« La saison des figues » (méditation de Marc 11.11-20)

Le sermon du lendemain

Lundi 10 septembre 2018

« La saison des figues » (Marc 11.11-20)

Évangile selon Marc 11.11-26 (TOB)

12 Le lendemain, à leur sortie de Béthanie, il eut faim. 13 Voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il n’y trouverait pas quelque chose. Et s’étant approché, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas le temps des figues. 14 S’adressant à lui, il dit : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! » Et ses disciples écoutaient.

20 En passant le matin, ils virent le figuier desséché jusqu’aux racines. 21 Pierre, se rappelant, lui dit : « Rabbi, regarde, le figuier que tu as maudit est tout sec. » 22 Jésus leur répond et dit : « Ayez foi en Dieu. 23 En vérité, je vous le déclare, si quelqu’un dit à cette montagne : “Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer”, et s’il ne doute pas en son cœur, mais croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé. 24 C’est pourquoi je vous déclare : Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et cela vous sera accordé. 25 Et quand vous êtes debout en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez, pour que votre Père qui est aux cieux vous pardonne aussi vos fautes. »

Le récit du figuier maudit par Jésus est une histoire simple mais qui dérange beaucoup.  Ce n’est pas l’histoire d’un pauvre figuier carbonisé qui m’émeut… Ce qui fait problème, c’est que le figuier est une image de notre humanité. Le figuier c’est moi, c’est nous ! Et Jésus ici est désespéré de ne pas trouver de fruit dans le cœur de l’homme.

Bénédiction et malédiction

Qu’est-ce que ce fruit ? Il y a la longue liste de Gal 5.22 où Paul explique ce qu’est le fruit de l’Esprit.

Porter du fruit, c’est donc devenir des femmes et des hommes en relation, capables d’accueil, de vérité et de fraternité. Des compagnons d’humanité auprès de qui il fait bon vivre, des gens qui diffusent autour d’eux espérance, soutien et affection.

Mais il arrive que nous ne portions pas de fruits. Nous sommes centrés sur nous-mêmes ; de loin nous paraissons brillants, agréables, bons et intelligents, mais dans le regard du Christ qui sonde la profondeur des cœurs, nous sommes secs de l’intérieur. Notre vie n’est pas un lieu de partage, de rencontre. Peu à peu, ceux qui s’approchent de nous s’éloignent ; nous nous desséchons dans un égocentrisme solitaire qui nous tue à petit feu. Tel est le figuier de Marc 11.

Jésus en le maudissant ne fait que constater une réalité. On pourrait résumer la situation ainsi : porter du fruit pour les autres, c’est choisir la vie. Vivre en priorité pour soi, c’est choisir la malédiction.

Une envie de femme enceinte ?!

Une seule chose me dérange dans ce récit, plus encore que la malédiction de Jésus ; c’est cette petite phrase qui à première vue ressemble à une simple information, mais qui est beaucoup plus que cela. Marc précise que « ce n’était pas la saison des figues ».

Je ne comprends pas le titre traditionnellement donné à ce passage dans nos traductions : « Le figuier stérile ». Il n’est pas question de stérilité mais de non production hors saison.

Comment Jésus peut-il maudire un figuier qui ne porte pas de fruit quand ce n’est pas sa saison ? C’est révoltant ! Autant demander à un manchot de devenir champion de tennis !

Mais je n’arrive pas à croire non plus que Marc nous raconte un caprice de femme enceinte qui aurait une envie de fraises à Noël ! Marc est le seul à ajouter cette petite phrase. « Ce n’était pas la saison des figues… ». Quel est le sens de cette indication ?

Souvenez-vous que le figuier, c’est nous et non un arbre ! On peut reformuler le problème ainsi :  Quel est le bon moment pour vivre en chrétien ? Le dimanche matin ? Non pas seulement. Le chrétien est donc comme un figuier qui porterait du fruit toute l’année, saison et hors saison.

Cette idée de « fructification permanente » du croyant est bien au cœur de la pensée de Jésus. La pensée ou la logique du Royaume de Dieu est inverse à celle de notre monde.

Une scène d’évangile en Gare du Nord

Je me trouvais dans un train de banlieue à Paris cet été quand une femme avec un enfant au bras monte dans la rame. J’avais couru pour avoir ce train. Pas de guichet sur mon chemin pour acheter un ticket. Je ne voulais pas manquer ce train. Je m’assoie, inquiet. La femme avec son enfant au bras commence à demander l’aumône aux voyageurs. Je ne l’ai même pas vu me tendre la main tellement j’étais occupé à guetter le contrôleur.

La femme à l’enfant tend sa main vers une autre femme, assise un peu plus loin. Une femme qui de toute évidence vit aussi dans la rue. Elle est sale et semble fatiguée, chargée d’un gros sac à dos… Elle sort de son sac une belle banane et la donne à la femme et à son enfant ; elles se sourient. Je venais de rencontrer la femme figuier selon le cœur de Jésus. Celle qui porte du fruit tout le temps. Elle ne possède pas grand-chose mais elle trouve la force ou la simplicité de le partager. Elle a des yeux pour voir et un cœur pour accueillir.

L’évangile n’est pas seulement un vieux texte poussiéreux qu’il faut lire et commenter à l’Église le dimanche matin ou pour sa méditation personnelle. L’Évangile, c’est le rendez-vous de la vie qui se joue à tous les coins de rues, tous les jours que Dieu fait. Pour cela, il faut des yeux pour voir, quelquefois pour pleurer, et un cœur pour comprendre. Ce jour-là, dans ce train-là, mon figuier n’avait pas de figue… J’étais emprisonné par mes problèmes personnels ; je n’ai pas vu le Christ s’approcher de moi et me tendre la main. La logique du Royaume de Dieu consiste à faire de la place à celle ou celui qui tend les mains, quelle que soit la raison, quel que soit le moment…

A l’Eglise d’Harry Potter.

Quand le groupe repasse le lendemain, le figuier a séché… et Pierre interroge le Christ. Jésus répond au groupe des disciples : « Ayez foi en Dieu. Tout ce que vous demanderez en priant croyez que vous l’avez reçu. ». Alors que Pierre attend peut-être un enseignement du maître sur l’art de donner, Jésus donne une leçon sur l’art de recevoir.

Recevoir quoi ? Une foi à déplacer les montagnes ! On a souvent compris cette réponse de Jésus comme une invitation à rechercher la puissance des miracles. Certains mouvements évangéliques basent leurs réunions sur ces manifestations du surnaturel, au point qu’on se demande parfois si l’on se trouve dans l’Église de Jésus-Christ ou celle d’Harry Potter !

Une montagne de problèmes

Je me demande : « Quel serait l’intérêt de déplacer une montagne ? » A-t-on pensé aux conséquences ? Aux pauvres montagnards, aux animaux qui vont se faire écraser ! Les sources ? Et le tsunami que va provoquer la projection de la montagne dans la mer ! Est-ce qu’on y a pensé ?! C’est absurde ! Non, à l’évidence, Jésus ne nous demande pas de rechercher ce genre de manifestations. Par le mot « montagne », il désigne une autre réalité. Notre langue française l’a bien compris quand elle parle  » d’une montagne de problèmes ! » C’est celle-là précisément que nous sommes appelés à déplacer. C’est ce figuier sans fruit, cette vie centrée sur elle-même qui doit être séchée. Jésus nous demande de tuer en nous le mensonge, l’hypocrisie, l’indifférence, la violence, la soif de posséder, la négation et l’exclusion de l’autre.

Peut-être ici, plus précisément encore, ce qui est condamné par Jésus, c’est le désir de séduire, de paraître, de manipuler. Le figuier est attirant, ses feuilles vertes évoquent l’abondance. C’est un avertissement aux religieux d’Israël qui disent et ne font pas, qui s’attachent à l’apparence de la religion et en délaissent le cœur (ou au pasteur qui prend le train en Gare du Nord !)

Ne cherchez pas à vous améliorer, devenez croyant !

Voilà sœurs et frères, je vous laisse à votre figuier, j’en ai bien assez du mien. Mais ne vous inquiétez pas trop. Le secret d’un figuier plein de figues nous est révélé par Jésus : « Ayez foi en Dieu ! ». Oui, avant de donner, il faut apprendre à recevoir. Nous ne nous sauverons pas nous-mêmes et nous ne sauverons personne autour de nous. L’appel de l’Evangile, c’est de laisser le Christ faire mourir en nous tout ce qui ne sert pas la bonne nouvelle de la vie ; tout ce qui n’enrichit pas ceux qui viennent à nous. La foi, Jésus la donne.

Voilà la vraie puissance : celle qui consiste à laisser agir en nous la grâce de Dieu. Et tout le reste sera donné par-dessus ! AMEN !

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l'Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013
Pour marque-pages : Permaliens.

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