Histoires de puits (Méditation de Genèse 24)

puits

Georges Minne, « Sur la margelle du puits », les jeunes gens agenouillés, fragiles, en quête de sens à leur vie… trouveront-ils l’eau qui étanche la soif éternellement ?

Il existe de nombreux  fils rouges dans la Bible. Comme si les auteurs avaient voulu laisser des balises à espaces réguliers pour que le lecteur ne se perde pas en chemin. Il suffit de tirer sur l’un d’eux, de faire venir les récits qui s’y accrochent et de découvrir un message. A la lecture de l’épopée d’Abraham, puis de celles d’Isaac et de Jacob, mon attention a été attirée par un nom de lieu maintes fois cité, autour duquel se sont passées des choses essentielles… Les puits du livre de la Genèse méritent qu’on s’y arrête. On s’y rencontre, on y rit, on y pleure, on y tombe amoureux. Les puits de la Bible nous racontent l’histoire des hommes, et par effet de ricochet, la nôtre.

Au puits de la grâce

Nous y avons bu avec sœur Agar, à deux reprises. Lors de sa première fuite au désert, récit relaté en Genèse 16.14 et lors de son exclusion définitive du foyer d’Abraham en Genèse 21.19. Pour Agar, le puits c’est le lieu de la rencontre avec Dieu. Dieu ne peut entendre les larmes de l’affligé sans venir à sa rencontre, lui parler et lui offrir sa grâce. Dans les deux récits, le puits fait référence à la vision. Dans le premier, Agar toute émerveillée de sa première rencontre avec Dieu (« J’ai vu après qu’il m’a vu ; 16.13), nomme le puits Lahaï Roï « Au vivant qui me voit » (NBS). Dans le second passage, Agar, morte de soif, découvre le puits après que Dieu lui ait ouvert les yeux (21.19). Dans les deux passages la rencontre confère une vision qui remplit Agar d’une espérance nouvelle : Dieu ne l’abandonne pas, mais lui offre le cadeau le plus précieux qui soit : une bonne vision ! N’est pas cela la grâce ? Non pas un paradis remplit de bénédictions, de consommables en tous genre, mais une naissance à une lecture intelligente, honnête et entreprenante du monde, de soi et de Dieu ?

Au puits de l’amour

C’est le lieu privilégié des rencontres amoureuses. Pendant que les troupeaux se désaltèrent, les bergers content fleurette aux jeunes filles. Ainsi va la vie dans le monde de la Bible, Isaac (Gen 24), Jacob (Gen 29) rencontreront Rebecca et Rachel auprès du puits. Ironie de l’histoire, c’est auprès du puits de Lahaï Roï (le puits de la belle-mère) qu’Isaac et Rebecca fileront le parfait amour établissant leur demeure (Gen 25.11). Au fameux puits de Jacob, Jésus demandera à boire à une femme samaritaine, une scène d’amour d’un autre genre… (Jean 4). Au-delà des éléments contextuels liés au nomadisme, ces récits auprès du puits, romantiques à souhait, préviennent le lecteur : l’amour est comme l’eau dans le désert, rare et vital. S’y désaltérer dans la passion de la rencontre n’empêchera pas cet amour de passer au creuset de l’épreuve. Isaac (c’est une manie dans la famille), échangera sa vie contre sa femme Rebecca (Gen 20.2 et 26.9). Jacob, victime d’une ruse (à rusé, rusé et demi !), se retrouvera avec deux femmes (et toute la smalah qui va avec !), alors qu’il n’en aimait qu’une, Rachel. La rencontre de Jésus auprès du puits de Jacob avec la Samaritaine déplace l’enjeu de l’amour ailleurs. Il y a bien un homme et une femme mais leur rencontre va devenir le lieu d’une expérience d’amour transcendé. Rendue libre d’aimer, loin des complications et des frustrations (c’est la femme aux cinq maris et demi !), la Samaritaine se laisse maintenant trouver par ce Dieu en quête d’adorateurs en esprit et en vérité (Jean 4.23).

Au puits de la castagne !

L’eau au Proche-Orient, c’est l’angoisse permanente. L’or blanc qui coule des montagnes de l’Hermon et du Mont Liban attise aujourd’hui comme jadis les plus vives convoitises. Comme pour l’amour, le cycle de la violence se reproduit à l’identique au fil des générations. Au terme du premier conflit hydraulique de la Bible, Abraham et Abimélek conclurent à Beer-Shev’a, un pacte de non-agression (Gen 21.22-33). Mais parce que les familles se souviennent longtemps de leurs jalousies et sont amnésiques de leurs serments, un nouveau conflit, identique au précédent, opposera les mêmes acteurs, (Abimélek à Isaac ; Gen 26.14-33). La guerre de l’eau, depuis la nuit des temps ici fait couler le sang ; elle fait et défait les alliances au gré des famines et des désirs de conquêtes qui s’y attachent toujours.

Au puits du serment

La vocation d’un puits n’est-elle pas de donner vie et sécurité à tous ceux qui s’en approchent ? Comme si la vocation originelle des choses et des hommes finissait inexorablement par prendre le dessus, la guerre de l’eau a connu quelques trêves rafraîchissantes. Le tamaris de Beershéva, signe d’entente autour de l’eau entre les peuples-frères (Gen 21.33) aurait bien besoin d’être replanté à Damas, à Gaza, à Kaboul… « Seigneur, envoie sur la terre des hommes de bonne volonté dont la sagesse et la vision nous apprendront l’art du serment de paix. »

« Celui qui boit de l’eau que je lui donnerai, dit Jésus, n’aura plus jamais soif. L’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle.  La femme lui répondit (et nous avec elle) : donne-moi cette eau pour que je n’ai plus soif ! » (Jean 4.13-14)

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l'Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013
Pour marque-pages : Permaliens.

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