Le beau programme évangélique ! (Méditation de Mat 10.34-39)

« Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre. » (34)

« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. »(37)

« Quiconque ne prend pas sa croix et viens à ma suite n’est pas digne de moi. »(38)

Ces paroles sont dures. Comme les disciples en Mat 19.25 (suite à la rencontre avec le jeune homme riche), j’ai envie de dire : « A ce compte-là, qui peut être sauvé ? »

Pourquoi Jésus nous place-t-il devant des choix aussi déchirants ? Pourquoi devenir chrétien nous obligerait-il à entrer dans des oppositions aussi radicales ? Choisir entre Jésus et ses parents, ses enfants, n’est-ce pas un choix impossible ? N’est-ce pas aussi une contradiction flagrante avec la loi de Dieu ? Preuve en est ce passage de Mat 15.3-6 dans lequel Jésus reproche aux scribes leur hypocrisie. Sous prétexte de servir leur tradition (et sans doute de dépenser moins d’argent), ils négligent un aspect essentiel de la loi divine, en l’occurrence : honorer son père et sa mère !

Tolérance zéro !

Avant d’expliquer cette flagrante contradiction, il faut bien en convenir, les perspectives que nous offre ici Jésus ne sont pas très engageantes : l’épée, les conflits, la croix. Ils sont prévenus, division, exclusion et humiliation attendent les disciples, s’ils choisissent de le suivre. Leur maître ne tolèrera pas de double appartenance. Jésus se montre ici tel Dieu dans l’Ancien Testament, El Cana , Dieu jaloux. Pas d’arrangement possible, pas de juste milieu, tolérance zéro !

C’est sans doute le message central de ce passage. Le chrétien n’est pas appelé à devenir un gentil croyant sans caractère, accommodant, s’il le faut, au prix de tous les syncrétismes. Devenir chrétien, c’est premièrement faire l’expérience de la rupture, dans l’affirmation de notre appartenance au seul Seigneur Jésus-Christ.

Panique à tous les étages

Dans la rencontre avec Jésus, mon système de valeur, mes repères traditionnels volent en éclat. Cela ne veut pas dire que mes traditions familiales, culturelles disparaissent. C’est mon rapport à ces anciennes valeurs qui change. Jésus ne nous appelle pas à déserter le monde mais à y vivre sur un autre fondement.

Dans les sociétés traditionnelles, en particulier celles du sud, le rapport aux parents est généralement basé sur la soumission et la solidarité. Dans ma rencontre avec Jésus-Christ ce rapport à la famille va changer. Je ne suis pas appelé à abandonner mes parents ou à les haïr (voir Luc 14.26 ; pour une fois évitez la TOB !), mais quelque chose va changer dans ma relation avec eux.

Il est temps de couper le cordon

Puisque Dieu devient le fondement de ma vie, il est inévitable que ma relation aux autres en soit affectée. Côté famille ? Je suis appelé à couper le cordon ombilical ! C’est l’un des premiers gestes de la sage-femme au moment de la naissance.

Couper le cordon : c’est dur, mais c’est vital, et pour l’enfant et pour la mère ! Et comme nous avons beaucoup de peine à admettre cela, il nous faudra le réapprendre sans cesse tout au long de notre vie.

Jésus refuse catégoriquement de se laisser ligoter par le lien du sang. Il impose à sa mère et ses frères, avec fermeté, un autre rapport familial : « Qui est ma mère qui sont mes frères ? » (Mat 12.48). Il montre par là où se trouve le fondement de sa vie : en Dieu seul.

Ces paroles nous mettent en garde sérieusement. Nous ne sommes pas Dieu pour nos enfants. Nos parents ne sont pas Dieu pour nous ! Ils ne peuvent devenir notre unique raison d’être, de penser et d’agir. C’est une vision incompatible (indigne !) de la vie en Christ.

Ces quelques versets nous placent à nouveau sur la brèche. Nous ne devons ni rejeter, ni adorer qui que ce soit. Cet affranchissement, quelque fois douloureux, peut nous conduire pour un temps à prendre de la distance. Mais attention encore : celui qui se coupe trop, au nom de sa religion, finit par perdre les siens. Celui qui se donne trop finit par se perdre lui-même… C’est pourquoi Jésus prenait souvent des temps de retraite, de mise à l’écart, de solitude. Là, il priait pour les hommes dans une étroite relation avec son Père.

Prenons l’exemple des adolescents. Pourquoi font-ils des crises ? C’est précisément pour être détestés de leurs parents, afin que ces parents arrêtent de les aimer de façon totalitaire. Par la crise, les rapports entre parents et enfants s’altèrent (se transforment par l’altérité), puis s’équilibrent. On apprend à s’aimer autrement, dans le respect du mystère de l’autre, plus en distance , plus à l’écoute sans doute.

Suivre Jésus, c’est donc travailler à un rapport plus juste à nos proches, plus mature. Cette « suivance » ne produit pas l’abandon seulement une autre façon d’aimer.

Prendre sa croix et… vivre

Red_crossIl y a enfin cette parole qui est centrale : prendre sa croix. L’idée de souffrance est clairement en vue ici. Dans certaines sociétés, prendre publiquement position pour Jésus, c’est s’exposer de fait au rejet, à l’exclusion et quelquefois même à la mort. Rappelons qu’avant de devenir un objet cultuel, la croix fut un instrument de torture physique et morale : à une souffrance atroce s’ajoutait l’humiliation publique.

En suivant Jésus, le disciple s’expose donc au risque de l’humiliation. Il accepte de vivre la mort à lui-même (et aux autres) dans l’abandon de sa destinée à Dieu seul.

Pour le dire autrement, « prendre sa croix », c’est donner à Jésus la première place, acceptant que cette nouvelle disposition déplace et bouscule toutes les autres.

C’est la question du salut personnel qui est posée ici : es-tu prêt à suivre Jésus ? Si tel est le cas, et bien, prends ta croix,  meurs à toi-même ! Sépare-toi de cette vie sans Dieu pour naître à la vie en Christ !

Quel programme évangélique ! Certains, certaines d’entre nous ont quitté parents, maris et enfants pour venir au Liban. En nous attachant solidement au seul Seigneur Jésus-Christ (qui est venu lui aussi au Liban !) notre solitude peut être transfigurée. Il se tient là au cœur des solitudes les plus insupportables.

Au plus loin de notre exil, n’est-ce pas lui qui nous a donné rendez-vous ? La petite Eglise protestante française de Beyrouth n’est-elle pas comme une famille spirituelle pour chacun?

N’est-ce pas tout simplement cela « être digne du Christ» : nous ouvrir avec foi à la nouveauté de sa présence quel qu’en soit le prix à payer ?

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l’Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013

Pour marque-pages : Permaliens.

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