« L’autre… ma soeur, mon frère » (Méditation de Genèse 21.1-21)

On est toujours, un jour ou l’autre, rattrapé par son histoire… Sarah avait voulu forcer le destin d’une promesse trop lente à venir en jetant sa servante dans le lit de son mari (Gen 16.4 – toujours très soumis les hommes dans ce genre de situation !) Aujourd’hui, elle jette Agar et son fils Ismaël à la rue parce qu’ils font de l’ombre au fils du miracle, Isaac. Au travers de ce tragique et banal conflit de personnes, le texte du jour nous oriente vers une réflexion plus large sur notre rapport aux autres et à Dieu. Entre totalitarisme ou désespérance, il existe une voie à découvrir.

Le monde serait tellement plus simple sans les autres !

Le conflit Sarah-Agar s’inscrit dans un cycle biblique interminable d’oppositions entre proches : Adam et Eve, dans le genre conjugal du « C’est pas moi, c’est elle ! » ; Abel et Caïn, Jacob et Esaü, David et Saül dans le genre « frères ennemis » ; Isaac et Ismaël, pris en otage du conflit opposant leurs tigresses de mères… On dirait que ces drames familiaux nous sont contés pour dévoiler une alternative : la confrontation, la rupture violente sont-elles inéluctables ?

Sarah instrumentalise Agar au gré de ses centres d’intérêts, tantôt comme mère porteuse, tantôt comme coupable idéale d’une maternité incompatible avec le bonheur de son clan. A aucun moment elle ne considère Agar comme sujet, comme personne aimée et héritière d’une promesse de Dieu. Sarah est devenue incapable de prononcer leur nom : « Chasse cette servante et son fils ! » (21.10).

Pourtant, la narration biblique est sans ambigüité. Même si leurs destinées seront uniques et incomparables, Ismaël sera béni dans des termes identiques à ceux employés pour Isaac. Emu par les sanglots d’Agar, victime des maltraitances de sa maîtresse, lors de sa première fuite dans le désert de Shour (16.7), Dieu bénit sa descendance et nomme l’enfant à naître, Ismaël, ce qui veut dire : « Dieu a entendu » : « Je multiplierai ta descendance, dit-il à Agar, on ne pourra pas la compter, tant elle sera nombreuse. » (16.10 et 17.20). Agar nomme ensuite le Seigneur : El Roï, le Dieu qui me voit. Cet échange de noms (Dieu qui m’entend – Dieu qui me voit) est symbolique d’une relation profonde et personnelle qui se noue entre Dieu, Agar et Ismaël.

Mais Agar n’est pas en reste de mesquineries à l’égard de Sarah. Du jour où elle se sait enceinte, elle ne loupe plus une occasion de lui renvoyer l’image douloureuse de sa stérilité (signe de jugement de Dieu dans l’antiquité). Enfin, il y aura le rictus moqueur d’Ismaël, déclencheur de la rupture finale (Gen 21.9). Le rire, tour à tour signe de joie ou de colère, la Bible serre de près notre humanité ! Pour la seconde fois Agar se retrouve abandonnée dans le désert…

Attention, une Égyptienne peut en cacher une autre !

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’histoire d’Agar est comme un récit annonciateur de l’histoire d’Israël. Agar au désert fait figure d’Israël délivré de l’oppresseur égyptien (voir Gen 16.6 où Sarah opprime Agar ; même mot hébreu en Ex 1.12 pour qualifier l’oppression égyptienne envers Israël !).

Avec beaucoup de génie, le narrateur inverse les rôles : Agar l’Egyptienne dans le rôle de l’opprimée ; Sarah, l’héritière légitime, dans le rôle de la puissance oppressive. Mais pas plus que Dieu n’abandonnera Israël au désert, il n’abandonnera Agar. Le désert est devenu le lieu des rencontres fondatrices, pour les uns comme pour les autres.

L’autre : la main de Dieu qui m’est tendue

Est-il inéluctable que les peuples, les voisins, les familles, les frères et les sœurs, les conjoints s’affrontent jusqu’à se déchirer et se détruire ? C’est sans doute ici que les récits bibliques distillent leur grain de folie.

Au plus profond du désespoir, une voix résonne dans le cœur d’Agar : « Qu’as-tu Agar ? » (21.17). C’est la question par laquelle l’identité est restaurée. Elle est nommée par son nom et interrogée sur le sens de sa souffrance.

Dieu révèle à Agar une image nouvelle de l’altérité. Celle-ci n’est plus menaçante. Elle se fait intime, restauratrice et porteuse d’avenir. Plus encore, la réconciliation intérieure, fruit de la rencontre avec Dieu, devient ferment de rapprochement avec les autres.

Dieu lui ouvrit les yeux (v.19) Agar y voit clair maintenant, non seulement sur ce qu’elle est, mais sur ce qu’elle doit faire. Elle se rapproche alors de son fils abandonné à la mort. Ils se tiennent désormais par la main marchant vers leur avenir.

Ismaël et Isaac ne seront pas les frères ennemis que seront Jacob et Esaü, Joseph et ses frères. Ils se retrouveront sur la tombe de leur vieux père qu’ils enterreront de leurs mains (Gen 25.9). Chacun d’eux sera père de douze tribus qui n’ont jamais eu vocation de se faire la guerre (il n’est pas fatal que l’arc d’Ismaël serve à la guerre – voir Esaïe 2.4). Arabes et juifs, frères d’un même père, aimé de la même façon, héritiers des mêmes promesses de Dieu.

Peut-être un jour l’homme choisira-t-il de voir dans la main de l’autre, la main même de Dieu ?  Vienne le jour où il trouvera l’entrée de la voie étroite, premier pas vers une transformation de soi en ami de Dieu et par voie de conséquence de tous les hommes. Il se pourrait alors qu’on assiste ce jour-là à d’immenses embrassades !

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l’Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013

Pour marque-pages : Permaliens.

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