C’est Melkitsédek ! (Méditation de Genèse 14)

Le texte proposé à notre méditation aujourd’hui est pour le moins obscur. Texte sans doute très ancien, de style et d’approche fort différents de ce qui précède, il semble de la main d’un autre auteur. Exemples : Abraham nous est présenté comme si nous ne le connaissions pas (14.13) ; Mamré n’est plus un lieu mais une personne, etc. La première partie du chapitre évoque les guerres menées par une coalition de rois contre le roi de Sodome. La seconde, une mystérieuse rencontre entre Abraham et Melkitsédek, roi de la ville de Salem. Ce nom, Melkitsédek, est un fil rouge de la Bible (Psaume 110 ; Hébreux 5,6 et 7), en même temps qu’une énigme…

Melkitsédek le météorite (v.18-20)

Melkitsédek est un véritable météorite narratif ! Son entrée en scène est programmée au milieu d’un autre récit, sans lien direct avec celui-ci. Le roi de Sodome s’avance à la rencontre d’Abraham (v.17-25) quand Melkitsédek débarque d’un lieu inconnu sans que l’on puisse identifier avec certitude le sens de sa démarche. Son entrée en scène crève l’écran. Tous les autres acteurs, Abraham compris, deviennent des seconds rôles. Le temps semble suspendu, les guerres oubliées, c’est Melkitsédek (TOB) !

A la différence des onze rois guerriers cités dans le chapitre, Melkitsédek est roi d’un lieu qui se nomme Salem, ce qui signifie en hébreu la paix. Un roi de la paix traversant un monde déchiré par les guerres ; un roi qui vient pour donner et non pour prendre (v.18). Le contraste est fort quand le roi de Sodome vient réclamer ses hommes et ses biens (v.21).

Pas de paix sans justice

Melkitsédek signifie étymologiquement, roi de justice. Melkitsédek est le roi de justice dont le royaume se nomme paix. Quel programme ! Son enseignement est composé d’un geste et d’une double bénédiction. Il apporte à Abraham du pain et du vin (v.18). Il le bénit, puis bénit Dieu pour avoir livré à Abraham ses adversaires (v.20). Le geste de Melkitsédek est surprenant. Alors que le monde s’embrase dans la surenchère aux revendications, la guerre, et maintenant, la réclamation des droits post conflit, le roi de Salem s’interpose dans le cycle infernal de la violence. Il apporte un repas à l’un des vainqueurs, Abraham. Ce dernier s’apprêtait peut-être à jouir de son butin sodomite et à traiter avec mépris les fines négociations du roi de Sodome. Mais une autre manière de rendre la justice et de faire la paix vient de lui être enseignée.

Le voilà qui donne à son tour (v.20b). Puis, levant les mains en signe de célébration, il rend la justice à la manière de Melkitsédek (Psaume 110.4), renonçant à tout, sacrifiant ses droits personnels au profit d’une autre cause. La paix et la justice viennent de s’embrasser pour la première fois (Psaume 85.10)

Prendre l’adversaire de court

C’est à cette fin que Dieu a livré à Abraham ses adversaires. Non pour les humilier et les appauvrir, mais au contraire pour les surprendre, pour accéder à leur demande et rendre une justice qui n’est pas de ce monde. Le pain et le vin du repas offert par le roi-prêtre auront une saveur d’espérance et de paix, suscitant une joie que tous les butins du monde n’auraient pu offrir.

C’est en ce sens que Melkitsédek est prêtre. Il sacrifie sur l’autel des pouvoirs et des violences, un sacrifice inattendu, unique chemin de réconciliation du monde avec le monde et du monde avec Dieu.

Avons-nous imaginé une seconde ce que serait notre monde si en présence d’un pouvoir hostile, nous renoncions, par simple curiosité, à nos droits ? Nous ne sommes pas très joueurs. Au lieu de perdre nous gagnerions tout !

Un monde nouveau arrive !

C’est à cause de cette attitude à la fois déstabilisante et novatrice que Melkitsédek a été choisi par les auteurs du NT pour représenter le Christ. Jésus, le premier, est passé du registre de la revendication pour soi au don absolu de lui-même, de la logique du donnant-donnant à celle du de la gratuité. Et il a sauvé le monde !

Et si nous sommes en quête de renouvellement de notre foi ou de sensations fortes pour notre vie chrétienne, essayons donc la manière de Melkitsédek ! Nous passerons peut-être pour des zombies aux yeux de nos ennemis et de nos amis, mais les cœurs seront ensemencés de graines annonciatrices du monde qui vient, où paix et justice seront pour tous, en plus du pain et du vin.

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l'Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013
Pour marque-pages : Permaliens.

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