« Le bon, la brute et le guitariste : who’s who ? » (1 Sam 18 – 2 Sam 1)

Tout au long de cette longue section (1 Sam 18- 2 Sam 1), on se croirait vraiment au théâtre ! Trois acteurs principaux : Saül, David et Jonathan. Le récit va d’intrigues en réconciliations… Mais à bien y regarder, on est plus près de la dramaturgie que du vaudeville. Ce récit évoque de façon paradigmatique la complexité, entre misère et grandeur, des relations humaines…

Acte 1 : Saül et David…

C’est la relation conflictuelle type. Deux personnalités qui exercent l’une sur l’autre un étrange pouvoir de fascination où se mêlent tous les contraires, la haine et l’admiration, la jalousie et la fraternité, l’attachement et l’envie de tuer… Deux personnes que tout oppose mais que le destin (et peut-être plus que cela !) lie inexorablement l’une à l’autre. Le guitariste et le guerrier vont vivre une véritable obsession relationnelle faite de sentiments paranoïaques, de jeux pervers. « Je te Hai….me » comme chantait jadis Bill Deraime à sa Géraldine !

Cette histoire pousse le raffinement des relations destructrices (et autodestructrices : Saül finira par s’empaler sur son épée ; 1 S 31.4 ; mais aussi 2 S 1.10) à son paroxysme. Un exemple. Comme dot pour la main de sa fille Mikal, Saül demande à David cent prépuces de Philistins (Saül comptait ainsi faire tomber David ; 1 Sam 18.25). David revient victorieux et rapporte à Saül deux cents prépuces (v.27). Ce qui pourrait être interprété comme un signe d’allégeance va être perçu comme une humiliation (Saül lui devint définitivement hostile ; v.29). Quelques versets plus loin, par l’intermédiaire de Jonathan, le définitif est oublié, Saül renonce à tuer David. Entre crises d’hystérie (1 S19.23), tentatives d’homicides (1 S 19.10) et retrouvailles dans les larmes (1 S 24.17), les relations entre Saül et David disent quelque chose de nos rapports humains, de nos fragilités et de nos démons. On a tôt fait d’enfermer Saül dans le rôle du malade bipolaire et David dans celui de la victime innocente luttant pour ne pas céder aux pulsions de mort (1 S 24). Ne serait-il pas plus judicieux de se demander en quoi l’un et l’autre participent à construire et déconstruire cette relation ? David est-il conscient que sa beauté, son excellence, sa maîtrise sont un message insupportable qui active et entretient un mécanisme destructeur chez Saül ? Dans le rôle du pervers narcissique et du parano : who’s who ? Je me le demande vraiment… Question adjacente : que disent nos comportements relationnels de notre rapport au divin, à la grâce et à Jésus-Christ ?

David dans la grotte d’Ein-Guèdi – alors qu’il vient de décider d’épargner la vie de Saül, prononce une parole qui me glace le sang : « Que le Seigneur me venge de toi ! » (1 S 24.13). Elle est révélatrice de la dérive relationnelle et spirituelle dans laquelle David est emprisonné : quand on annexe Dieu à sa cause contre son frère, fut-il notre ennemi, celui-ci est immédiatement absolutisé comme maléfique. Et cela Dieu ne le permet jamais. Ce récit ne met-il pas en scène avec un réalisme stupéfiant nos propres histoires, où s’expriment de manière inextricable (et épuisante !) et le besoin d’être aimé et le désir de toute-puissance ?

Acte 2 : Saül et Jonathan

C’est une relation père-fils. Il y en a tant. Celle-ci est loin d’être idéale… En existe-t-il ? Saül a plus d’échanges avec David qu’avec son fils Jonathan. Saül ne laissa pas David retourner chez son père, comme si David incarnait soudain le fils idéal… (1 S18.2). Jonathan joue un rôle de conciliateur entre David et Saül mais n’a pas à proprement parler de fils. Est-il à sa place dans ce rôle ? Du reste à quoi serviront ses efforts ? Une véritable médiation aurait amené David et Saül à se rencontrer, à se parler. Ce n’est pas le cas. Qu’est-ce qui fonde la paternité  et la filiation? Le lien du sang ? L’affection, la reconnaissance ? Même si David dans son éloge funèbre chantera la force des liens qui unissaient le père et le fils, j’ai un peu de mal à croire que ce jour-là tout fut dit… Comme souvent dans les enterrements (2 S 1.23).

Acte 3 : David et Jonathan

Cette relation a alimenté tous les fantasmes. Jonathan s’attacha à David et l’aima comme lui-même […] se dépouilla de son manteau… (1 S 18.1-4 ; 19.2). Jonathan mon frère, ton amour (amitié TOB) était pour moi une merveilleplus belle que l’amour des femmes (2 S 1.26) Le pasteur Doucé, fondateur dans les années 70 de l’association de défense des chrétiens homosexuels « David et Jonathan », très en avance sur son temps ( !) avait une lecture pour le moins personnelle de cette relation. Comme si deux hommes ne pouvaient se lier d’une amitié profonde. Un Jonathan dans la vie, c’est un don du ciel (c’est ce que signifie son nom : Le Seigneur a donné)! Quelqu’un qui valorise le meilleur de nous-même, qui veille sur notre vie sans empiéter sur notre liberté, un frère, un ami. Mais il me reste un regret : pourquoi, au lieu de chercher à protéger David de la violence de Saül ou à convaincre ce dernier de renoncer à ses projets homicides, n’a-t-il pas cherché à les réunir pour parler ? Les airs de guitare ne sont pas parvenus à apaiser le cœur de Saül, peut-être qu’un véritable travail de parole l’aurait fait. Autre temps autres mœurs…

Le quatrième acte…

Ce récit nous renvoie à nos histoires… Elles ne sont peut-être pas aussi palpitantes que la grande épopée davidique, mais elles en présentent tous les enjeux existentiels. Alors que nous interprétons, en clair-obscur, le rôle de notre propre vie (David, Saül ou Jonathan ?), s’invite sur scène un quatrième acteur, le Christ. Il nous appelle à un travail de Parole décisif, une médiation vers la réconciliation avec Dieu et les hommes. Il est temps de vous laisser seul avec lui…

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l’Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013

Pour marque-pages : Permaliens.

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