unique jour de congé par semaine, quand il est accordé,  est consacré à l’Eglise. Elles s’y retrouvent, forment une chorale qui donne vie et joie à la communauté. L’Eglise protestante française de Beyrouth est aujourd’hui une Eglise mosaïque. Il faut bien reconnaître que sans la venue de ces malgaches, l’Eglise rassemblerait aujourd’hui  moins d’une dizaine de fidèle à ses cultes. Comme elles n’ont pas le droit de quitter leur famille « d’accueil » en semaine, nous avons mis au point deux rendez-vous bibliques par semaine grâce à l’application smartphone « Whatzapp ». A la méditation postée par le pasteur répond une vague de réactions diverses allant de la réflexion théologique, à la prière ou au simple « merci Seigneur! »

Le Collège Protestant Français

Christine est responsable de la prévention santé au CPF. C’est un établissement comme on n’en voit pas souvent en France Le prix des études offre la possibilité d’un accueil personnalisé qui génère au sein de l’établissement une ambiance très favorable aux études. Le niveau est celui de l’excellence. Il faut aussi relever la présence d’un « comité solidarité » qui incite les classes à développer des projets d’entraide. Le flux incessant de réfugiés syriens a positionné de façon évidente l’orientation des actions de l’année. Cet apprentissage du partage et de la solidarité manque cruellement à nos collèges et lycées en France. Il représente pourtant à mes yeux un remède efficace à la crise que traverse l’éducation de nos chers enfants. Nous sommes très contents que Sophie puisse s’engager dans des programmes de collectes de vêtements ou de denrées. Quand au protestantisme de l’établissement, il n’en a que le nom. il faut dire qu’avec un effectif à 80 % musulman, le CPF se voit mal proposer une aumônerie. L’avenir ouvrira peut-être une porte…

Nous avons besoin de vous sentir là

Nous découvrons peu à peu les enjeux de notre mission. L’une des clés de la réussite tiendra dans notre capacité à nous laisser surprendre. Les besoins véritables, les priorités sont rarement celles que l’on emporte avec soi du pays d’origine. Elles se dévoilent chemin faisant dans l’écoute et le compagnonnage de ceux qui nous sont confiés. Nous comptons sur le Seigneur, appuyés sur nos bases arrières par la prière des sœurs de la communauté de Pomeyrol et nous l’espérons aussi des vôtres. Nous vous souhaitons de belles histoires d’amour dans le pays où vous vous trouvez. Grâce et paix à vous. Pierre et Christine

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l'Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013
Pour marque-pages : Permaliens.

Un Commentaire

  1. Quel bonheur de vous retrouver et de te lire cher Pierre…Bonjour à Christine et à toutes celles qui nous ont ré-unis vous si lointains et si proches…
    Les femmes, la Femme, le féminin…C’est sur ce thème que j’organise une événement à Cannes en Mars et vous allez nous manquer… Quelques témoignages de femmes, le cas échéant trouveraient leur place ?!
    Bon courage à vous deux et à toutes celles et ceux qui oeuvrent pour un peu plus de Paix, selon la définition qu’a retenu Tayeb et que je partage « La Paix, ce n’est pas la non-guerre, c’est la résorption de toutes les oppositions »…De coeur avec vous…Pauline et Tayeb de France

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