La communauté malgache de l’Eglise protestante française de Beyrouth

Chorale malgache de l’Eglise protestante française de Beyrouth (Noël 2016)

Cette étude, initialement menée en 2016 par le pasteur Pierre Lacoste dans le cadre d’un Master recherche à la Faculté des sciences religieuses de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth est publiée aujourd’hui. Elle a pour but de mieux faire connaître la communauté malgache de l’EPFB, son histoire, ses craintes et son espérance.


INTRODUCTION

L’Eglise Protestante Française de Beyrouth (EPFB), depuis sa fondation en 1925, dans les circonstances d’après-guerre que l’on sait, n’a jamais rassemblé des foules à son culte dominical. Elle rassemblait un petit groupe de fidèles franco-libanais et d’origines ecclésiales diverses, auquel venaient s’ajouter quelques protestants français expatriés ou sympathisants des idées réformées dans leur expression francophone. Dans les années 2000, la communauté a vu ses effectifs s’amenuiser au point que certains dimanches ordinaires, le culte était célébré à quatre ou cinq au presbytère.

Alors que plusieurs s’interrogeaient sur l’avenir de l’EPFB, la venue de quelques protestants originaires de Madagascar, pour la plupart travailleuses domestiques au Liban, vînt ouvrir de nouvelles perspectives. Au fil des mois et des années, par le bouche à oreille, une véritable communauté malgache, mêlant chrétiens protestants et catholiques, devînt numériquement très majoritaire, redonnant espoir et vitalité à l’Eglise. Cette communauté issue de l’immigration, intégrant aujourd’hui d’autres fidèles venus des pays d’Afrique subsaharienne (Côte d’Ivoire, Cameroun, Bénin, Congo, etc.) représente un segment communautaire d’une quarantaine de personnes, soit près de 80 % des participants au culte.

Cette enquête de type sociologique présente des données objectives sur le phénomène que représente cette présence malgache au sein de l’EPFB. Elle sera ponctuée de réflexions.

Nous présenterons dans une première partie l’état des lieux relatif à la présence malgache dans la communauté. Cette situation nous permettra de présenter et de développer la problématique que nous formulons dès à présent : « Comment ces femmes malgaches, migrantes et domestiques, font-elles Eglise et communauté au Liban, loin de leurs repères traditionnels, dans une langue française qu’elles maîtrisent peu ou prou et dans une forme de célébration différente de leur milieu d’origine?  Comment s’identifient-elles à cette communauté protestante française du Liban ? »

Nous nous interrogerons aussi, au-delà des considérations ecclésiales et culturelles, sur l’aspiration profonde de ces femmes : ne serait-elle pas de l’ordre de la quête de dignité humaine ?

Notre réflexion sera réalisée au moyen d’une enquête quantitative (questionnaire anonyme) et qualitative au moyen d’un entretien personnel.

Enfin, en conclusion, nous ouvrirons une réflexion « en sens inverse » : comment une Eglise aussi hétérogène, réunissant des attentes aussi différentes, peut-elle penser sa vocation ?

I. ETAT DES LIEUX : MIGRATION, PAROISSE, VIE SOCIALE ET SPIRITUELLE

La population visée

250 000 travailleuses domestiques vivent au Liban. Selon l’ONG INSAN, 5000 d’entre-elles seraient malgaches. Cette situation s’explique par le niveau d’extrême pauvreté où se situe leur pays d’origine. Selon plusieurs sources, Madagascar est classé au 5e rang des pays les plus pauvres du monde (Cf. Journal du net)

Le voyage :

S’expatrier, quitter sa famille, fuir la famine, amène cette population migrante à appréhender le voyage vers le Liban de façon anxiogène. La motivation n’est pas le tourisme mais la survie ! En guise d’agence de voyage, le « kafala system » (littéralement « adoption » en arabe ; expression politiquement correcte pour évoquer le statut de ces migrants économiques en quête d’un mieux vivre social pour eux et leur famille.)

Conformément aux règles du « transfert » énoncée par l’agence négociante installée dans le pays d’origine, les migrantes du travail ne prennent avec elles ni change, ni trousse de toilette, ni valise ; la famille d’accueil s’occupe de tout et paye le montant du voyage. Elles vont devenir dépendantes pour le nécessaire comme pour l’accessoire pour une durée d’au moins trois ans (durée normal d’un contrat).

L’arrivée : Peu de temps après leur arrivée, elles souffrent d’isolement. Cet enfermement peut-être entretenu par le discours souvent « protecteur » et sécuritaire de la famille d’accueil. Mais au fil des mois,  connexion wifi aidant, (les smartphones payés par leur patronne pour être joignables en permanence), les « filles » (c’est ainsi qu’on les appelle) se rendent compte que le Liban n’est pas le pays dangereux qu’on leur a décrit, qu’il existe des dizaines de millier de personnes employées de maison comme elles et qui sortent le dimanche. Le culte protestant devient alors un projet de sortie possible, du moins pour celles qui en obtiennent l’autorisation. Il est arrivé au pasteur de la communauté d’intercéder auprès des familles pour quémander un Dimanche de Pâques !

Malgaches protestantes ou non : Celles d’entre-elles qui se trouvent être protestantes sont pour la plupart membres de la FJKM (« Fiangonan’i Jesoa Kristy Eto Madagasikara » – Eglise de Jésus-Christ à Madagascar – la plus importante communauté protestante du pays avec près de 3 500 000 membres). Mais d’autres sont de confession catholique ; c’est finalement la langue française et le lien d’appartenance à la foi chrétienne qui rassemblent.

Certaines femmes voyagent plus d’une heure pour rejoindre le lieu de culte, dépensant annuellement des sommes conséquentes. Mais se retrouver à l’Eglise Protestante Française de Beyrouth, célébrer Dieu en français et en malgache et retrouver ses amies revêt pour elles une importance capitale.

La tenue vestimentaire de ces femmes employées de maison, en congés dominical, mérite un commentaire. Hauts talons, jupes très près du corps, coiffures ostentatoires et maquillage soutenu, autant de signes revendicateurs d’une féminité occultée le reste de la semaine par le tablier rose. Il est important d’accueillir ces expressions de liberté, quelques fois outrancières. Elles manifestent une forme de résistance par une affirmation de soi « compensatoire ».

Le culte dominical

Chaque dimanche, à 10h30,  l’EPFB célèbre son culte. L’assemblée, d’affluence variable, est composée d’environ une 40aine de participants (pour les cultes ordinaires) :

  • 75 % de personnes issues de la migration afro-malgache (environ 90% de cette population est malgache).
  • 15 % de personnes franco-libanaises (membres « historiques » de l’Eglise)
  • 5% de protestants francophone expatriés
  • 5% de visiteurs libanais

Le culte suit le déroulement liturgique classique de l’Eglise protestante Unie de France, déroulement au cours duquel deux chants en langue malgache sont systématiquement proposés avec une traduction en langue française visible sur l’écran powerpoint. Chaque célébration prévoit l’intervention d’une personne d’origine malgache ou originaire des pays d’Afrique par une lecture ou une prière bilingue.

Les condoléances

Plusieurs fois par an, l’Eglise procède à un accompagnement des paroissiennes malgaches en deuil. Une cérémonie de condoléances traditionnelles en langue malgache est organisée à la fin du service religieux pour les personnes ne pouvant rejoindre leur famille en deuil au pays. Faire le deuil d’une mère, d’un mari, d’un enfant à distance provoque des chocs émotionnels et des traumatismes difficiles à effacer. Ce service d’accueil des personnes endeuillées n’étant pas réservé aux seuls fidèles de la paroisse, il peut donner lieu certains dimanches à de grandes affluences.

L’entraide

Il arrive fréquemment que des besoins à caractère sanitaire ou sociaux se fassent sentir. Les personnes travailleuses domestiques au Liban bénéficient d’un contrat d’assurance maladie dont le niveau de prise en charge est très faible. La communauté met alors en œuvre des contributions et donations permettant à des personnes malades ou nécessitant une opération urgente d’avoir recours à des soins ; les familles d’accueil n’hésitant pas dans certains cas à renvoyer leur employée au pays. Sur le plan social également, l’Eglise s’engage envers les femmes qui élèvent des enfants (souvent seules) dans le soutien financier à la scolarisation.

Les « excursions »

Depuis deux années consécutives, l’EPFB propose deux sorties d’Eglises par an nommées « excursions ». Ces sorties en bus dans un coin de nature, introduite par un culte en plein air, connaissent un grand succès. La dernière en date a rassemblé 100 personnes dont la grande majorité sont des personnes issues de la migration. Cet engouement traduit un immense besoin de liberté, de respiration et de reconnaissance d’humanité.

La fête nationale malgache

Chaque année, le 27 juin, la communauté malgache célèbre sa fête d’indépendance (1960). Le phénomène d’éloignement ajoute sans doute à la ferveur. Le pasteur est sollicité pour une prière spéciale et tranche, « au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit », le gros gâteau aux couleurs verte et rouge du drapeau malgache, sur fond d’hymne national. Cette demande de prise en compte de la dimension nationale est également à verser au compte du besoin de reconnaissance.

Le « Forum protestant » (groupe Whatzapp)

Un réseau social a été constitué via l’application WhatsApp. Il réunit 80 abonnés, tous reliés à la vie de l’Eglise. Ce groupe permet une diffusion efficace de l’information mais l’essentiel semble se situer ailleurs. Chaque vendredi soir, le pasteur diffuse auprès du réseau une lecture méditée au format audio de l’évangile du jour. Les 80 abonnés, une fois le travail terminé (souvent tard le soir), dans le secret du placard qui leur sert de chambre à coucher et de sanctuaire, prennent part à une écoute active des méditations bibliques. Certains membres du Forum Protestant diffusent quotidiennement des textes de la Bible en français. Les réponses des uns et des autres se limitent souvent à des « Amen et Alléluia !» ou à des émoticons d’approbation ; c’est le signe d’une présence vivante et joyeuse. Ce « Forum protestant », ouvert en 2013 est un lieu de parole, d’encouragement mutuel et d’écoute ; il semble correspondre à un besoin.

La fête du travail

Depuis deux ans, le 1er mai est célébré de manière assez originale par l’EPFB. L’Eglise ferme ses portes ce dimanche-là et se joint à la manifestation des « Domestic workers ». Une forme de célébration en actes. A cette occasion, ces femmes employées de maison, issues des pays les plus pauvres de notre monde, revendiquent un minimum de droits et de reconnaissance. Leur leitmotiv : la reconnaissance par l’Etat Libanais de l’article 189 du code international du travail qui leur confèrerait un peu plus de dignité en termes de droit. Est-ce la place d’une Eglise ? C’est en tous cas le chemin que le pasteur de l’EPFB (plus que l’Eglise au  sens institutionnel), a choisi de suivre : accompagner chacun au plus près de ses combats, de ses souffrances.

II. L’ENQUÊTE

Le terrain d’enquête se situe clairement ici dans un espace circonscrit à l’Eglise protestante française de Beyrouth, ses cultes, ses rencontres formelles et informelles. L’objet de l’enquête : les fidèles issues de la migration, travailleuses domestiques malgaches au Liban, participantes de la vie de l’EPFB.

Le sujet de l’enquête : comment la communauté migrante malgache s’identifie-t-elle à l’Eglise protestante française de Beyrouth et comment en modifie-t-elle en même temps la réalité ?

L’enquête quantitative sous forme de questionnaire anonyme a été réalisée auprès de 10 personnes fréquentant régulièrement la communauté.

L’enquête qualitative, sous forme d’un entretien personnalisé a été proposé à la première personne arrivée à l’EPFB en 1996.

1. L’enquête quantitative : le questionnaire.

Les données sont regroupées dans le rédactionnel suivant en trois chapitres :  1. Données générales relatives au profil personnel, social et ecclésial ; 2. L’Eglise comme réponse aux besoins 3. La communauté malgache au service de l’Eglise (en italique, les commentaires).

1. Profil personnel, social et ecclésial

  • 10 femmes malgaches (8 d’âge mûr et 2 plus jeunes), de toutes origines sociales, vivant au Liban dans des conditions (satisfaisantes = 3 ou acceptables = 5 pers / ou difficiles à supporter = 1) depuis (7 à 20 ans = 7 pers / moins de 6 ans = 3 pers), connaissant l’EPFB depuis (1 à 5 ans  = 5 pers / entre 7 et 17 ans= 5 pers), fréquentant l’EPFB (très régulièrement = 5 pers / autant qu’elles le peuvent = 5 pers), et mettant entre 10 mn et 30 mn pour se rendre au culte dominical (= 7 pers) ou entre 30 mn et 1h30 = 3 pers) ont répondu au sondage.
  • Leur niveau d’études à Madagascar est très diversifié (5 = BAC et plus / 5 = le niveau primaire ou brevet) ainsi que leur connaissance du français : (5 = très bon et bon / 5 = moyen et pas très bon).

Cette réalité va affecter la manière dont ces femmes s’identifient à l’Eglise. Le lien ne passe pas nécessairement et uniquement par la compréhension du message annoncé par l’Eglise ou sa théologie.

  • 6 personnes sont issues du protestantisme historique malgache, 3 du milieu évangélique et 1 de l’Eglise catholique.

Ce qui confère à la communauté un caractère plutôt homogène du point de vue de la spiritualité chrétienne.

2. L’Eglise comme réponse aux besoins

  • Elles estiment unanimement avoir reçu un accueil « très chaleureux » à l’EPFB

L’unanimité, malgré le caractère anonyme des réponses, peut laisser penser que les personnes n’ont pas eu la liberté de dire quelque chose de dévalorisant à l’égard de l’Eglise d’accueil. Cette donnée est exploitable mais avec prudence.

  • L’Eglise est premièrement un lieu d’enseignement (5 pers ont situé le service de la parole en premier choix) et d’expression de la louange communautaire (4 pers en premier choix), une seule a définie l’Eglise prioritairement comme une « communauté spirituelle».
  • Elles estiment que la prédication du pasteur est facile ou très facile à comprendre (9 pers), une seule répond : « pas très facile à comprendre ».

Là encore, le sondage émanant du pasteur, il n’est pas impossible que la liberté de réponse ait été affaiblie.

  • En rapport avec les condoléances malgaches, rituel très codifié, le questionnaire offrait la possibilité d’une expression libre. Trois axes de réponses émergent ; certaines réponses cumulant les éléments propres à chaque axe. Le premier axe, mineur, que l’on peut appeler « l’axe identitaire » affirme l’importance de manifester la solidarité-unité entre compatriotes malgaches (3 pers) pers. 2. Le second, « l’axe spirituel » évoque la foi chrétienne (3 pers). 3. Le troisième, « l’axe affectif » est très majoritaire, (8 pers évoquent l’affection à donner pour la personne en souffrance).

Il est intéressant de relever que les aspects affectifs et spirituels sont exprimés plus fortement que le sentiment d’unité nationale. La « malgachité » au cœur d’un évènement traditionnel tel que les condoléances passe après l’affection et le rappel de l’espérance chrétienne.

  • Les excursions (2 cultes en pleine nature par an), permettent premièrement, de faire le culte autrement (5 pers) et de changer d’air (3 pers) ; la fraternité est placée 4 fois dans le binôme de tête.

Ce besoin de vivre l’Eglise autrement loin de la ville, au grand air pour resserrer les liens exprime un besoin évident que la situation sociale de ces femmes explique aisément. L’Eglise répond ici à un besoin « d’ailleurs et d’autrement »

  • L’Eglise soulage-t-elle la détresse sociale de ses fidèles? La réponse est « OUI » à 9 réponses contre 1 « NON ».
  • Selon une majorité, les représentants malgaches au Conseil de paroisse sont là pour « présenter des projets » (5 pers) et pour une minorité importante « représenter la communauté malgache » (4 pers)

Il est intéressant de relever qu’une majorité de réponses fait porter la responsabilité des responsables malgaches du Conseil sur le bien commun et non sur les besoins propres au groupe malgache (5 pers). Même si cette demande arrive juste après (4 pers) ! Indice d’une bonne intégration de la communauté malgache dans l’Eglise.

  • Pour clore ce chapitre une question ouverte sur le sens de l’Eglise. Trois personnes évoquent la référence malgache mais dans des domaines différents. L’Eglise offre aux malgaches une possibilité de se retrouver entre compatriotes 2. d’évangéliser les « brebis malgaches perdues ». 2. Elle offre un culte très proche du culte protestant malgache.

Les autres réponses évoquent des aspects plus classiques : l’Eglise comme lieu d’adoration, d’enseignement, de communion spirituelle et de prière les uns pour les autres.

3. La communauté malgache au service de l’Eglise

  • Qu’apporte le chant malgache dans l’Eglise ? La possibilité de « participer au culte » (7 pers) ; la possibilité de « se sentir reconnu » (2 pers). L’importance de la traduction des chants malgaches en français est reconnue unanimement (10/10)

Le culte n’est pas perçu ici comme un lieu où l’on vient chercher, prendre, mais comme un lieu où l’on vient donner de soi dans sa particularité culturelle et y être reconnu, non seulement toléré.

  • Et quand on demande ce que le groupe malgache apporte à l’Eglise, le langage de la joie est mis en exergue (joie 5x, bonheur 1x, « vivacité » 1x, louange 5x) ; la communion spirituelle, la fraternité, apparaissent comme un apport majeur (6x) ; enfin le « don de la diversité » est également souligné, même si dans une moindre mesure (3x).

Une remarque isolée mais tellement juste, relève que le groupe malgache apporte le nombre !

Une autre remarque, dont il faudrait sonder la profondeur théologique : la présence malgache apporte « du réconfort spirituel » (1x). Cette communauté fait manifestement du bien aux membres historiques. Comment s’apitoyer sur son sort quand les chants polyphoniques de ces femmes, esclaves des temps modernes, remplissent le temple et les cœurs ?

2. Eléments d’analyse

  • Le dépouillement de cet échantillon de données révèle un aspect inattendu : la communauté malgache ne fait pas communauté dans la communauté. Elle fait Eglise avec les autres tout en exprimant sa particularité culturelle et linguistique. Ses attentes ou ses besoins ne sont pas différents de ceux de n’importe quel autre membre.
  • La communauté malgache a conscience d’être un facteur de vitalité pour l’EPFB. L’Eglise serait-elle encore là sans cette « manne paroissiale », cette présence fidèle et engagée ?
  • Il est enfin intéressant de relever la vocation sociale de l’Eglise L’accueil qu’elle réserve à ces femmes exploitées – même si, dans de nombreux cas, traitées avec respect par l’employeur – lui ouvre un véritable champ missionnaire.

III. L’ENQUÊTE QUALITATIVE : L’ENTRETIEN

Notre choix d’entretien s’est porté sur l’une des toutes premières personnes à avoir franchi le parvis du temple de l’Eglise protestante française de Beyrouth en 1996, il y a  vingt ans. Ce témoin est elle-même travailleuse domestique au Liban et protestante (FJKM).

Vous faites partie des pionnières malgaches de l’EPFB. Qu’est-ce qui vous a poussé à rechercher une Eglise au Liban ?

Le tout premier c’est Emmanuel, un ami protestant malgache. Comme chrétien francophone, on lui avait conseillé l’Eglise maronite Saint-François à Hamra. Là, il rencontre Gaston, un ami de Luc – le gardien du temple protestant. Juste après la messe, Gaston emmène Emmanuel chez Luc qui habitait au Collège protestant. Luc lui fait rencontrer le pasteur Robert et c’est ainsi que la toute première connexion s’est faite. Ensuite Emmanuel m’a fait rencontrer Luc le dimanche suivant et Luc nous a conduit au temple. Il y avait très peu de personnes présentes ; le culte n’avait lieu que tous les 15 jours. Je me souviens de ce jour. Nous sommes entrés à 4 malgaches  dans un temple presque vide.

 Vous souvenez-vous de vos premières impressions quand vous êtes entrée dans le temple ?

Le pasteur Robert nous a accueillies avec joie et nous a demandé d’inviter tous nos amis malgaches à rejoindre l’Eglise. Nous étions reconnaissants de découvrir une Eglise pour nous, de pouvoir chanter à nouveau les cantiques protestants qui ont les mêmes mélodies à « Mada » ou ici. C’était la fête ! A la fin du culte, le pasteur et sa femme nous ont invités à prendre un café au presbytère. Les pasteurs nous ont toujours soutenues. Ils n’hésitent pas à appeler les familles libanaises pour demander des autorisations de sortie en faveur de leurs « bonnes protestantes »

Qu’est-ce qui a changé depuis votre arrivée en 1996 ?

L’Eglise n’a pas changé sur le plan de sa foi. L’annonce de l’Evangile est toujours la même. Ce qui a changé, c’est qu’il y a un culte tous les dimanches aujourd’hui et, malgré la démolition du temple, j’observe une plus grande affluence au culte. La création de la chorale malgache a certainement favorisé cette croissance. La démolition a été un choc. C’était notre Eglise !

Je me souviens que dans l’ancien temple, il y avait les Malgaches à gauche et les Français à droite ? N’est-ce pas une drôle de façon de faire Eglise ensemble ?

Oui c’est vrai ! Mais je ne crois pas que ce soit le résultat d’une ségrégation ou d’une méfiance. Les Malgaches, comme toutes les minorités à l’étranger ont tendance à se regrouper parce qu’ils parlent la même langue. Le pasteur Robert voulait aussi qu’on se mélange ! Je n’ai jamais ressenti de malaise. Au contraire, l’Eglise protestante française nous a rendu la dignité que nous avions perdue en venant au Liban. Toute la semaine je suis une bonne et le dimanche je suis une chrétienne au même titre que les autres.

Si je vous demande trois mots pour décrire que ce que cette Eglise représente pour vous ?

Foi, Dignité et Partage ! La foi, c’est ce que l’Eglise annonce et que nous croyons ; c’est aussi ce qui nous rassemble. La dignité est au centre ! Je ne savais pas que je trouverai un cadeau aussi précieux dans ce pays qui m’a dépossédée de ma dignité humaine. Le partage enfin, c’est la vie communautaire qui se fabrique au fil des années. On apprend à se reconnaître comme frères et sœurs des quatre coins du monde, dans nos différences culturelles ou même de croyances.

Le service de condoléances est aujourd’hui ouvert à tous, pas seulement aux fidèles de l’Eglise. Vous êtes d’accord avec ça ?

Une personne dans la peine n’est ni protestante, ni catholique, ni athée, elle est juste dans la peine. L’Eglise par vocation doit se tenir aux côtés de ces personnes endeuillées. Elle doit accueillir sans condition toute personne en demande de réconfort. Cet accueil inconditionnel peut aussi produire un déclic chez la personne. Dieu agit au travers de notre amour. C’est lui qui évangélise son Eglise. Il reste beaucoup de femmes malgaches à rejoindre !

Vous êtes membre du groupe WhatsApp : qu’est-ce qu’il vous apporte?

J’écoute les méditations du vendredi soir après le travail quand je suis au calme dans ma chambre. Je suis aussi abonnée au site web de l’Eglise ; je reçois les prédications et cela nourrit ma foi. Mais au moins trois fois par semaine  après ma journée de travail, je fais du baby sitting jusqu’à minuit. Je rentre trop fatiguée pour écouter et je me couche directement.

Comment vois-tu l’avenir de la communauté malgache dans l’Eglise ?

Il faut que nous soyons vigilants la communauté malgache est fragile. Il y a eu par le passé des problèmes de mésententes entre responsables. Il y a eu aussi des groupes concurrents et même la chorale a connu des moments difficiles. Ces tensions pourraient mettre l’Eglise en difficulté. Je crois que le rôle du pasteur est ici très important. Il doit rassembler et continuer de travailler à l’unité entre tous. Il doit à la fois veiller à ne pas entrer dans les petites histoires et rester ferme dans la direction à donner. C’est sans doute l’un des grands défis à venir.

(Ps. L’entretien a eu lieu en 2016, au moment où de fortes tensions se faisaient sentir au sein  de la communauté malgache, ce qui n’est plus le cas au moment de la publication de cet article)

Conclusion Générale

Cette enquête révèle une très belle histoire. Elle apporte la « preuve » que Dieu n’abandonne pas son Eglise dès lors qu’il a une mission à lui confier.

Alors que l’Eglise Protestante Française de Beyrouth à la fin du siècle dernier arrivait doucement à la fin de son histoire au Liban, une manne venue de Madagascar et d’Afrique a ouvert de nouvelles perspectives.

Comment la communauté migrante malgache est-elle parvenue à s’identifier à l’Eglise Protestante Française de Beyrouth ? De la plus simple des manières. En s’y laissant accueillir et en y apportant humblement l’expression de sa foi. Cette rencontre montre que la mixité ethnique et culturelle est le plus beau cadeau qui puisse être fait à l’Eglise du Christ. Il est tellement facile (et tellement ennuyeux !) de rester ce que l’on est pour l’éternité. C’est peut-être cela l’enfer…!

Cette étude a montré que la « communauté malgache » – expression devenue désormais inappropriée, a modifié la réalité et le témoignage de l’EPFB. Quelques témoignages rapportent que d’anciens membres franco-libanais ont cessé de venir face à l’affluence des « gens de couleur ». Mais la bénédiction est pour ceux qui la saisissent dans la foi. En vingt ans, l’EPFB est passée du statut « d’Eglise d’amis » à celui d’« Eglise en mission ». Depuis trois ou quatre ans, se greffe sur le vieux tronc historique, un nouveau rameau : celui de la communauté « africaine ».

Luc Dingamoundou, tchadien d’origine, « employé » du temple et du CPF dans les années de guerre (1975-1990), serait heureux de constater l’évolution actuelle de l’Eglise et l’accroissement de la population africaine. Son accueil chez lui de toute personne isolée ou en recherche d’un moment d’amitié, était un sas d’entrée à l’Eglise protestante française.

Aujourd’hui, les uns avec les autres, indépendamment de leur origine ou de leur ancienneté, contribue par leur présence, leur foi et leur amitié, à bâtir une Eglise différente. Dans un monde libanais communautarisé et socialement très compartimenté, l’Eglise protestante française de Beyrouth porte un témoignage à la fois fragile et unique. Que Dieu prolonge encore ses jours !

Un verre de l’amitié très joyeux à l’occasion de la visite au Liban du président de la Fédération protestante de France, François Clavairoly.

Collège et Eglise : deux institutions protestantes distinctes et proches

Message de M. Anis Nassif, président de Présence Protestante Française au Liban (PPFL), à l’occasion de la fête de la paroisse de l’Eglise protestante Française de Beyrouth (CPF -le 19 avril 2015)

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Anis Nassif, président de PPFL

« Je suis très heureux de pouvoir être parmi vous et vous dire un petit mot. Je voudrais évoquer avec vous, deux ou trois thèmes qui me sont chers :

L’histoire du Collège et de votre Eglise a toujours été liée. Pour rappeler un peu l’histoire, tout part de l’article 438 du « Traité de Versailles » (1920) qui a confié les œuvres protestantes allemandes à un même conseil d’administration composé de protestants français. Deux associations ont été créées en novembre 1925 : les actuelles APFB et PPFL.

Comme l’a très bien résumé le Sénateur Eccard dans un discours de mai 1926 : « Les protestants français démontreront au peuple libanais que la vieille flamme huguenote n’est pas éteinte et qu’elle a conservé assez de forces pour vivifier de son esprit latin les œuvres créées par la laborieuse Allemagne ». Ces œuvres comptaient à l’époque la Paroisse et la Maison des Diaconesses, institution de jeunes filles et orphelinat.

Deux termes essentiels : confier et perpétuer les valeurs des fondateurs de l’association mais aussi des fondateurs allemands. Ce dernier point est repris explicitement par le traité de Versailles.

La suite de cette histoire a été une série de périodes de rapprochements ou de tensions entre l’Eglise et le Collège.

Entre un Liban où chaque école est une émanation d’une Eglise, voire une activité diaconale d’une Eglise, et une France dans laquelle les protestants ont été des artisans de la loi de séparation de l’Eglise et l’Etat de 1905, le CPF a adopté une position singulière : pas d’intervention directe de l’Eglise dans le fonctionnement de l’établissement mais un culte le matin présidé par la Directrice. Des cours de Bible sont également dispensés et une école du Dimanche accueille les internes. Tout cela disparaît petit à petit à partir de 1976.

Mais le cachet protestant de l’établissement réside dans ses valeurs et son action au quotidien. Aujourd’hui, ma conviction est claire : nous n’avons pas besoin de nier ce que nous sommes pour accepter l’autre, bien au contraire.

Le Collège porte le protestantisme français dans son appellation, transmet des valeurs essentielles : l’éthique, l’ouverture d’esprit, le sens critique et la tolérance. Le concept de l’établissement a toujours été de regrouper des élèves et des enseignants d’horizons, de cultures et de religions différents pour les faire travailler ensemble. Ainsi, tout en gardant leurs différences, ils gardent leur liberté de penser et s’acceptent les uns les autres.

Vous pouvez me dire que ce que je viens de vous décrire est exactement la laïcité à la française. Je nuancerai simplement sur un point : l’acceptation de l’autre avec sa différence suppose que l’autre puisse faire état de sa différence, notamment religieuse, tout en respectant les autres. Ce n’est pas la laïcité telle qu’elle est exprimée aujourd’hui. La tolérance et l’ouverture d’esprit ne se décrètent pas par une loi, elles se vivent dans nos croyances et nos vies.

Ces valeurs universelles sont inspirées notamment du protestantisme mais ont fait appel à ces  notions pour gommer tout aspect spirituel de la démarche.

Je suis confronté au même questionnement dans une Fondation dont je suis également le Président à Nice, la Fondation de l’Asile Évangélique de Nice. Cette Fondation créée en 1865 possède une maison de retraite et une maison d’accueil spécialisée pour polyhandicapés adultes. Aujourd’hui, tout est fait pour mettre le résident de nos maisons au centre de nos préoccupations mais la réflexion sur les valeurs que nous portons et pour lesquelles nous nous engageons est primordiale. Vous l’aurez compris, mon interrogation de fond est la suivante : devons-nous, en tant que protestant français d’aujourd’hui, tout aseptiser pour essayer éternellement de plaire à tout le monde au risque de finir par ne plaire à personne ?

Je ne prétends pas avoir la réponse mais je me pose la question tous les jours et dans tous mes engagements.

Pour finir, je dirai tout simplement que le Collège et l’Eglise ont très certainement une nouvelle page d’histoire à écrire ensemble après ces 90 premières années de vie. »

La cloche des Hauts de la Colline

J’ai toujours été entouré de cloches… Je ne songe pas ici aux paroissiens que j’ai eu le bonheur d’accompagner ! Je parle de vraies cloches. Celles qui sonnent aux clochers des Eglises.

Cloches toujours…

cloche pomeyrol

le petit Beffroi de Pomeyrol appelant à la prière

Je pense à celles de Saint-Jean du Gard. Du haut de leur campanile adossé au presbytère de l’Eglise libre, combien de siestes estivales m’ont-elles massacré ? Je pense aussi aux années cannoises… L’appel retentissant de la messe de onze heures dévalait chaque dimanche la colline suquétane pour s’inviter au culte protestant, comme un signe d’œcuménisme. Je songe enfin, avec beaucoup d’émotion, à celle de la communauté des sœurs de Pomeyrol, rythmant la vie de prière des retraitants.

Partant pour Beyrouth-ouest, en plein quartier musulman, je me préparais au chant des muezzins (qui, dit en passant, ont tous été remplacés par des CD !), pas à celui des cloches.

La cloche des Hauts de la Colline

Quelle ne fut pas ma surprise ! Le clocher du temple protestant des Hauts de la Colline était doté d’une magnifique cloche. Un peu comme un gosse à qui l’on aurait donné la permission, le premier dimanche, j’actionnai le balancier, curieux d’entendre le son et de mesurer l’effet. Si le rassemblement des fidèles ne fut pas ce que j’espérais, le son me plut beaucoup. Voilà cinquante-huit années que cette cloche appelait les fidèles au culte, manifestant la présence protestante française dans le quartier de Koraïtem. Les circonstances allaient me permettre de mieux faire connaissance avec elle…

20140325_082811Au début du mois d’avril 2014, quand commencèrent les travaux de démolition du temple, je reçus mission de sauver la cloche. Descendu de son beffroi, accroché à son joug, l’objet à terre présentait un mystérieux tableau tout écrit en allemand. Gravé dans le métal oxydé, un texte en lettres gothiques courait tout autour de la cloche.

Une énigme en lettres gothiques

Un premier niveau de texte renseignait sur le destinataire, la date de fabrication et la provenance ; plus bas, un pavé de texte à l’allure de message attirait l’attention. Ignorant tout de la langue de Goethe, je confiai la traduction à des amies cannoises.

 

 

photoLa partie identitaire portait les renseignements suivants :

Deutsche Evangelische Gemeinde Beirut 1939

Eglise protestante allemande de Beyrouth 1939

 

Gegossen von Gebr Rincker In Sinn

Coulée par les frères Rincker à Sinn

 

La seconde partie, très poétique, invitait à la joie et l’espérance :

IMG_7283« Ich juble Fried und Freud

Ich löse Lust und Leid

Ich ruf zur Ewigkeit « 

« Je chante la paix et la joie,

Je délie la volupté et la souffrance,

J’appelle à l’éternité »

 

De l’entreprise Rinckel et frères, je n’ai obtenu d’autre information que celle-ci : une cloche de leur fabrication, identique à la nôtre, sonne aujourd’hui encore au clocher de l’Eglise luthérienne d’Annerod (petit village allemand à 70 km au nord de Francfort).

Il ne me restait plus qu’à percer la mystérieuse énigme de la cloche allemande du temple des Hauts de la Colline.

Un objet d’origine allemande dans une Eglise Française au Levant… Je songeai tout de suite au traité de Versailles ratifié en 1919, à l’origine de l’arrivée des protestants français au Levant (voir aussi notre article Histoire de l’Eglise protestante française de Beyrouth)  L’article 438 dudit traité précise en effet les conditions selon lesquelles les biens appartenant à des missions religieuses chrétiennes allemandes seront dévolus à des missions religieuses des états alliés de mêmes croyances.  La France obtenant le Levant (Syrie-Liban), les protestants français héritèrent par voie de conséquence du dispensaire, des diaconesses allemandes, de la petite école de jeunes filles et de l’église luthérienne de Beyrouth ; l’ensemble situé à Raz Beyrouth (quartier Clémenceau où se trouve l’actuelle Ecole Supérieure des Affaires).

Fausse piste ! Notre cloche ayant été coulée en 1939, elle ne pouvait être celle des origines, le premier culte franco-germanique ayant été célébré à Beyrouth en 1856 !

C’est le professeur Jean-Paul Eyrard, bien assisté de Georges Krebs, qui apportera l’explication déjà contenue (comme une aiguille dans une botte de foin), à la note 1224 de leur excellent et monumental ouvrage, « Le protestantisme français et le Levant, de 1856 à nos jours » ( p. 272).

Au paragraphe intitulé : « Retrouvailles franco-allemandes », le professeur rappelle le contexte des relations difficiles entre les deux communautés beyrouthines à l’issue de la première guerre mondiale. Les protestants allemands, dépossédés de leur Eglise et de leurs œuvres diaconales, ne tardèrent pas à se réinstaller à Raz-Beyrouth dans le quartier de Manara (les Allemands ne lâchent jamais !). Dans cet entre-deux guerres, les relations entre protestants français et allemands furent quasi inexistantes.

Victoire de la fraternité !

Il faudra attendre l’issue de la seconde guerre mondiale pour voir se dessiner une amorce de changement – même si, selon Jean-Paul Eyrard, la victoire de 1945 inspira à certains protestants français l’idée d’une nouvelle réquisition du patrimoine allemand à peine reconstitué (cf. p.272) !

Mais les circonstances en décidèrent autrement. Les deux Eglises sans pasteur, s’engagèrent ensemble dans la recherche d’un ministre bilingue qui aurait pour mission la desserte des deux paroisses. On n’en trouva point mais les Eglises avaient engagé un rapprochement fraternel historique.

Toujours selon J-P Eyrard, le 2 décembre 1956, les pasteurs Jean-Michel Hornus et Gustav Adolf Kriener concélébrèrent le centenaire du premier culte franco-allemand de Beyrouth.

C’est ici que nous retrouvons notre cloche ! La note 1224 de l’historien précise que la concélébration du culte du centenaire « fut marquée en particulier par un échange de cloches. La cloche qui ornait le beffroi du bâtiment des diaconesses allemandes, (devenu Eglise protestante française en 1925), fut remise à l’Eglise allemande, qui fit don en retour de la cloche, plus récente, qu’elle utilisait.» (p.272)

Il y eut donc échange de cloches. CQFD ! Il reste à savoir s’il existe un lien entre l’Eglise luthérienne allemande de Beyrouth et celle d’Annerod…

Une foi à déplacer les collines

Cette histoire de cloches franco-allemandes est une véritable parabole de la foi déplaçant les collines. Dans les années d’après-guerre, il n’était pas évident de dépasser les clivages nationalistes, les revendications des uns sur les autres, les blessures et autres pensées revanchardes.  Mais au-delà des rancœurs identitaires et des querelles de clochers, cette histoire de cloches nous apprend qu’il existait au Levant des chrétiens authentiques, capables de poser un signe fort de pardon et de fraternité.

La cloche des Hauts de la Colline chante donc en allemand comme sa sœur aînée du temple luthérien de Manara. Un kilomètre à vol d’oiseau les sépare. Mais comme de toute manière, au Royaume des cieux, nous chanterons tous du Bach, ça tombe bien !

Depuis le mois d’avril dernier, la cloche des frères Rincker s’est tue. Elle est au repos forcé, à l’abri d’un bienveillant hangar du Collège Protestant. Mais ce repos n’est qu’une étape. Nous la hisserons bientôt au beffroi du nouveau temple des Hauts de la Colline. Inshallah !

Pierre Lacoste

Mes paroissiens : chiites, sunnites, druzes, maronites, orthodoxes… et protestants

Article paru dans le journal protestant Réforme en avril 2001


Dans un Beyrouth, en reconstruction, mais portant encore les cicatrices d’un conflit interminable, Robert Sarkissian, pasteur de l’Église protestante française de Beyrouth y porte depuis un tiers de siècle le message de paix de l’Évangile.

Le temple protestant français de Beyrouth est comme tous les temples des années soixante. Un vaste bâtiment sobre et clair, avec Bible et Croix. Nul ne se douterait dans le paisible jardin qui l’entoure, que cette colline fut le lieu d’une guérilla urbaine, d’affrontements sanglants des milices de tous bords. Robert Sarkissian et son épouse Thérèse y parlent culte et catéchèse comme un couple pastoral « normal ». Sauf que Thérèse donne des cours de Bible au Collège protestant à des enfants musulmans à 90 % et que cet enseignement a perduré pendant 15 années de guerre. « Nous choisissons, dit-elle, des thèmes de l’Ancien Testament présents dans le Coran ». Ce n’est pas du catéchisme. « Ce qui compte, renchérit Robert Sarkissian, c’est de faire partager l’amour de Dieu qui est amour du prochain. » Un choix évangélique fait avec tact, puisque ce sont les enseignants musulmans qui sont les plus chauds partisans des cours de « Madame la Bible » au Collège. Un symbole de ce que les Sarkissian ont fait de cette présence protestante. Pendant la guerre, il n’était plus question de réunir la communauté française. Le presbytère, le temple sont devenus le point de rencontre de leurs relations sunnites, chiites, Druzes, Maronites, de tous bords politiques, un lieu de dialogue où voisins et amis venaient prendre le thé sur la terrasse. « Notre rôle était, souligne Robert Sarkissian, d’être un espace de tranquillité, de vivre ensemble. » Et cette « Communauté du haut de la colline » se retrouve au culte. Une « paroissienne » déclare sans hésiter : « Je suis musulmane, une bonne musulmane, j’ai fait le pèlerinage à La Mecque, mais je suis chrétienne ». Même Walid Joumblatt, le leader des Druzes est venu à l’office pour Noël. Les chefs religieux musulmans, avec le Comité du dialogue islamo-chrétien ou l’évêque maronite y ont pris la parole pour la Journée de l’unité des chrétiens. « Il faut montrer que l’unité des chrétiens n’est pas un défi contre les autres, nous invitons nos amis Druzes, chiites et sunnites à prier ensemble. » L’œcuménisme dans ce pays déchiré par les conflits intercommunautaires a un sens particulier. « C’est l’inter-religion, il faut vivre ensemble au regard de Dieu. Le message est clair, nous l’appelons message de l’Évangile, du Christ, que l’auditeur l’entende comme il le veut, c’est le message de l’amour du prochain ».

Cette capacité à s’ouvrir à l’autre, à partager heurs et malheurs est naturelle chez Robert Sarkissian. Il n’a jamais oublié ses racines. De sa famille de 70 personnes, seules trois ou quatre ont survécu au génocide de 1920. Sa mère orpheline fut recueillie par une famille autochtone dans le désert de Syrie. Des jeunes Arméniens qui faisaient la tournée des villages l’ont retrouvée et quasiment enlevée à son « père » arabe pour l’emmener à Alep, où elle fut élevée dans un orphelinat de l’Union générale de bienfaisance arménienne. C’est là que le père de Robert, Arsen Karakélian, la trouva. C’était la coutume, pour prendre épouse, le jeune Arménien faisait son choix dans un orphelinat*. Arsen pris la première qu’on lui présenta, Manouchag Sobadjian, et ce fut pour la vie. Ils se marièrent un 14 juillet. Pour émigrer vers la France, le havre de paix, ils adoptèrent le nom inscrit sur le vrai faux passeport qu’un intermédiaire leur fournit. Les Karakélian devinrent Sarkissian.
Installés à Saint Loup, ils s’intègrent parmi les Sarkissian et autres Boghossian de Marseille. La communauté est profondément religieuse. Les groupes évangélistes tiennent des réunions dans le quartier. Manouchag, orthodoxe arménienne, est convaincue par un groupe darbyste, qui rejoindra plus tard l’église évangélique. Baptisé orthodoxe, élevé protestant, Robert fait ses études de théologie à la faculté libre d’Aix-en-Provence. Il a son premier poste pastoral à Gardanne, la cité minière de Provence. Mais, le grand large le tente. L’Amérique ? Pourquoi pas. Ce sera d’abord Beyrouth, deux ans pour y apprendre l’arménien. On lui propose alors la direction d’un Fondation américano-arménienne, la fondation Howard Karagheusian. Cette institution privée est née en 1921 aux Usa, après le décès du petit Howard à 14 ans suite à une tuberculose. La famille va alors donner des moyens importants « pour que les enfants ne meurent plus comme ça ». Ce sera d’abord la construction d’un orphelinat à Istanbul, puis en France, puis une action sanitaire et sociale au Liban et en Syrie.
La rigueur du pasteur a séduit les donateurs américains. En 1970, le dispensaire a trois services : hygiène scolaire, ophtalmologie et vaccination. Robert Sarkissian va développer tous les services qui contribuent à l’amélioration de la santé au sens de l’OMS. Dans le quartier arménien de Bourj Hammoud et au-delà, dans la Bekaa, la Fondation prend de l’ampleur. La pédiatrie, la formation des jeunes femmes, l’assistance sociale, le suivi scolaire, la construction de logements pour résorber un bidonville de 300 familles, le dentaire, tout cela rentre dans un budget serré**. Tous les ans, Robert va à New York présenter ses comptes et son bilan. Chiffres et statistiques sanitaires qui montrent le rôle de la Fondation dans l’amélioration de la santé des petits Arméniens de Beyrouth. Plus de 60 personnes au Liban, 20 en Syrie travaillent sous son autorité. Dans les ruelles de ce quartier, une petite ville dans la ville, Robert Sarkissian respecte toutes les confessions. Dans les foyers de personnes âgées, les images des saints sont en bonne place, les leaders de trois religions ont leurs portraits à égalité. Toujours digne et affable, le pasteur embrasse, écoute, discute en arménien, et quitte à regret ce petit peuple qui l’a adopté.

Le poste pastoral, c’est en plus de la gestion de cette « commémorative corporation » d’action sociale. Juste un intérim, bénévole, qui dure depuis 30 ans. « En principe, avoue-t-il, je suis en retraite ». À 72 ans, il l’aurait mérité. Il se donne encore un temps, limité, pour témoigner ici et témoigner encore. « Le protestantisme libanais, dit-il, est d’inspiration anglo-saxonne. Il faut montrer, dans ce coin de francophonie, qu’il y a un protestantisme français, différent, plus ouvert, plus large, plus libéral, montrer que ce n’est pas un cercle de moralisme. »

Le doute et la foi en trois questions à Robert Sarkissian

Vous avez joué un rôle de témoin, de militant du vivre ensemble, est-ce parce que vous êtes protestant ou parce que vous êtes arménien ?

Parce que je suis protestant. Je ne me suis pas coupé du monde arménien, mais notre ouverture est une ouverture réformée d’esprit dans les questions religieuses comme dans les questions politiques, je crois que c’est le propre du protestantisme.

Vous avez vécu 15 ans de guerre, vous avez vu la capacité des hommes à s’entre-détruire, n’avez-vous pas douté de Dieu ?

Absolument pas, au contraire. Nous savons très bien que l’homme n’a rien de bon en lui… Il est destructeur et tueur, il vole, il frappe, il convoite, l’homme dès le départ dans sa nature même est un être pécheur. La Parole de Dieu me dit : « Aime ton prochain, ne vole pas, ne tue pas, et le summum, aime ton ennemi ». On a vraiment besoin de ce message.

Mais tant de conflits, de détresse et de douleur pour un petit pays. N’avez-vous jamais eu le sentiment que Dieu avait abandonné le Liban et les Libanais ?

Dieu a donné le Liban aux Libanais et c’est à eux de garder leur pays. Il nous a donné cette belle création, l’air pur, la mer, et tout ce qui nous entoure en nous disant : « Dominez, cultivez, faites progresser, allez jusqu’aux étoiles, mais pour le bien de votre prochain ».

Christian Apothéloz, journaliste

*Jean Kéhayan dans son livre, l’Apatrie raconte comment ses parents se sont connus de la même façon.
** 487 000 $ pour les actions au Liban, 115 000 $ pour la Syrie.

La présence protestante française héritage de l’Allemagne

Avant le mandat français, les Allemands avaient une mission protestante, un jardin d’enfant, une église et un petit dispensaire. Après la guerre de 14/18 les biens allemands ont été confisqués, et il fallait trouver des organismes correspondants français. Le jardin d’enfant est devenu le Collège protestant, l’église, elle a été prise en charge par les aumôniers protestants de l’armée française. La maison du pasteur fut échangée contre un terrain où l’on a construit le temple et le presbytère.

 

Le changement dans la continuité, de 1956 à nos jours (dernier épisode)

Cette période va connaître à la fois des épreuves douloureuses et des évolutions vers une ouverture au monde libanais, tout en préservant au mieux cet esprit protestant, mélange de foi, de morale et de tolérance. 

       I.            Le Collège Protestant Français 

A partir de la rentrée d’octobre 1956, le collège s’installe dans ses nouveaux locaux sur un terrain vaste et aéré. La construction a été réalisée par Michel Ecochard, architecte, fin connaisseur des pays méditerranéens et attentif aux besoins des futurs utilisateurs. Il en résulte un ensemble architectural à l’esthétique recherchée et originale, adapté au climat et aux pratiques pédagogiques modernes.

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Le Collège Protestant Français, un écrin de verdure dans la ville

Avec le départ de Louise Wegmann en 1965, après trente-sept années à la tête du Collège, c’est une page qui se tourne. De façon symbolique, et comme pour marquer le changement, Martine Charlot, nouvelle proviseure, change les uniformes des jeunes filles, tenue de rigueur jusqu’en 1975.

De façon plus profonde, c’est une fois encore la question de la nature protestante du collège qui est posée.

En 1966, Martine Charlot, dans un article du journal Réforme, s’interrogeait explicitement : « Il est très difficile dans un établissement qui recrute des élèves de milieux fortunés, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec une option confessionnelle, de maintenir une présence protestante spécifique. »

En fait, si Mlle Wegmann fut longtemps entourée d’un nombre important de jeunes protestantes françaises très impliquées dans la vie du Collège, le recrutement de ces jeunes femmes qui participaient à cette « imprégnation »  protestante va devenir au fil des années de plus en plus difficile.

Il est donc loin le temps où le secrétaire du conseil d’administration de PPFL (présence protestante française au Liban) pouvait écrire : « Les parents qui ont à choisir entre le cours de morale et le cours de Bible ont nettement donné leur préférence à ce dernier. » (1951).

Le « culte du matin » lui-même, tradition pourtant  bien ancrée, et consistant en un « Notre Père », un cantique et une allocution de la Directrice, sera supprimé en 1976.

Beirouth 12 au 20 mai 019

Les enfants du Collège Protestant

La guerre civile de 1975 à 1990 va profondément marquer les esprits et accentuer le changement de  la physionomie de l’établissement. Cependant, sous la direction de Françoise Bordreuil, proviseure pendant la plus grande partie de cette période terrible, le CPF ne cessera jamais de fonctionner, à l’exception quelques courtes périodes d’interruption. Et si les effectifs  se maintiendront globalement, ils évolueront par contre fortement dans la composition des communautés.

Quelques années après la fin de la guerre civile, une évidence s’impose : le CPF est désormais composé d’une immense majorité d’enfants musulmans (jusqu’à 95% en 1998, dont 65 % de chiites). Force est de constater que les difficultés de circulation entre les « deux Beyrouth », depuis le repositionnement est – ouest des communautés religieuses, a eu raison de la fidélité d’un grand nombre d’élèves chrétiens.

Le cours de Bible, assuré jusqu’en 2004 par l’épouse du pasteur de l’Eglise protestante française, Madame Thérèse Sarkissian, sera remplacé par un cours du fait religieux, dispensé par une enseignante musulmane, diplômée en histoire comparée des religions.

Le lien avec le protestantisme désormais ténu, s’incarnera dans l’affirmation d’une éthique générale d’inspiration protestante.

    II.            L’action sociale et humanitaire 

  • Le dispensaire ophtalmologique

Le dispensaire ophtalmologique de Beyrouth est le seul rescapé, après 1945, du réseau sanitaire mis en place par l’association des œuvres. Cependant, dès 1955 le comité libanais des « amis du dispensaire » attire l’attention du comité de Paris sur la situation financière difficile du dispensaire.

En 1956, à la suite du CPF, le dispensaire quitte la maison des Diaconesses (Clémenceau) pour s’installer en centre-ville dans le quartier de Zoukak-el-Blatt, à prédominance musulmane et considéré comme déshérité.

Par l’intermédiaire de l’Action Chrétienne en Orient, et pendant plusieurs années, des diaconesses de la communauté de Grandchamp en Suisse, viendront apporter leur aide au dispensaire. Grâce à leur engagement, on relève pour la seule année 1957, plus de 20 000 actes de soins gratuits, 3000 consultations pour les yeux, 1 700 pour les oreilles et 145 interventions chirurgicales.

Mais les difficultés financières chroniques finiront par avoir raison du dévouement du personnel médical. En 1998, le dispensaire ferme définitivement ses portes après 71 années de bons et loyaux services.

  • L’Action Chrétienne en Orient (ACO)

Cette association a été créée en 1922 par le pasteur Berron avec les encouragements et la bénédiction de la Mission de Francfort (Hilfsbund) pour venir en aide au peuple arménien victime des massacres et des déportations turques. A partir de 1953, après une longue période d’observation prudente, les autorités religieuses parisiennes, vivement encouragées par le pasteur Hornus se rapprochent  de l’ACO.

Pourtant, en 1968, le pasteur Jean Gabus (cf. infra) regrettera encore une  absence de dialogue entre l’ACO et le comité de Paris.

  • Howard Karagheusian Commémorative Corporation (HKCC)

Il faut enfin évoquer l’action humanitaire menée par le pasteur Robert Sarkissian à Beyrouth au nom du protestantisme français. Dès 1970, Robert Sarkissian sera l’animateur et le directeur de cette œuvre philanthropique en faveur des plus déshérités. Initialement fondé pour venir en aide aux arméniens le centre Karagheusian de Bourj Hammoud dispensera ses soins à tous.

 III.            L’Eglise protestante des Hauts de la Colline (EPFB) 

Le grand chambardement de 1955 n’a épargné ni l’Eglise protestante, ni le Collège. Dans la négociation avec l’Etat français, la « Maison du pasteur » de la rue Clémenceau (que l’on peut encore visiter à l’Ecole Supérieure des Affaires), a été échangée contre le terrain du Dépôt des Troupes du Levant (D.T.L.; cf. précédent article), situé à Ras Beyrouth, au sommet de la colline et adjacent au CPF. L’Église protestante évangélique française du Liban procède alors à la vente d’une partie de ce grand terrain à l’association des œuvres (Présence Protestante Française au Liban en charge du Collège). En 1956, les fonds ainsi obtenus permettent la construction d’un temple et d’un presbytère sur une parcelle de 4500 m2.

Restait à trouver des pasteurs. Ils furent successivement Gaston Wagner (1958 à 64), Jean-Paul Gabus (1965 à 70), tous deux suisses, puis Robert Sarkissian, français d’origine arménienne (1970-2013).

  • L’ouverture œcuménique

Durant la période du mandat français, la paroisse protestante française de Beyrouth avait vécu assez repliée sur elle-même.

Avec l’indépendance du Liban (1943), la paroisse s’ouvre davantage au monde et devient partie prenante du mouvement œcuménique libanais. Les premiers pas en ce sens seront initiés par le pasteur Hornus et se développeront avec le pasteur Gabus. Ce dernier considérera en effet les relations œcuméniques comme une dimension « essentielle et souvent fort absorbante de son ministère ».

  • Ouverture au dialogue inter-religieux

Les initiatives inter-religieuses se multiplient, en particulier au cours de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens. C’est avec le pasteur Robert Sarkissian que le dialogue fraternel entre chefs communautaires, druzes et musulmans, prendra une dimension tout à fait hors du commun.

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Robert et Thérèse Sarkissian Pasteur de l’EPFB de 1970 à 2013

Au cours des quinze années de guerre civile, grâce à l’accueil infatigable de Thérèse et Robert Sarkissian, la terrasse du presbytère deviendra un point de rencontre et de dialogue : druzes, sunnites, chiites, maronites de tous bords politiques buvant ensemble le thé sous le citronnier. Suite à ses visites de 1990 et 1993, le pasteur Jacques Stewart, président de la Fédération protestante de France,  écrira dans son rapport : « L’assistance aux cultes est de 35 à 40 les dimanches ordinaires, quelquefois plus les jours de fête, et s’accompagnent du repas. Souvent les maris rejoignent leurs femmes, certains sont chiites druzes. Autour de la table paroissiale protestante règne un climat de télépathie (sic!) que j’ai considéré comme tout à fait extraordinaire ».

En 1998, un rapport atteste de la présence d’une soixantaine de fidèles (26 protestants, 34 sympathisants, pour la plupart catholiques romains, et 8 musulmans souvent conjoints de dames de l’Eglise).

  • 2013 : l’année de tous les changements

L’année 2013 a été marquée par d’importants changements. Début juillet, le pasteur Robert Sarkissian, avec son épouse Thérèse, ont dit au revoir au Liban pour une retraite bien méritée entre France et USA. En août 2013, le flambeau de la petite flamme du protestantisme français beyrouthin a été remis au pasteur Pierre Lacoste, envoyé par plusieurs instances protestantes françaises (CEEEFE, Défap, FPF, APFB, ACO).

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Pierre, Christine et Sophie Lacoste Début du ministère pastoral – Août 2013

Cette nomination d’un pasteur à temps plein pour la paroisse de Beyrouth devait s’accompagner d’un projet de financement (la paroisse n’ayant pas ou si peu de ressources propres). Il a donc été décidé de réaliser la vente d’une majeure partie du terrain du temple. Le produit de cette vente permettra à la fois le financement pérenne d’un ministre du culte et la reconstruction d’un centre protestant à vocations multiples. Tout cela sera réalisé sur le site actuel où l’Eglise conserve une parcelle.

Gageons que la pugnacité huguenote, doublée d’une vision généreuse, permettra à l’Eglise protestante des Hauts de la colline de poursuivre son témoignage dans le vaste et dissonant concert des 18 communautés religieuses du Liban.

Georges Krebs

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Georges Krebs, Administrateur, trésorier de PPFL  – Présence Protestante Française au Liban

Fin du mandat français et perspectives nouvelles (1939 à 1956 – 4e épisode).

La seconde guerre mondiale va avoir des effets parfois dévastateurs sur les œuvres protestantes françaises au Levant (Syrie-Liban).

La défaite française de juin 1940 interrompt brusquement les relations entre la France et le Levant, entravant les liaisons entre institutions tutélaires parisiennes et implantations syro-libanaises.

Dès 1936, la perspective de la fin du mandat français pose, pour le protestantisme français, la question de la poursuite de ses activités au Levant. Si le panarabisme rêve de la constitution d’un vaste empire englobant les pays du Levant sous mandat français, le sénateur Eccard se veut rassurant. Concernant le Liban, affirme-t-il, « pays à forte majorité chrétienne, il n’y a pas lieu d’être trop soucieux. La France y est aimée et son crédit bien établi ».

Effectivement, si au Liban les Français seront accueillis en libérateurs par une bonne partie de la population, il n’en sera pas de même en Syrie où la France, après avoir anéanti les espoirs nationalistes arabes, laisse image très négative.

Au Liban, la présence protestante se maintient et prospère

Au Collège protestant, si les difficultés de ravitaillement amènent à fermer l’internat, les professeurs ont pu être acheminés au Liban avant la rentrée d’octobre 1939. Le personnel est invité à rester au Liban pendant les congés d’été 1940. Le Collège, dont la réputation se consolide d’année en année atteint même, en 1942, le chiffre record de 436 élèves.

Le dispensaire ophtalmologique de Beyrouth élargit son action aux enfants des camps de réfugiés arméniens qui s’agglutinent aux portes de la ville – suite à la rétrocession du Sandjak d’Alexandrette à la Turquie.

Le foyer des jeunes est transformé en « Foyer du soldat » au profit des militaires français.

Le culte protestant français est assurée par le pasteur de Cabrol, aumônier militaire des troupes du Levant (du régime vichyste de 1939-41). En concertation avec l’ACO (Action Chrétienne en Orient) des cultes ont également été présidés à Alep en Syrie, des allocutions religieuses diffusées par radio et la publication d’un bulletin : « Le lien protestant ».

D’une manière générale les institutions protestantes françaises au Liban traversent sans trop de préjudices ces temps difficiles. Il n’en sera pas de même en Syrie où l’isolement et les opérations militaires de juin 1941 vont vite avoir raison du réseau de dispensaires, petits hôpitaux et orphelinats du djebel Druze. Seule vivotent la paroisse de Damas, desservie par le pasteur Couderc, dont le nombre de ses ouailles va diminuer après l’armistice de Saint Jean d’Acre en juillet 1941.

 Vers les indépendances

Avec la libération de Paris, à partir d’octobre 1944, le Comité des Œuvres va pouvoir reprendre ses réunions et, grâce à la présence de Philippe Bianquis, obtenir des informations sur la situation au Liban. Malgré un contexte incertain, sous l’impulsion du sénateur Eccard, il est affirmé que le Comité « ne doit pas laisser fléchir son effort au moment où l’influence culturelle de la France doit plus que jamais se manifester en Syrie et au Liban (1) ».

Les soubresauts qui marquèrent la route vers l’indépendance, tant  par les manifestations jusqu’aux portes du Collège à Beyrouth que l’insurrection qui embrase Damas en mai 1945, n’entament pas l’optimisme. Il est considéré que « compte tenu des sentiments inamicaux (sic) des Syriens à l’égard des Français qui sont obligés d’évacuer la Syrie, notre œuvre se trouve momentanément limitée au Liban en attendant des jours meilleurs (2) »

Pour ce qui est de la paroisse évangélique protestante française de Beyrouth, elle se trouve au sortir de la guerre confrontée à trois difficultés :

  1. Avec le départ des troupes du Levant et la libanisation des administrations, l’effectif de la paroisse d’une trentaine de fidèles pendant la guerre, se trouve encore amenuisé.
  2. L’augmentation constante des effectifs du Collège amène les fidèles à quitter la chapelle qui est aménagée en salle de classe, et à déménager dans les sous-sols du presbytère : retour à la situation de 1925…
  3. Avec le départ de l’aumônier militaire (Cabrol), la paroisse doit se mettre en quête d’un nouveau pasteur.

 Le grand chambardement : Collège, Eglise

Au lendemain de la guerre, le Collège, victime de son succès, apparaît trop exigu et peu fonctionnel dans le bâtiment historique des diaconesses allemandes (actuelle Ecole Supérieure des Affaires, ESA, à Clémenceau). De plus, la volonté du gouvernement français est explicite :  « il faut que se développe un maximum d’établissements d’enseignement secondaire et spécialement le Collège Protestant  Français (3) ».

1-Le Prsebytère transformé en jardin d'enfants

Le presbytère devenu un jardin d’enfants

Louise Wegmann se met alors en quête d’un  lieu pour la construction d’un nouvel établissement mais sans succès. Avec la détermination qu’on lui connaît,  elle impose donc des solutions d’attente.  Profitant de la vacance du poste pastoral, elle transforme le presbytère en jardin d’enfants et maternelle ; ceci jusqu’en 1956 !

A partir de 1955, suite à des négociations avec le Quai d’Orsay, commence le transfert de l’établissement dans une construction neuve sur un terrain appartenant à l’État français (Dépôt des Troupes du Levant), situé dans le quartier de Koraïtem, sur les hauts de la colline.

C’est d’ailleurs avec les foudres du pasteur J-M Hornus (il y en aura d’autres !) que le cérémonial de la pose de la première pierre eut lieu le 25 mars 1955, reprochant de recourir aux rites de la superstition musulmane la plus dégradée ! Ni lecture de la Bible, ni prière, mais le scellement de pièces de monnaie de tous les pays du monde

La maison des Diaconesses était à la convergence des quartiers chrétiens et musulmans, alors que le DTL est dans un secteur à majorité musulmane. Malgré un système efficace de ramassage scolaire par car, en dix ans, le pourcentage d’élèves musulmans est passé de 25,6%  (1956) à 32,1%  (1965), tandis que l’effectif global croissait sur la même période de 1143 à 1439 élèves.

Au moment de son départ en tant que dernier aumônier  militaire, le pasteur Brès, quelque peu désabusé, s’inquiète de l’avenir de la paroisse protestante de langue française. Avec le décès de Mlle Charlier en 1930, « il n’y a plus aucune famille française protestante fixée à demeure ». (4)

Cependant certains paroissiens ne partagent pas ce pessimisme et en appellent au pasteur Marc Boegner, président de la Fédération protestante de France, afin de pourvoir le poste d’un nouveau pasteur.

1-Noel 1953 au dispensaire de Beyrouth

Noël 1953 au dispensaire de Beyrouth

En dépit de cette démarche la paroisse restera sans ministre de juillet 1946 à septembre 1953. Pendant cette période les cultes seront assurés successivement par des délégués pastoraux, Francis Durdilly, puis André Caquot, mais également par des laïcs comme Messieurs Valla, Will, Wintergerst et Philippe Bianquis dont le rôle fondamental dans l’implantation et le développement du protestantisme français au Levant a été évoqué dans l’épisode précédent. Il quittera le Liban en 1953.

A la recherche d’un pasteur bilingue (afin d’assurer aussi la desserte les protestants suisses, danois, et allemands), le pasteur Jean Michel Hornus, nanti de diplômes universitaires, est enfin trouvé en 1953. Son séjour jusqu’en 1958 sera néanmoins houleux, comme déjà évoqué précédemment. Homme de foi rattaché au mouvement de la Réconciliation, intellectuel de gauche (avec tout le risque que cela peut sous-entendre dans la réalité libanaise et les attentes de ses paroissiens), homme de culture et de recherche, il écrit de nombreux articles savants sur le christianisme et des dizaines de longues lettres destinées à faire valoir ses points de vue.

Dans ces conditions, il était inévitable qu’il se confronte à la personnalité non moins affirmée de Louise Wegmann, notamment quand il s’agira d’entreprendre l’édification d’un temple et d’un presbytère dans le cadre du « grand déménagement » sur les hauts de la colline.

Malgré la patience et les précautions de ses interlocuteurs, il s’opposera également au comité parisien allant jusqu’à mettre en cause leur  légitimité pour diriger l’Eglise française de Beyrouth. Ces attitudes tranchées et autres manigances, finiront par indisposer également les membres du conseil presbytéral beyrouthin. Le 9 mai 1958 ces derniers décident de renoncer à sa collaboration et le remercient.

Indépendamment des problèmes liés à une personnalité bouillonnante, ce conflit révèle un débat récurrent à propos de la spécificité protestante des œuvres et du collège en particulier. Le pasteur Hornus, missionnaire dans l’âme, voulait affermir le témoignage du protestantisme auprès des protestants levantins mais aussi au-delà, ne craignant aucun prosélytisme.

Nous verrons dans le prochain et dernier article comment le collège protestant a poursuivi son développement, s’ouvrant aux systèmes pédagogiques modernes, tout en restant attaché à défendre ses valeurs, dans un climat de guerre civile. Nous  apprécierons également le parcours d’une Eglise protestante se découvrant une nouvelle légitimité au Levant dans le dialogue œcuménique et l’ouverture inter-religieuse.

Georges Krebs, administrateur PPFL

(1) CR de la réunion du Comité des œuvres du 18 oct. 1944

(2) CR de l’AG de l’Association des œuvres du 23 juin 1946 ; Communication d’Henri d’Allens, secrétaire général de l’association.

(3) Propos tenus le 19 juin 1945 par Guy Monod, de la direction « Afrique-Levant » du Ministère des Affaires étrangères, devant Mers, devant le sénateur Eccard et rapportés par ce dernier.

(4) PV de l’AG de l’Eglise protestante française de Beyrouth du 17 janv 1946.

Les institutions protestantes pendant le mandat Français (1920-1940)

La période courant jusqu’à la deuxième guerre mondiale (1925-1940) va voir les deux associations, tant cultuelle que culturelles (l’Eglise d’une part,  le Collège et le dispensaire d’autre part), prendre de  l’ampleur, accompagnant  le développement de la présence politique et militaire française au Levant.

Le Collège Protestant Français (CPF) est sans doute  la plus connue des réalisations du protestantisme français au Levant de par sa contribution à la formation des élites du pays et sa pérennité jusqu’à ce jour.

JF een uniformes CJFSous l’impulsion de Louise Wegmann, il va vite prendre la physionomie qu’il conservera jusqu’en 1956, pour atteindre un effectif de plus de 400 élèves, limité non par manque de candidature mais par manque de place. La composition des effectifs a évolué au fil des ans. La composante juive notamment, a sensiblement diminué au profit des populations musulmanes, essentiellement sunnites à cette époque. Parmi les chrétiens, outre les grecs-orthodoxes, nous trouvons des catholiques latins qui font confiance au CPF, les élèves protestants constituant encre une forte minorité (13,3% en 1938).

Le collège, se gardant de tout prosélytisme, reste un collège protestant avec nombre d’enseignants issus de cette confession.

JF en uniformes

Jeunes filles du Collège protestant

Chaque matin, la journée de travail commence par un « culte », en présence de tous les élèves, avec une allocution d’ordre morale de la directrice, la récitation du Notre Père (prière accessible à toutes les composantes religieuses du collège) et un cantique d’envoi.

 

L’action sanitaire et sociale

Les dispensaires

Celui de Beyrouth est vite opérationnel. Dès 1930, il reçoit en moyenne deux cent malades par jour et étend son activité au milieu scolaire. La directrice Laure Sureau est fière de pouvoir annoncer au comité à Paris que « nous commençons à pénétrer les milieux musulmans, où les Jésuites n’ont pas accès et où nous sommes très appréciés. »

dispensaire de Souéïda

On se presse chaque jour dans les dispensaires protestants

Au début de l’année 1928 commence  l’implantation d’un réseau de dispensaires dans le djebel Druze au sud de Damas, jouxtant la Transjordanie.

Le Gouverneur de cet Etat autonome (à l’image de l’Etat des Alaouites) est le colonel Clément Grancourt. Officier protestant  et suite aux révoltes Druzes de 1922 et 1925, il veut apporter à ses administrés un meilleur sort. Aussi à son initiative, « l’Association des Œuvres » accepte volontiers d’ouvrir  un dispensaire à Souéïda, la capitale du pays druze. Sous l’impulsion de Laure Sureau, désormais « Directrice générale des œuvres protestantes d’assistance médicale en Syrie », le dispensaire ouvre ses portes en avril 1928 avec « déjà des consultations très suivies et un accueil très sympathique de la population ».

Cette ouverture a pu donner à certains l’idée qu’une action d’évangélisation était possible auprès des Druzes dont « la religion,  mélange d’éléments musulmans et bouddhistes (sic)  est sur le déclin et a de moins en moins d’influence sur les hommes.»

Il se constitue à Khraba une communauté de 150 paroissiens relevant de l’Eglise syrienne protestante, dépourvue de pasteur. Cependant, malgré l’intérêt d’entreprendre « une œuvre spirituelle », le comité parisien estime qu’il n’a pas les moyens d’y donner suite. C’est cette incapacité des Français à assurer un accompagnement spirituel conséquent qui poussera les missionnaires américains à venir s’y implanter.

Souéïda, Rachel Guérin et ses malades

D’autres implantations suivront à Chebha puis à Salkhad, avec l’ouverture d’une école et d’un orphelinat. Ce développement ne se fait pas sans difficultés, notamment dans le recrutement d’infirmières dans un environnement parfois difficile, ainsi qu’en témoigne le décès de l’une d’elles, Rachel Guérin,  à Soueïda, et dont le dispensaire portera son nom.

Saalkad,le dipensaire

La belle maison arabe de Saalkad en rénovation

 

 

 

 

 

Ces difficultés  ne dissuaderont pas l’Association des Œuvres de poursuivre son extension en ouvrant, début 1931, un dispensaire à Damas, s’installant avec le concours de l’Assistance publique syrienne dans « une belle maison arabe ».

 

Cependant, lorsqu’il a été question d’envoyer une infirmière au tout nouvel hôpital de Deïr-ez-Zohr, là encore le comité parisien préfère renoncer, laissant la place à une autre association protestante française, l’Action Chrétienne en Orient (ACO) le soin d’intervenir en Syrie intérieure.

Le départ en 1932 du désormais Général Clément Grancourt  aurait pu ébranler la position des associations protestantes face à un remplaçant moins coopératif. Après quelques explications, il est ressorti que le « Gouverneur du djebel Druze serait très reconnaissant à notre Association de continuer à lui fournir des infirmières » ;  le culte protestant a pu maintenir ses célébrations dans « la salle du Tribunal (Saïda) […] qui sert également aux catholiques ».

L’éducation populaire

La mission Eccard, relayée localement par Philippe Bianquis, avait proposé la création d’une UCJG  (Union Chrétienne de Jeunes Gens), mouvement de jeunesse protestant inspiré des YMCA anglo-saxons.

Après avoir envisagé la construction d’un bâtiment sur le terrain des diaconesses, à côté du collège et du dispensaire, il a été jugé plus utile d’ouvrir  un foyer de jeunes, Place des Canons (actuelle Place des Martyrs). Assisté d’un comité local animé par l’incontournable Philippe Bianquis. Le jeune pasteur Jousselin sera secondé par des adjoints libanais dont Ibrahim Chemayel qui deviendra lui-même pasteur par la suite.

Le foyer a pour projet d’offrir aux jeunes beyrouthins un lieu « propre et sain » de rencontre où chacun aura la possibilité de se former (cours du soir),  d’assister à des cercles d’études, dont certaines religieuses. Le foyer touchera jusqu’à 250 jeunes. A ce projet s’ajoute un Club populaire créé pour venir en aide aux jeunes mendiants et aux délinquants sans famille, développant des activités de scoutisme ainsi que des enseignements sur « la législation infantile, la prostitution et le commerce du haschich ».

 Les paroisses protestantes françaises de Beyrouth et de Damas

Maurice Brès (1886-1971) Aumônier Militaire au Liban et pasteur de l'EPFB (1921-1940)

Maurice Brès (1886-1971)
Aumônier Militaire au Liban et pasteur de l’EPFB (1921-1940)

Nous avons vu dans notre précédent épisode que la communauté protestante au Liban a pu se reconstituer sous la houlette du pasteur Brès, aumônier de l’armée. De fait, le foyer du pasteur Maurice Brès et de sa femme Claire devient vite le point de ralliement des protestants français résidents de Beyrouth ou seulement de passage.

La « maison du pasteur » (l’ancien presbytère allemand – aujourd’hui logement des professeurs de l’Ecole Supérieure de Affaires) accueillera régulièrement des réunions pouvant rassembler une trentaine de personnes et notamment la célébration de Noël.

La maison, située au sein de l’Hôpital Saint-Jean (devenu hôpital militaire), ouvrir son sous-sol comme tout premier lieu de culte. Mais dès la mise à disposition de la Maison des Diaconesses, le culte sera célébré dans la chapelle.

chapelle dans Maison des diaconnesses

La chapelle des Diaconesses allemandes, premier lieu de culte de l’Eglise protestante française de Beyrouth

Jusqu’en 1946, sauf un bref intermède pendant la guerre, le pasteur Brès officiera en tant qu’aumônier militaire et pasteur civil de la paroisse de Beyrouth.

Cette communauté reste de taille modeste ; de l’ordre de soixante-cinq individus, tous âges et origines confondus. Lors de son passage, Jean Bianquis note que « la plupart sont des professeurs, instituteurs, femmes et enfants d’officiers, de fonctionnaires, simples soldats et constituent une population flottante ». Les cultes réuniront entre une quinzaine et une quarantaine de paroissiens.

A l’occasion de l’assemblée générale annuelle pour l’année 1931, le pasteur Brès relève que l’école du dimanche réunit 23 enfants, et qu’il a procédé à « 1 mariage, 2 baptêmes et 1 inhumation ».

Pour ce qui est de Damas où le nombre de protestants est devenu significatif, il est décidé l’ouverture d’une paroisse à partir de 1930. Le premier pasteur en est André Parrot, également archéologue et qui s’illustrera par la suite avec les fouilles du site de Mari. Après son départ en 1934, c’est le pasteur Jousselin qui assurera l’intérim jusqu’à l’arrivée du pasteur Couderc envoyé par l’ACO.

Damas,sortie culte

Sortie de Culte à l’Eglise protestante Française de Damas, 1940

En 1940, la paroisse de Damas réunit 97 personnes (dont 51 adultes), auxquelles s’ajoutent les militaires français, comptabilisés à part (163 malgaches, 17 français et 28 légionnaires), avec une présence aux cultes de 25 à 40 personnes.

 

Malgré ces chiffres encourageant, la communauté de Damas laissera une trace aussi étonnante qu’éphémère dans l’histoire du protestantisme français au Levant. Elle disparaîtra au bout d’une quinzaine d’années, en mai 1940, au moment de l’insurrection nationaliste.

A la veille des grands bouleversements provoqués par la seconde guerre mondiale, le bilan de l’action du protestantisme français au levant est plutôt positif. Mais si les actions sociales et sanitaires ont été appréciées surtout des autochtones, l’impact religieux est essentiellement circonscrit aux Français et intimement lié à la présence de l’autorité mandataire. Dans ce contexte les réalisations modestes mais bien réelles du protestantisme français avaient tout à craindre de l’explosion des nationalismes qu’entraînera la seconde guerre mondiale.

Suite au prochain épisode…

Georges Krebs, administrateur PPFL

La preuve par trois : Eglise, Collège et Dispensaire (deuxième épisode)

Pendant l’entre-deux guerres, le protestantisme français va progressivement s’affirmer tant dans sa présence spirituelle que dans ses œuvres.

La mission du Colonel Gothié

Colonel Frédéric Gothié en mission pour le protestantisme français

Après la mission exploratoire « Eccard-Bianquis-Puech » (cf. épisode n°1) qui avait fait un travail important d’écoute, de réflexion et d’explication, il convenait de passer aux actes et d’investir les locaux dévolus dans le cadre du Traite de Versailles. Quoi de mieux que de confier cette nouvelle mission à un militaire tel que le colonel Gothié pour faire reculer l’armée française qui avait pris possession des lieux !
C’est donc avec les « pleins pouvoirs », toutefois dans le respect des « limites de l’article 438 » du Traité de Versailles, que ce dernier reçoit du Comité de l’Association des œuvres au Liban (désignation utilisée à l’époque pour désigner l’actuel organe dirigeant du Collège protestant, le PPFL – Présence Protestante Française au Liban) et qu’il débarquera à Beyrouth le 23 novembre 1926.
Une fois sur place, il pourra se rendre compte de l’importance des travaux réalisés par l’Armée sur le terrain de l’hôpital St Jean, « bourré de constructions du plus mauvais effet».

Frédéric Gothié Janv 1916 St-Cyr

Et c’est de pied ferme qu’il entrera dans d’âpres négociations avec les autorités militaires pour récupérer l’usage tant de l’hôpital Saint Jean que la « Maison des diaconesses ». L’Armée revendiquait à la fois une expropriation générale des protestants et un prix de loyer convenable là où elle resterait. La discussion sera aussi serrée avec les services de la municipalité et l’Etat libanais pour la partie de l’immeuble des diaconesses occupé par le Musée national et le service des Antiquités .

Par ailleurs il s’emploiera  à de nombreuses démarches visant à rassurer, expliquer. Il rencontrera notamment les pères jésuites de l’université Saint-Joseph, leur précisant que « les œuvres protestantes françaises avaient vocation à compléter les leurs et non à les concurrencer, de façon à travailler dans le même but, celui d’étendre le règne de Dieu et le prestige de la France. »

 

Diaconesses

L’hôpital Saint-Jean des diaconesses allemandes

Le Colonel sera reçu « admirablement » par le doyen Dodge, directeur de l’Université américaine (A.U.B) insistant sur la modicité des ressources protestantes par rapport aux leurs, ce dernier lui répondant que « même avec des ressources limitées, il y avait moyen de faire du bien ».
Il fut également aimablement reçu par les personnalités officielles libanaises : « tous me reçurent avec la tasse de café turc traditionnelle et ils me promirent leur concours le plus reconnaissant ».
Enfin, à l’égal de la mission du sénateur Eccard, l’officier français, rencontre les protestants libanais qui « lui souhaitèrent la bienvenue et le chargèrent d’exprimer aux Eglises de France leur reconnaissance pour ce qui allait être fait par le protestantisme français pour leur compatriotes. »

Le dispensaire ophtalmologique

L'orphelinat

L’Hôpital Saint-Jean, comprenant dispensaire, orphelinat et petit collège de jeunes filles

Une fois les locaux des diaconesses allemandes récupérés, remis en état et aménagés, le dispensaire, sous la responsabilité de Laure Sureau, sera inauguré le 19 janvier 1927. Ce sera un dispensaire ophtalmologique sur la suggestion d’une Melle Boustani qui se déclare « scandalisée que tant d’aveugles errent dans les rues et tant d’enfants soient menacés de cécité sans que rien ne soit fait. »
Le colonel Gothié dans son allocution d’inauguration rappelle prudemment que « nous ne venons pas ici pour concurrencer les œuvres magnifiques françaises et étrangères que nous admirons tous » , mais il précise tout de même que « nous venons travailler pour servir Dieu, la France et l’Humanité » pour conclure dans une belle envolée :
« Nous avons pris pour devise les magnifiques paroles prononcées par notre divin sauveur Jésus-Christ, alors qu’il parcourait votre beau pays : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous soulagerais ». C’est là l’idéal que nous essaierons de réaliser. »

LW

Mlle Louise Wegman, Directrice du Collège Protestant Français de Beyrouth de 1928 à 1962

Le Collège de Jeunes filles (Première mouture du Collège Protestant Français)

L’ouverture d’un « établissement d’instruction et pensionnat de jeunes filles » est prudemment reportée à la rentrée d’automne 1927. C’est après bien des tergiversations qu’il est décidé de « répondre aux vœux des milieux libanais qui désiraient que nous prenions la succession du collège de jeunes filles des Diaconesses » .Certes l’offre scolaire est diversifiée voir abondante mais jugée insuffisante. Elle comprend « les couvents » – il faut comprendre les écoles tenues par des religieuses catholiques, le Lycée français de la Mission laïque (auquel il est reproché la mixité) et enfin les écoles anglophones et autres écoles confessionnelles.
Un « créneau » s’offre donc aux protestants français entre crainte de prosélytisme que l’on reproche aux couvents dans leur accueil des enfants non catholiques et le rejet du religieux propre à la Mission laïque qu’on accuse d’être « une école sans Dieu, donc immorale. »
Certaines écoles verront même avec faveur une institution susceptible de compléter le cursus de leurs élèves dans les grandes classes menant au Baccalauréat français. Ce fut le cas en particuliers de l’Alliance israélite et les écoles grecques-orthodoxes.
Une « directrice très qualifiée » et … protestante, recherchée au cours de l’été 1927 fut trouvée en la personne de Catherine Jourdan et la presse beyrouthine put annoncer : « La Fédération protestante de France va rouvrir (sic) en octobre, 2 rue Chateaubriand l’école supérieure et le pensionnat de jeune fille qui fonctionnaient avant la guerre sous la direction des Diaconesses de Kaiserswerth dans le même immeuble. »
Si l’ouverture du Collège est intervenue dès la rentrée d’octobre 1927, c’est le 27 décembre que le pasteur Brès en tant que représentant de l’Association des œuvres au Liban obtiendra de Charles Debbas, président du Liban, l’autorisation officielle d’ouverture de l’établissement.
Un mois après la rentrée, la directrice annonce son départ…. Elle sera remplacée le 13 septembre 1928 par Madame Louise Wegmann qui allait en 37 années de service donner son essor, sa colonne vertébrale et son âme au Collège protestant français.

L’Eglise protestante française de Beyrouth

Dans son rapport, le sénateur Eccard rappelle une de ses orientations présidant à la création d’une paroisse protestante française. Il la voulait « ouverte aux coreligionnaires d’autres nations, ainsi qu’au Syriens » (terme générique à l’époque incluant les libanais) et arméniens protestants ou attirés vers le protestantisme.
Cependant aux yeux des Syriens et Libanais, la France est assimilée au catholicisme comme les Anglais et Américains le sont au protestantisme et le sénateur avait toutes les peines pour faire comprendre à ses interlocuteurs en quoi consistait le protestantisme français !

Le pasteur Jean BIANQUIS (1853-1935) Président de la Mission évangélique de Paris

Le pasteur Jean BIANQUIS (1853-1935)
Président de la Mission évangélique de Paris

En fait, très vite se pose la question de la finalité de la présence protestante au Liban tiraillée au sein du comité parisien entre les tendances religieuse, patriotique et laïque… Le pasteur Bianquis, ancien directeur de la Société des missions évangéliques de Paris (actuel Défap), y voit essentiellement une œuvre religieuse alors que le sénateur plaide en faveur d’une œuvre religieuse et française.
Au final un consensus se dégage puisque le pasteur Bianquis lui-même conclut que le Comité renonce à une évangélisation « directe des populations musulmanes, juives, païennes (druzes, alaouites etc. sic). » Reste que les protestants français au Levant seront d’utiles intercesseurs entre les protestantismes locaux, missions anglo-saxonnes et églises autochtones.

Maurice Brès (1886-1971) Aumônier Militaire au Liban et pasteur de l'EPFB (1921-1940)

Maurice Brès (1886-1971)
Aumônier Militaire au Liban et pasteur de l’EPFB (1921-1940)

En novembre 1918, quand les armées ottomanes se retirent du Levant, il n’existe aucune représentation protestante française dans la région. C’est avec l’arrivée des troupes françaises, que débarque pour la première fois un pasteur français au Liban : le pasteur Gout d’abord, remplacé à la fin 1921 par le pasteur Maurice Brès.

Cependant tous deux sont aumôniers de l’Armée du Levant et se doivent en premier à leurs ouailles militaires repartis sur le théâtre des opérations. Maurice Brès, néanmoins va trouver le temps de se consacrer à « la petite-très petite- paroisse de Beyrouth » avec les limites que supposent la multiplicité de ses tâches, comme le remarquera, non sans dépit, plus tard le pasteur Bianquis.

Nous verrons dans le prochain épisode comment dans l’entre-deux-guerres, les œuvres protestantes françaises vont pouvoir prendre de l’ampleur.

Georges KREBS, administrateur PPFL

« Histoire d’une petite flamme » : l’Eglise Protestante Française de Beyrouth (1er épisode)

Cette série d’articles historiques se donnent la mission d’évoquer le parcours de l’Eglise protestante française de Beyrouth. Nous découvrirons les circonstances de sa création et cheminerons avec les personnages qui ont concouru à l’entretien de la « petite flamme » de la présence protestante française au Liban.

Ma seule légitimité à vous en faire la relation est de m’être plongé dans les archives des associations qui ont été créées à cet effet et de m’inspirer largement du livre « Le protestantisme français et le Levant » édité aux Editions Oberlin (Strasbourg), dont je suis co-auteur avec Jean Paul Eyrard. Puisse ce travail vous inspirer le désir de reprendre le flambeau et porter à votre tour les valeurs universelles du protestantisme français au Levant. Georges Krebs.

Les protestants au Liban : une vieille histoire…

Au commencement était le premier culte protestant de langue française jamais organisé au Moyen Orient. C’était un 23 novembre 1856 devant 23 fidèles et une certaine concorde en Europe a permis que ce culte soit présidé par un pasteur allemand parfaitement bilingue.

La guerre de 1914/18 balaye cette « entente cordiale » et ce sont d’autres rapports qui s’établissent à la sortie de la guerre.

A l’origine : le traité de Versailles (1919)
Le Traité de Versailles signé en 1919, principalement dans son article 438, définit dans quelles conditions les biens appartenant à des missions religieuses chrétiennes allemandes sontdévolues à des missions religieuses des états alliés ayant les mêmes croyances.
Le protestantisme en France essentiellement tourné vers les terres d’Afrique n’était pas particulièrement préparé à assumer cette nouvelle responsabilité.
Cependant après bien des tergiversations et tâtonnements, des hommes comme le pasteur Jean Bianquis à la FPF (Fédération protestante de France) et son fils Philippe, professeur à l’université américaine à Beyrouth, ont su relever le défi et avec opiniâtreté faire avancer le dossier.

Le pasteur Jean BIANQUIS (1853-1935) Président de la Mission évangélique de Paris

Le pasteur Jean BIANQUIS (1853-1935)
Président de la Mission évangélique de Paris

En 1925, avec la bénédiction des autorités françaises furent constituées deux associations de droit français : l’une à vocation culturelle, l’autre cultuelle.
La dénomination de ces associations évoluera avec le contexte historique mais toutes deux continuent d’œuvrer aujourd’hui sous l’intitulé respectif de :
-Présence Protestante Française au Liban (PPFL) pour la culturelle
– Association Protestante Française de Beyrouth (APFB) pour la cultuelle.
Par la suite nous mentionnerons ces 2 entités sous le sigle de PPFL et APFB.

1925 : naissance d’une communauté
A ces deux associations il faut ajouter la création à Beyrouth, cette même année 1925, de «l’Eglise Protestante Française du Liban » dénommée en fait « Eglise protestante française de Beyrouth », en charge de la vie de locale de l’Eglise, sous la responsabilité du Conseil presbytéral.

Entre patriotisme et protestantisme français…

Enfin, il nous faut mentionner une autre association toujours active de nos jours, l’Action Chrétienne en Orient (ACO), crée dès 1922 par le pasteur Berron, alsacien, et dont l’origine fait suite aux persécutions des arméniens sous l’Empire ottoman.

L’aventure ne fait que commencer… car il faut maintenant mobiliser les énergies pour assumer « ce lourd héritage d’obligations et de responsabilités nouvelles » comme pourra le proclamer en conférence publique Jean Bianquis, en concluant qu’avec l’arrivée des deux associations « toutes les familles spirituelles de la France soient représentées dans ce Liban où s’exercent tant d’influences religieuses diverses et opposées » Et de préciser sa pensée que les 5000 à 6000 protestants libanais n’ont trouvé devant eux jusqu’ici que les pères catholiques, l’Alliance juive et la Mission laïque. Il est donc temps de montrer « que la protestantisme français existe et qu’il constitue une force morale de notre pays ». Il faut noter que dans ce grand élan de générosité, au sortir de la « grande Guerre », les motivations patriotiques ne sont pas absentes quand pour mobiliser les énergies (et la générosité …) la FPF lance une campagne de « propagande » et dans un communiqué conclut « Un grand devoir patriotique s’impose à nous en même temps qu’un grand devoir chrétien »

Et M. Ponsot (haut-commissaire du Levant en 1929) marquera sa gratitude en affirmant «la collaboration très précieuse que le protestantisme français lui apporte dans son œuvre de pacification.»
Il faudra encore attendre le printemps 1926 pour qu’une mission conduite par le sénateur Eccard séjourne au Liban accompagné de Jean Bianquis (ancien directeur de Société des missions évangéliques de Paris – aujourd’hui le Défap) et de Mlle Puech, infirmière.
En plus de la visite de l’Eglise protestante, celle-ci aura un double objectif…

L’Hôpital Saint-Jean

Les trois piliers : une Eglise, un dispensaire, une école
Le premier est de conserver et plus précisément de récupérer les biens dévolus dans le cadre du traité de Versailles composés de l’Hôpital Saint-Jean et la Maison des diaconesses occupés principalement par l’Armée française et accessoirement par l’embryon du Musée national du Liban !

Le deuxième était de créer une œuvre à caractère protestant.
La récupération du terrain donna lieu à une négociation serrée avec les autorités militaires de la part du sénateur Eccard appuyé en cela par le Quai d’Orsay soucieux du respect de l’at 438 du Traité de Versailles…

L'orphelinat

Le premier bâtiment des diaconesses allemandes

Quant aux œuvres, après avoir pris l’avis des protestants tant français que libanais, il a été décidé de poursuivre celle éducative accomplie précédemment par les diaconesses allemandes, et donc de créer une école de jeunes filles. L’œuvre hospitalière pour sa part sera abandonnée à l’armée française par la cession en 1929 des terrains et des bâtiments de l’Hôpital pour se concentrer sur l’ouverture dès 1927 d’un dispensaire ophtalmologique.
La mise en œuvre de ces dispositions et l’arrivée concomitante d’un pasteur français aumônier de l’Armée du Levant allait permettre à la petite flamme du protestantisme français de s’affirmer dans le paysage encombré des communautés religieuses…
Nous verrons donc prochainement après le temps de la réflexion comment sous le regard bienveillant pour ne pas dire intéressé de l’administration et autorités militaires françaises est venu le temps de l’action jusqu’aux confins du Djebel druze…

Georges Krebs, administrateur de PPFL (suite au prochain épisode)