Le pardon, mythe ou réalité chrétienne ? (Méditation de Mat 18.27-29)

Le pardon est au cœur du message chrétien parce qu’il est au cœur de la vie du Christ. Ce qui est très déroutant pour nous, c’est de prendre conscience que ce qui est placé au cœur même de la foi est en même temps ce qui apparaît être le plus difficile à vivre. Les faits sont ici têtus, le pardon n’est pas la principale caractéristique des chrétiens. Au sein même des Eglises, entre chrétiens, le pardon semble souvent impossible !

Certes, les chrétiens sont des croyants. Ils font souvent le bien autour d’eux, donnent leur argent aux pauvres, développent entre eux des relations d’amour, prient pour la paix dans le monde mais ils ont toutes les peines du monde à pardonner. Et c’est là un problème assez monumental. A l’épreuve de la vérité, nous sommes disqualifiés.
D’ailleurs l’apôtre Pierre ne s’y est pas trompé. Il aimerait bien que Jésus fournisse une bonne fois pour toute le mode d’emploi du pardon, un peu comme Moïse avait donné les plans de construction du temple. Le problème n’est pas tant que Pierre ait besoin de certitudes, de choses claires et pratiques, ce qui va durcir l’entretien vient du fait que Pierre a besoin de paraître ici meilleur qu’il n’est.

Un très mauvais calcul

Pierre ne demande pas : « Comment faut-il s’y prendre pour pardonner ? » mais « Combien de fois ?». Il se positionne devant Jésus comme un praticien du pardon alors qu’il en est simplement incapable. Il veut démontrer à Jésus qu’il a bien compris son enseignement sur les relations fraternelles dans l’Eglise (cf. versets 15-18), alors qu’il a tout à apprendre. Pierre veut montrer à son maître qu’il est un bon élève et Jésus va lui remettre le bonnet d’âne !
Pierre aurait pu se contenter de demander s’il fallait pardonner jusqu’à trois fois à la même personne, ce qui aurait déjà été de l’ordre de l’exploit !
Mais comme il veut être un élève brillant, il demande à Jésus s’il faut pardonner sept fois – le  chiffre sept dans la pensée biblique symbolisant la perfection en même temps que la totalité.
En proposant de pardonner sept fois à son prochain, Pierre est convaincu de placer la barre au plus haut. Il semble en réalité plus préoccupé d’approbation personnelle que de réflexion théologique. « Pardonner sept fois au même bonhomme qui me harcèle, c’est pas mal Seigneur hein ? Tu approuves ? Si mes calculs sont bons, ça nous fait un pardon par jour pendant une semaine ! ». Alors qu’une vie ne suffit pas quelquefois à obtenir la moitié d’un petit pardon, Pierre théorise, se voyant déjà maître de conférence en pardon chrétien !
La réponse de Jésus est dure, violente pour Pierre. Sept fois plus raide que ce qu’il pouvait attendre.

L’addition s’il vous plaît ?

Je ne te dis pas sept fois Pierre mais soixante-dix fois sept fois.
Pierre pensait offrir déjà beaucoup de pardons mais Jésus lui propose un nouvel étalonnage, un autre doseur à pardon. Une échelle à 490 niveaux = 70 x 7 ; soit la perfection dix fois multipliée par elle-même ! « Alors, cette fois ça fait combien par semaine, Pierre ? »
Jésus par sa réponse veut enseigner à Pierre quelque chose de fondamental. Pour Jésus, le pardon n’est pas une question de chiffres. Le pardon n’est pas une question de devoir chrétien. Ce n’est pas une loi chiffrée. Le pardon, c’est le fondement même de toute vie. C’est avec une parole de  pardon que Jésus achèvera sa vie sur la terre : « Père pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Jésus répondant à Pierre nous enseigne quelque chose de simple : Ou l’on pardonne ou l’on n’est pas chrétien. On peut être chrétien et ne pas aller beaucoup à l’Eglise. On peut être chrétien et ne pas donner beaucoup d’argent à la collecte. On peut même être chrétien et ne pas beaucoup aimer les gens. Mais on ne peut pas être chrétien et refuser de pardonner !
Je ne dis pas qu’il faille pardonner tout de suite. Il faut quelquefois du temps, beaucoup de temps avant de pouvoir accorder son pardon. Par contre, il faut y travailler en nous-mêmes tout de suite. Reste à savoir comment…

« Pardon » mode d’emploi : nommer, décider, dire et espérer

Nommer

La première chose à faire, c’est de nommer le problème. Il faut nommer les torts
Ceci est vrai au sein des familles comme entre les peuples. Si l’on ne dit pas le grief, si l’on ne commence pas par désigner le mal par son nom, le chemin vers le pardon ne peut pas commencer. Qu’est-ce qui nous sépare ? Quel mal a-t-il été commis ? Quelle parole a-t-elle blessé ? Quelle insulte ? Quel vol ? Quelle injustice? Nommer la faute, c’est poser un premier pas important vers le pardon.

Décider

La deuxième étape sur le chemin du pardon consiste à prendre la décision de pardonner.
Pardonner, avant d’être une déclaration, c’est d’abord une décision à prendre. Beaucoup de gens pensent que le temps va faire son œuvre, que les blessures vont se cicatriser toute seule et que finalement, la demande de pardon ne sera pas nécessaire. Je crois que c’est une erreur.
Un pardon qui n’est pas donné, c’est une bombe à retardement qui est installée dans la relation et qui va sauter à la première occasion.
C’est peut-être aussi ce qui explique les difficultés du Liban à se reconstruire depuis 1990. A-t-on nommé les griefs ? Y a-t-il eu des demandes de pardon de part et d’autre ? Comment une réconciliation nationale peut-elle être espérée sans une véritable démarche de pardon ?

Certains pensent que pardonner dans son cœur suffit. Je crois que c’est encore une erreur.
Pour pardonner, il faut commencer par demander à Dieu qu’il nous donne la force de pardonner. Sans cette force puisée en Dieu dans la prière et le silence, nous n’expérimenterons jamais un pardon à 100 %. Nous ne connaîtrons jamais le pardon XXL dont parle Jésus à Pierre. Il restera toujours des germes de discorde.

Dire en face

La troisième étape sur le chemin du pardon consiste à aller trouver son frère et lui dire que nous lui pardonnons. Entendez bien qu’il ne s’agit pas ici d’aller demander pardon, mais bien de donner son pardon, sans même que l’agresseur soit venu reconnaître sa faute !
C’est sans doute la chose la plus difficile à faire. Aller vers l’autre et lui parler. Mais si Dieu a disposé notre cœur, l’impossible peut alors se changer en ouverture. Le miracle peut se produire.

Vous voyez, le pardon est un véritable chemin de croix ! Mais je voudrais y ajouter une ultime étape pour que le pardon soit complet. Après avoir déclaré à notre prochain notre pardon. Il ne faut pas partir en courant en disant : « Ça y est ! J’ai fait mon devoir chrétien. Je suis quitte envers Dieu et envers mon prochain. Je peux tourner la page et penser à autre chose. C’est réglé ! ». Là encore c’est une erreur. Car le pardon ne peut jamais être jeté à la figure de quelqu’un. Il nous fait entrer dans une relation. Le pardon est une rencontre autour d’une histoire et d’une parole entre deux personnes.

Espérer

Maintenant que j’ai donné mon pardon, je dois attendre et espérer une parole de mon offenseur.
Quand je donne mon pardon à quelqu’un, il faut que cette personne puisse me dire en retour : « Je reçois ton pardon ; je t’en remercie du fond du cœur ;  je me sens maintenant plus léger, comme libéré par ta parole». Le pardon est une sorte d’alliance entre les hommes.

Chacun d’entre nous n’a-t-il pas une vieille histoire de pardon à régler ? Qu’attendons-nous ? La visite de notre agresseur pour enfin apaiser notre cœur et le sien ? Jésus ici nous indique que le chrétien est celui qui agit et qui n’attend pas. Avec lui, le pardon est devenu accessible. Nous sommes les disciples de celui qui nous a pardonnés avant même que nous lui confessions notre faute. Seigneur donne-moi la joie du pardon !

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l’Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013

Pour marque-pages : Permaliens.

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