« Pâques : Méditation de Jean 20.1-10 »

« Ce disciple que Jésus aimait… » (Jean 20.2)

pierre et jean

Les disciples Pierre et Jean courant au Sépulcre le matin de la Résurrection (Eugène Burnand, 1898 – Musée d’Orsay)

Voilà deux mille ans que nous avons rendez-vous avec Pâques, que nous répétons inlassablement « Almassih qam ! » (Il est ressuscité !)  

En ce qui me concerne, c’est la vingt-huitième fois que je prêche ce récit du tombeau vide en essayant de me persuader que c’est la première ! Il n’est pas facile d’entrer dans la nouveauté de quelque chose qui revient toujours. Il n’est pas évident de se réjouir, de se sentir bouleversé par ce que l’on côtoie depuis si longtemps !

Ce matin, je suis un peu comme Pierre, juste avant que Marie Madeleine ne vienne bousculer sa vie…

Jean 20.1-10 (TOB)

1 Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau. 2 Elle court, rejoint Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis. »

3 Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau. 4 Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. 5 Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n’entra pas. 6 Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait ; il entre dans le tombeau et observe les bandelettes posées là 7 et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit. 8 C’est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut. 9 En effet, ils n’avaient pas encore compris l’Ecriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts.  10 Après quoi, les disciples s’en retournèrent chez eux.


Confinement

Pierre est « chez lui» (v.10) avec ses amis. Il se trouve quelque part sur le lieu de sa déception, de sa culpabilité et de sa peine. Être chez soi, entre soi, n’est-ce pas répéter à l’infini les mêmes vérités sur les gens, sur la vie et sur la mort. Pierre et ses compagnons font le deuil de leur maître chez eux, entre eux.

C’est un peu comme le jour des condoléances au Liban ou à Madagascar. Chacun sait ce qu’il doit dire, comment il doit se tenir, se vêtir, quelle mine de carême il doit adopter. Le deuil dans toutes les sociétés est sans doute le passage de l’existence le plus codifié. Pierre est là avec les autres sur le lieu de ses habitudes. Marie de Magdala sait bien où le trouver. Le chemin du repli sur soi est le même pour tous. Elle s’y trouvait aussi avant de découvrir, affolée, le tombeau vide.

Un doute qui met en route

Juste avant de nous mettre en route vers le tombeau vide à la suite de Pierre et du « disciple que Jésus aimait », je me tourne vers vous : qu’est-ce qui pourrait ce matin vous faire sortir de votre confinement, de la tranquillité et du confort de vos habitudes, du rythme anesthésiant des fêtes liturgiques? Qu’est-ce qui pourrait faire à nouveau de Pâques un événement affolant, incompréhensible et fou qui vous remettrait en route à nouveau et à toute vitesse, vous oubliant vous-mêmes, tendus vers ce quelque chose, cet inconnu ?

Pâques commence déjà dans cette course matinale des disciples. Pâques commence à ce moment précis où nous sommes saisis d’un doute profond. Un doute vis-à-vis de la mort : ce qui ne bouge jamais aurait-il donc bougé ? Il faut plus de doute que de foi pour s’engager dans cette première course ! La mort est la plus immuable des réalités. Sa loi est gravée dans le marbre de tous les cimetières comme au plus profond de toute conscience humaine : aurait-t-elle été modifiée?

La route n’est pas droite !

Suivons les disciples dans leur course folle. Elle n’est pas comme toutes les courses avec une ligne de départ et une ligne d’arrivée. La course de Pâques, chez Jean, connaît un passage périlleux, incertain. Alors que les deux disciples semblent tout prêts de passer la ligne d’arrivée, voilà que leur course s’arrête net ! Là, devant le tombeau, les choses se compliquent.

« Le disciple que Jésus aimait », sans doute plus jeune ou mieux entraîné que Pierre arrive le premier. C’est ici qu’il faut observer le texte de près.

Le premier disciple voit, mais il n’entre pas dans le tombeau. Pierre lui entre directement, ilobserve, mais il ne comprend pas. Pour les deux disciples, la course est interrompue, le temps est suspendu. La pierre est bien roulée, mais les deux disciples se trouvent face à un autre mur, bien plus épais, celui de l’incompréhension. Les deux sont figés devant ce qu’ils voient. Et nous allons assister à une deuxième résurrection, celle de la foi !

A bien y regarder…

Par trois fois le verbe voir est employé, mais avec trois verbes grecs différents. Ces trois verbes nous montrent une progression. Le premier verbe (blepo) signifie porter son regard ; on pourrait dire que le premier disciple a jeté un coup d’œil, mais qu’en réalité il n’a rien vu. Pierre lui, entre et voit au sens cette fois d’examiner (theoreo) son regard est plus approfondi mais le résultat semble le même, il ne voit toujours pas. L’autre disciple entre enfin, ilvoit (orao) au sens maintenant d’observer et comprendre.

Le choix de ces différents verbes pour désigner l’action de voir ne peut pas être un hasard de la narration. Ces verbes nous invitent à découvrir quelque chose dans l’obscurité de ce tombeau vide, mais quoi ?

Quelle différence y a-t-il entre le regard de Pierre qui observe et le regard de l’autre disciple qui entre, examine et croit ? Observer est-ce si différent d’examiner ?

Attention, un disciple peut en cacher un autre !

C’est sans doute la clé de ce récit. Dans l’évangile de Jean, ce « disciple que Jésus aimait » représente une énigme. Qui est-il ? Il apparaît cinq fois dans l’évangile et n’est jamais appelé par son nom. La tradition y a reconnu l’auteur de l’évangile, Jean lui-même, trop modeste pour se nommer disciple préféré du Seigneur. Mais rien n’est sûr. Ce disciple que Jésus aimait pourrait être aussi bien un personnage virtuel, narratif ; il pourrait-être le lecteur de l’évangile, toi ma sœur, toi mon frère ! Une sorte d’astuce géniale du narrateur pour rendre le lecteur acteur du récit et non simplement spectateur.

Ce lecteur-acteur a un avantage sur Pierre : le recul, le regard d’ensemble. Pierre voit dans le feu de l’action et ne peut pas comprendre. « Le disciple que Jésus aimait » voit avec le recul de ces soixante années qui séparent l’écriture de l’évangile de la scène du tombeau vide. Comprendre avec le recul, c’est lire avec l’aide de l’Esprit saint, c’est comprendre par la foi, c’est voir et croire !

Le Verbe de Dieu est éternel !

Ce disciple aimé, c’est donc toi mon frère,  toi ma sœur, toi lisant tout l’évangile de Jean. Et quand tu vois ce linge ayant servi à recouvrir la tête du Seigneur, ce linge mis en évidence, déposé à part, tu peux comprendre que le Verbe, le logos du Seigneur est vivant et éternel, comme cela est annoncé au premier chapitre : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu et le Verbe était Dieu. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes et la lumière brille dans les ténèbres ! » (Jean 1)

La foi naît alors dans le cœur de ce disciple aimé, comme elle s’éveille à nouveau aujourd’hui dans ton cœur bien-aimé du Seigneur.

Que cette course qui t’a mené ce matin de ton chez toi ici, soit maintenant couronnée par ta nouvelle naissance : que tu vois et que tu crois ! Tel est le désir de Dieu pour toi.

Et comme les disciples s’en retournèrent chez eux après cette course folle du matin de Pâques, tu peux rentrer maintenant chez toi et devenir à ton tour, comme Marie de Magdala et Pierre « ce disciple que Jésus aime », ambassadeurs de la Bonne Nouvelle du Seigneur Jésus-Christ, Verbe éternel, Ressuscité d’entre les morts ! AMEN !

traces_pas_desert

Ces traces dans le sable pourraient être en ce lendemain de Pâques celles de ce disciple que Jésus aimait, de retour chez lui après le passage par le tombeau vide. Pour lui (pour toi ?) plus rien ne sera plus jamais comme avant ; verras-tu avec les yeux de la foi ? croiras-tu avec la foi du coeur ?

 

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l'Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013
Pour marque-pages : Permaliens.

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