« Embarquement immédiat ! » (Méditation Matthieu 16.1-12)

Ce passage fait suite au récit de la multiplication des pains… Il est composé de deux entretiens.

Deux entretiens, un même malentendu

Le premier (v.1-4) avec les religieux juifs, Pharisiens et Sadducéens (deux partis composant le conseil du judaïsme connu sous le nom de Sanhédrin) dont les chefs sont souvent en prise avec Jésus dans les évangiles. Les Pharisiens représentent le courant orthodoxe du judaïsme, se distinguant par une pratique rigoureuse de la loi et de ses prolongements casuistes. Les Sadducéens, issus de l’élite politique et religieuse juive, représentaient le courant libéral. Ils s’opposent aux Pharisiens sur la question de la résurrection des morts en laquelle ils ne croient pas.

Le second entretien (v.5-12) avec les disciples sur la barque, rejoignant l’autre rive (v.5)

Dans ces deux entretiens, Matthieu met un soin particulier à relever les éléments de frustration tant chez les juifs que chez les disciples.

Aussi sûr qu’un bulletin météo…

Les religieux juifs demandent un signe. Ils n’ont peut-être pas assisté à la multiplication des pains et veulent maintenant voir de leurs propres yeux. Mais quand bien même eussent-ils vu, leur intention est claire, ils sont là pour piéger Jésus (v.1).

Jésus leur répond qu’il ne leur sera donné aucun autre signe que celui de Jonas. Nous en avons déjà expliqué la signification (cf. méditation « Il nous faut des boulangers »). Le signe de Jonas, c’est le signe de la mort. Jésus ne donnera aucune autre preuve de sa messianité et de sa divinité qu’en mourant sur une croix. Les religieux juifs voudraient au contraire qu’il prouve brillamment son origine divine en réalisant un miracle indiscutable. Mais Jésus ne mange pas de ce pain-là ! Il refuse de devenir une attraction, de produire un numéro de cirque à même d’épater une galerie de spectateurs mal intentionnés. Il les laisse à leur enseignement (v.12) aussi aléatoire qu’un bulletin météo (v.2-3) !

Navigation en eaux troubles

Mais, il n’y a pas que les Pharisiens pour être frustrés dans ce passage, les disciples également naviguent en plein malentendu !

Les religieux manquent de preuves.  Les disciples, eux, manquent de pain. Ils ont oublié d’emporter avec eux des provisions pour le voyage (ce n’était pourtant pas le pain qui manquait suite au miracle de la multiplication).

Saisissant l’occasion de leur manque de pain, Jésus les met soudainement en garde : « Gardez-vous du levain des Pharisiens et des Sadducéens ! (v.6 ; 11-12).  Ce qui veut dire : « Ne soyez pas comme eux à chercher des preuves de la puissance de Dieu. Ne cherchez pas à combler vos manques avec ce qui ne nourrit pas. » La preuve de la puissance et de l’amour de Dieu, c’est la présence de Jésus dans leur barque !

Se souvenir, c’est comprendre

Jésus invite ici ses disciples à faire un travail très particulier : « Vous ne vous souvenez pas des cinq pains pour les cinq mille ? » (v.9-10)

Ils sont invités à un travail salutaire de mémoire. Faire mémoire, c’est se souvenir, non seulement pour ne pas oublier, mais surtout pour comprendre ce qui s’est passé.

Que signifiait le miracle de la multiplication des pains ? Que signifiait la guérison de tous ces malades ? (v.29-31). Ces miracles étaient-ils donnés seulement pour forcer l’admiration des gens ? Ou bien au contraire ont-ils été donnés pour leur faire prendre conscience de la présence du Royaume de Dieu en Jésus ?

Les disciples ont oublié de prendre du pain pour la traversée en bateau. Cet oubli est très chargé d’un point de vue symbolique. Ils n’ont pas encore tiré profit du miracle de la multiplication des pains, dont ils étaient pourtant eux-mêmes des acteurs ! Dans l’expérience du manque, ils doivent comprendre maintenant que le pain véritable s’est embarqué avec eux. Jésus est leur nourriture. Les disciples n’ont pas seulement oublié de prendre du pain, ils ont oublié de chercher du sens à ce qu’ils ont vécu, d’interpréter le miracle de la multiplication des pains.

Mieux que la psychanalyse !

Ainsi « aller sur l’autre rive » (v.5), c’est apprendre à lire notre histoire personnelle avec le regard que Jésus lui-même porte sur elle. Lui seul détient les clés d’interprétation de nos vies dans le regard de Dieu.

Nous garder du levain des Pharisiens, c’est renoncer à nos fausses lectures, à nos explications faciles. Jésus nous invite à regarder notre présent à la lumière de ce qu’il a fait dans nos vies par le passé et qu’il veut encore faire aujourd’hui.

Embarquons-nous avec Jésus sans pain et sans provision. Apprenons à nous nourrir du pain de sa parole. Avez-vous remarqué combien Jésus bombarde de questions ses disciples dans cette barque ? Laissons Jésus questionner nos propres vies ! Saisissons les clés de lecture qu’il nous offre pour mieux nous comprendre nous-mêmes, mieux comprendre les autres et mieux comprendre Dieu, loin des doctrines rassurantes et des réponses toutes faites.

Ce n’est que dans la relation proche avec Jésus, dans cette traversée-là, que nous serons en mesure de comprendre les enjeux du présent. Il est la lumière que Dieu projette sur nos vies. Dans la lumière du Christ découvrons-nous aimés, guéris et sauvés. Amen !

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l’Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013

Pour marque-pages : Permaliens.

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