Jésus, les foules et moi (méditation de Luc 7.11-17)

Ces récits de résurrections nous embarrassent un peu. La Résurrection, on la voudrait unique, pascale, incomparable. Mais voilà, il y en d’autres : la résurrection aux porte de Naïn, de la fille de Jaïrus, et celles encore de Lazare et  de Tabitha (et pour l’AT, cf.1 Rois 17 et 2 Rois 4). Ce récit de la résurrection du fils de la veuve de Naïn offre plusieurs angles d’approches. Je choisis d’enquêter sur ce contraste très vif entre la foule et la veuve… Et n‘oubliez pas la lectio divina « Les traces dans le sable » sous les dunes (tout en bas du texte) !

Luc 7.11-17

«11 Or, Jésus se rendit ensuite dans une ville appelée Naïn. Ses disciples faisaient route avec lui, ainsi qu’une grande foule. 12 Quand il arriva près de la porte de la ville, on portait tout juste en terre un mort, un fils unique dont la mère était veuve, et une foule considérable de la ville accompagnait celle-ci. 13 En la voyant, le Seigneur fut pris de pitié pour elle et il lui dit : « Ne pleure plus. » 14 Il s’avança et toucha le cercueil ; ceux qui le portaient s’arrêtèrent ; et il dit : « Jeune homme, je te l’ordonne, réveille-toi. » 15 Alors le mort s’assit et se mit à parler. Et Jésus le rendit à sa mère. 16 Tous furent saisis de crainte, et ils rendaient gloire à Dieu en disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous et Dieu a visité son peuple. » 17 Et ce propos sur Jésus se répandit dans toute la Judée et dans toute la région.» (Traduction Œcuménique de la Bible)

Invitation personnelle

Les auteurs des évangiles sont plus joueurs qu’il n’y paraît. Comme au cinéma ou en littérature, chaque récit, par sa forme, ses mots, ses silences lance une invitation secrète au lecteur : entrer en scène et choisir sa place. Pas la bonne, l’unique, mais celle qui convient et qui peut changer au fil des lectures, des résurrections et des circonstances de la vie. Jeu subtil et paradoxal où l’implicite, le non-dit se révèle au creux des situations, dans les jeux de rôles et l’échange de paroles. Quel personnage déciderez-vous de devenir le temps de cette lecture ? La foule, les disciples, la mère, la veuve, le fils unique, décédé, ressuscité ou encore Jésus ? Le problème avec l’Evangile, c’est que l’on ne quitte pas la scène aussi vite que l’on y entre…

Ça se bouscule à la porte de Naïn

Suivons un moment les foules de Naïn (v.11, 12, 16, 17). Deux foules qui marchent en sens inverse. Nul doute que nous ayons appartenu un jour à l’une ou à l’autre. Le premier cortège, funèbre, sort de la ville pour déposer en terre un jeune homme dont la mère, déjà veuve, se retrouve maintenant sans enfant, sans avenir. Le second, enthousiaste, sillonne joyeusement la Galilée à la suite d’un Messie prometteur. Les deux foules se croisent… Quelle destinée suivent-elles ?

Je peux choisir de m’enfouir dans la foule en deuil ou de m’envoler dans la foule en liesse. La foule en marche vers le cimetière me dit que le rituel, l’ordre établi, la mort, sont plus forts que la vie, que le destin est implacable, qu’il exige de moi soumission et respect. La foule qui entre dans Naïn suit-elle le Christ ou ses propres illusions ? De quoi, de qui est-elle éprise ?  De miracles, de fin du monde et de leader charismatique ? Il serait tentant de tracer des parallèles entre ces foules de Naïn et les Eglises…

L’effet miroir

Jésus se dégage subitement du mouvement des foules (v 14). Se tenant sur le seuil de la porte de Naïn, il fait basculer le récit dans la sphère de l’intime, la seule qui importe vraiment à ses yeux. Cette femme en larmes le bouleverse. Son fils unique bien-aimé lui a été enlevé, source d’affection et d’avenir (économique). Jésus y découvre avec une vive émotion le reflet de sa propre histoire.

Le christianisme n’est pas d’abord une affaire de foules, de majorité, de fédérations ou de courants théologiques, c’est premièrement, irréductiblement une rencontre personnelle, intime jusqu’à l’indicible avec Jésus-Christ. Que ceux donc qui n’arrivent pas à professer publiquement leur foi ne s’inquiètent pas trop, l’essentiel est au dedans. Dieu connaît les cœurs.

Grâce indicible, grâce irrésistible

Regardez cette femme. Elle est l’anti-type de la « professante » et Jésus l’aime à s’en retourner les entrailles. Elle ne demande rien, elle est rencontrée sur le lieu de son dénuement, de son désespoir. Il n’y aura pas davantage de réponse au miracle. Seule la foule criera. Jésus fait irruption dans la vie de cette femme de manière unilatérale. Il vient bousculer son chagrin. Il touche la civière de son défunt fils, transgressant ainsi le tabou de la mort et se rendant impur. Il s’adresse maintenant au monde du silence (une autre foule ?) et le réveille.

Un fils nous est donné

Le fils réveillé est ensuite donné à sa mère. Non pas rendu (comme la TOB) mais donné. La résurrection de ce fils unique ne ramène pas en arrière vers l’ordre établi d’une relation mère-fils conforme aux dogmes sociaux, elle inaugure une autre histoire. L’Évangile ne bouleverse pas seulement les cœurs, il transforme également les relations, offrant la possibilité d’une liberté créative dans les rapports humains, notamment la relation parents-enfants, ouvrant les uns et les autres à une autre histoire…

Une autre histoire « Père-Fils » s’éclairera pour Jésus, chemin faisant, sur la route qui le mène inexorablement à Jérusalem. Une autre porte, un autre seuil, une autre foule pour laquelle il meurt, pour laquelle il vit désormais.

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Ces traces dans le sable pourraient être celles d’une femme, d’un homme décidant de quitter les foules des conformismes ou des illuminismes religieux pour suivre l’appel du Christ, et se découvrir chemin faisant, être donné aux autres. Viens Seigneur nous réveiller !

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l'Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013
Pour marque-pages : Permaliens.

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