Où est passé ton premier amour ? (Marc 10.17-27)

Apocalypse de Jean, 2.2-5

« Écris à l’ange de l’Église d’Éphèse : Voici ce que dit celui qui tient les sept étoiles dans sa main droite, celui qui marche au milieu des sept chandeliers d’or : « Je connais tes œuvres, ton travail, et ta persévérance. Je sais que tu ne peux supporter les méchants ; que tu as éprouvé ceux qui se disent apôtres et qui ne le sont pas, et que tu les as trouvés menteurs ; 3 que tu as de la persévérance, que tu as souffert à cause de mon nom, et que tu ne t’es point lassé. 4 Mais ce que j’ai contre toi, c’est que tu as abandonné ton premier amour.

Évangile selon Marc 10, 17-27

17 Comme il se mettait en route, quelqu’un vint en courant et se jeta à genoux devant lui ; il lui demandait : « Bon Maître, que dois-je faire pour recevoir la vie éternelle en partage ? » 18 Jésus lui dit : « Pourquoi m’appelles-tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul. 19 Tu connais les commandements : Tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage, tu ne feras de tort à personne, honore ton père et ta mère. » 20 L’homme lui dit : « Maître, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse.» 21 Jésus le regarda et se prit à l’aimer ; il lui dit : « Une seule chose te manque ; va, ce que tu as, vends-le, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis-moi. » 22 Mais à cette parole, il s’assombrit et il s’en alla tout triste, car il avait de grands biens. 23 Regardant autour de lui, Jésus dit à ses disciples : « Qu’il est difficile à ceux qui ont les richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » 24 Les disciples étaient déconcertés par ses paroles. Mais Jésus leur répète : « Mes enfants, qu’il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu ! 25 Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. » 26 Ils étaient de plus en plus impressionnés ; ils se disaient entre eux : « Alors qui peut être sauvé ? » 27 Fixant sur eux son regard, Jésus dit : « Aux hommes, c’est impossible, mais pas à Dieu, car tout est possible à Dieu. »

Cette rencontre entre Jésus et l’homme riche, nous renvoie à une question cruciale (!). Qu’est-ce qui est au cœur de la religion ? Si on devait enlever tout ce qui dépasse, tout ce qui n’est pas essentiel à la foi, que resterait-il ? Si l’on laissait un moment de côté les traditions liées au moins autant à la théologie qu’à la culture, à l’histoire, à l’organisation, quelle vérité dernière, ultime nous resterait-il à confesser et à vivre? La rencontre entre Jésus et l’homme riche répond à cette question.

Une vie pleine de vide

Autant le dire d’emblée, une part substantielle de ce qui fabrique le quotidien de notre vie chrétienne n’est pas indispensable à la vie éternelle !

Les valeurs qui font notre christianisme comme l’honnêteté, l’engagement, la fraternité, le respect, la fidélité à l’histoire, la générosité, sont certes importantes, mais en rien décisives pour le salut.

L’histoire de l’homme riche, c’est la nôtre. Les ficelles sont exactement les mêmes. Il pratiquait avec sérieux la loi de Moïse et ses 10 commandements. Il est tellement sérieux qu’il consulte Jésus pour savoir ce qu’il faudrait peut-être ajouter pour rendre l’équation « obéissance contre salut »  aussi parfaite que rémunératrice. « Que dois-je faire pour recevoir la vie éternelle ? » – à moins que cette consultation ne soit déjà l’aveu d’un échec : celui d’une pratique incapable de dissiper le doute ; celui d’une quête de quelque chose à même de remplir son existence.

Mission impossible

Et Jésus va lui proposer ce quelque chose… Quelque chose de tout à fait impossible à bien  y regarder : « Vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et suis-moi ». Personne n’a jamais tout vendu pour suivre. Même Jésus avait gardé cette belle tunique sans couture que les soldats tireront au sort. Quel sens donner à cet appel impossible à tout lâcher ? Il y a plusieurs possibilités de compréhension.

  1. On peut penser que Jésus place le jeune homme devant un commandement impossible pour lui faire toucher la limite de sa pratique religieuse et l’inviter à désespérer de lui et se reconnaître pécheur devant Dieu. Il veut le faire passer du statut de pratiquant insatisfait à celui de pécheur repentant. Paul tiendra cette ligne en expliquant le rôle pédagogique de la Loi (Romains 7, 7ss).
  2. Ou encore, Jésus chercherait à jouer la provoc : « Tu te crois très juste ; tu penses être quelqu’un de bien devant Dieu ? En réalité, il n’y a rien en toi qui puisse te hisser au niveau de la vraie justice. Il suffit d’un ordre pour démasquer la supercherie : « donne tout aux pauvres ». Oui, je mets ton cœur à nu ; je révèle ton égoïsme au grand jour. Nous allons voir quelle est la force de ton attachement à Dieu ? »

Il y a sans doute du vrai dans ces deux interprétations. Mais j’aimerais avec vous en explorer une troisième.

En donnant cette mission impossible à ce jeune homme, Jésus le place devant une réalité insaisissable : la réalité du Royaume de Dieu. Ce royaume est fabuleusement-gigantesque ! Il échappe à toutes nos logiques, nos visions du monde et de la vie. La vie de Dieu est impossible à penser et à intégrer dans notre paysage intérieur, culturel et religieux, justement parce que ce Royaume de Dieu n’est pas une valeur, un code de comportement ou une pratique religieuse.

Le souffle d’absolu

Tout cela (les structures, les projets sur mesure, la cohérence, l’engagement, le bon sens), tout cela est sans aucun doute juste et bon, mais demeure de l’ordre de la conséquence pas de la cause. Pour qu’une vie se mette à vibrer d’une force nouvelle, pour que notre logiciel personnel soit  reconfiguré, il faut au départ un séisme, une explosion, une folie pure, un souffle d’absolu (Hegel), une vérité impossible à entendre, impossible à vivre ! Quelque chose dont la force et la folie vont vous plaquer au sol.

Deux exemples bibliques

C’est ce qui est arrive à l’homme qui découvre un trésor dans un champ (Mat 13). Ce n’est pas son champ et ce n’est pas son trésor. Mais à l’instant où il découvre cette réalité imprévue, énorme, impossible, là, au beau milieu de sa journée d’ouvrier agricole, tout va basculer dans une autre vie. La découverte du trésor va balayer tous ses repères, occuper toute la place, réorganiser toutes les priorités.  Voilà ce qu’il faut pour que nos vies soient arrachées à la destinée commune des gens bien, ou au sommeil profond des gens qui savent, des gens qui gèrent leur vie et leur Église avec sérieux et efficacité.

Le message de l’Esprit aux 7 Églises dans le livre de l’Apocalypse aide à mieux comprendre l’enjeu. Le premier message à l’Église d’Éphèse dit ceci : « Je connais tes œuvres, ton travail, et ta persévérance. Je sais que tu ne peux supporter les méchants ; que tu as éprouvé ceux qui se disent apôtres et qui ne le sont pas, et que tu les as trouvés menteurs ; que tu as de la persévérance, que tu as souffert à cause de mon nom, et que tu ne t’es point lassé. Mais ce que j’ai contre toi, c’est que tu as abandonné ton premier amour. »

Retrouver le protos agapè, le premier amour, celui qui a tout changé, qui nous a fait tout quitter pour le suivre ! Amour enfoui aujourd’hui sous des tonnes de préoccupations certes importantes, utiles, prioritaires et sérieuses, mais qui finalement ont fini par tuer en nous la vie de Dieu, la vie éternelle.

Ne nous décourageons pas

Vous êtes peut-être comme le jeune homme riche en train de vous dire : « C’est foutu ! Cette vie est trop haute pour moi. Je ne suis pas fait pour cet amour fou, pour cette vie radicale qui met le Seigneur au centre de tout ! »

Vous vous trompez ! Avez-vous remarqué comment Jésus regarde cet homme ? Avec amour! Il ne juge pas son manque de foi, il l’accueille.

Pour le dire autrement, je crois que nous sommes beaucoup plus attachés à nos soucis qu’à l’objet de nos soucis. Nous sentir préoccupés ou très-occupés, voilà qui nous rassure. Nous avons peur de nous découvrir amoureux de la vie de Dieu, peur de ce que la présence de Dieu au cœur de notre vie pourrait réellement produire. Kierkegaard le dira dans le langage de sa philosophie  « Être soi » devient pour lui le défi existentiel par excellence, celui qui consiste à se tenir au seuil d’une infinité de possibilités et, dans un « saut » fondateur, à assumer jusqu’au bout tous les risques d’une décision.

Ce saut dans le vide, c’est l’appel du Christ au jeune homme riche.

Finalement, il s’agit plus d’abandonner ce que nous sommes, plus que ce que nous avons, il faut laisser mourir le vieil homme, écrira Paul, à moins que notre être tout entier se soit réduit à notre avoir, auquel cas, il faudra vendre !

A lui tout est possible

Finalement nous ne sommes pas appelés à devenir des super héros appelés à accomplir des choses impossibles ! Nous sommes appelés à poser un acte de foi par lequel nous renonçons à rester les maîtres absolus de notre existence et par lequel encore nous laissons les commandes à l’Esprit de Dieu. À lui rien n’est impossible. Si nous le laissons faire un peu, il va donner à nos journées un relief, une intensité, une couleur, une joie, une folie, une légèreté, une distance ou une présence qui ensemble témoigneront de cette vie qui est déjà là. Nous sommes tous des jeunes hommes et des jeunes femmes riches. Ne nous trompons pas de trésor !  AMEN !

De quel bois te chauffes-tu ? (Méditation de Jacques 2.18-26)

Le sermon du lendemain

Lundi 17 septembre 2018

 

Épître de Jacques, chapitre 2 versets 14- 26

14 Mes frères, à quoi bon dire qu’on a la foi, si l’on n’a pas les œuvres ? Cette foi peut-elle sauver ? 15 Si un frère ou une sœur sont nus et manquent de la nourriture de chaque jour, 16 et que l’un d’entre vous leur dise : Allez en paix, chauffez-vous et rassasiez-vous ! sans leur donner ce qui est nécessaire au corps, à quoi cela sert-il ? 17 Il en est ainsi de la foi : si elle n’a pas d’œuvres, elle est morte en elle-même. 18 Mais quelqu’un dira : Toi, tu as la foi ; et moi, j’ai les œuvres. Montre-moi ta foi sans les œuvres, et moi, par mes œuvres, je te montrerai ma foi. 19 Tu crois qu’il y a un seul Dieu, tu fais bien ; les démons le croient aussi et ils tremblent. […]

20 Mais veux-tu comprendre, homme vain, que la foi sans les œuvres est stérile (litt. la foi est morte en elle-même) ?

26 Comme le corps sans esprit est mort, de même la foi sans les œuvres est morte. (TOB)


« La foi sans les œuvres est morte ». Cette petite phrase de l’apôtre Jacques a fait couler beaucoup d’encre dans l’histoire de la théologie chrétienne et protestante en particulier. Elle est à l’origine de rudes combats au 16e siècle en Europe autour de la question du salut. Sommes-nous sauvés par la foi ou par les œuvres ? Faut-il croire Paul ou Jacques ?

L’épître de paille !

Le réformateur Luther qui redécouvrit la doctrine de la justification par la foi, si chère à l’apôtre Paul, aura pour l’épître de Jacques ce jugement aussi célèbre que sévère : « c’est une épître de paille ! » Pour Luther, l’épître de Jacques accorde trop d’importance aux actions humaine. Au contraire martèlera Luther, les bonnes actions ne servent à rien pour le salut ! Dieu ne tient compte que du don gratuit du Christ pour justifier et sauver le monde. La justice de Dieu, c’est le Christ ! Celui qui croit en Lui est justifié, sauvé !

Les abus de l’Eglise que Luther a combattus explique sans doute en grande part la dureté de ses paroles contre cette lettre de Jacques. La vente des indulgences, (ces certificats vendus par l’Église pour vous ouvrir les portes du paradis) représentait un scandale théologique. Ceci explique peut-être cela…

Qui fait quoi ?

Pour Luther les œuvres sont importantes et même nécessaires mais elles ne sauvent pas. Pour le dire autrement, les « bonnes œuvres » du chrétien sont des actions dont la source ne se trouve pas dans le cœur du croyant mais dans la seule parole de Dieu ; elle seule agit dans le cœur du croyant. Autrement dit si Julia, Damien, Nicole ou May (prénoms de mes paroissiens libanais !) sont de bons chrétiens, ce n’est pas à cause des bonnes dispositions de leur cœur, de leur bonne nature humaine ou de leur belle éducation, mais à cause du travail que le Saint-Esprit ne cesse de réaliser dans leur vie. Les bonnes œuvres, c’est donc l’action de la parole de Dieu en nous.

La musique et le sens des mots

Foi, œuvres… A ces mots, des repères forts émergent des profondeurs de notre éducation protestante et biblique. Nous aident-ils vraiment ? Pour bien comprendre cette opposition FOI/OEUVRES chez Jacques (qui n’a pas la même signification que chez Luther), il faut premièrement s’entendre sur les définitions : qu’est-ce que la foi et qu’est-ce que les œuvres pour Jacques ?

Jacques, fils de Zébédée

Jacques est l’un des 12 disciples de Jésus. Il est l’un des piliers de l’Église de Jérusalem. Sa foi est celle d’un juif pieux, profondément attaché à la Loi de Moïse. Mais sa foi traditionnelle a été bousculée par sa rencontre avec Jésus. Sa prédication et sa vie ne font qu’un. La Loi, si elle reste bonne, juste et incontournable, la Loi n’est plus la seule loi de sa vie, la seule source de son salut. La rencontre avec le Ressuscité a transformé sa personne et sa relation avec Dieu, sa vision du monde et de lui-même. Il est devenu croyant-autrement tout en restant profondément ce qu’il est.

La foi, donc, pour Jacques, ce n’est plus une obéissance servile à la lettre d’une Loi qui dresse la liste des choses à faire et à ne pas faire. La foi pour Jacques ce n’est plus une croyance ou une affirmation sur Dieu comme : « Dieu existe » (ou comme le disait joliment Voltaire : « L’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger. »)

Faites le test !

La foi pour Jacques, ce n’est plus seulement affirmer avec les juifs, les musulmans et les chrétiens que « Dieu est un ». La foi ne peut pas être toute contenue ou dite dans une déclaration, une confession. La foi, pour Jacques n’est pas une croyance à croire mais une énergie vitale qui naît d’une relation vivante à Dieu et au Christ !

Il ne faut donc pas confondre « la foi à croire » et la « foi qui croit ». Il ne faut pas confondre la foi qui récite un catéchisme et la foi qui vit et témoigne de la présence du Dieu vivant ! Quand cette foi-là agit, elle soulève des montagnes ! Je ne dis pas que la foi-confession est stérile. Je dis seulement que la seconde, la foi existentielle est le véritable test de notre attachement à Dieu.

Pour le dire autrement, il est plus facile de réciter des prières et des confessions de foi que d’aimer son prochain. On trouvera toujours quelqu’un dans l’Église pour nous rappeler ce que la vérité biblique affirme et ce qu’il faut croire pour être un chrétien orthodoxe. Mais on ne trouvera pas toujours sur sa route un chrétien pour vous tendre une main secourable.

Pauvre de toi !

Pire, nous dit Jacques ! Il arrivera même qu’en implorant le secours parce qu’il a faim, parce qu’il ne sait plus où aller, parce qu’il est réfugié syrien sans espoir, un homme, une femme, une famille entière sur cette terre s’entendra dire : « Aie foi en Dieu mon frère, ma sœur et tu surmonteras cette épreuve passagère ! Va en paix, crois seulement ! »

Ce que nous dit Jacques, c’est qu’une parole comme celle-là n’a que l’apparence de la spiritualité. En réalité, elle est vide et celui qui la prononce est un profanateur de la vérité et un usurpateur de la foi !

« Pauvre de toi, dit Jacques, (v.20) si tu te contentes de beaux discours sur l’amour, la paix et la justice et que tu n’es pas capable d’aimer, de lutter contre les discriminations, contre les injustice, de diffuser la paix autour de toi, ce n’est pas la foi que tu portes, c’est la mort !

La foi en question…

Cette foi est morte « en elle-même », dit précisément le texte. Mais on peut traduire ce « en elle-même », aussi bien par « pour elle-même » ou « selon elle-même » ou encore « contre elle-même » : l’idée ici est qu’une foi qui se regarde le nombril, qui se concentre sur sa rectitude doctrinale, sa conformité biblique et qui se coupe des réalités de la vie et des souffrances humaines, cette foi s’autodétruit de l’intérieur ! Voilà l’avertissement de Jacques ; ce que j’en ai compris du moins…

Prenons garde de ne pas enfermer notre christianisme dans une confessionnalité, une orthodoxie d’énoncés ou un système ecclésial, mais restons attentif à l’appel du Christ qui retentit à chaque coin de rue.

Et n’oublions jamais que lorsque le Christ nous dit : « Va en paix, réchauffe-toi et rassasie-toi!», il fait la route avec nous jusqu’au centre d’accueil et il paie la note ; il la paie au prix de sa propre vie !

Puissions-nous vivre de cette vie, nous chauffer de ce bois sur lequel le Christ a tout donné. Puissions-nous réconcilier chez nous le croire et faire, le confesser et l’agir au nom du Christ. AMEN !

« La saison des figues » (méditation de Marc 11.11-20)

Le sermon du lendemain

Lundi 10 septembre 2018

« La saison des figues » (Marc 11.11-20)

Évangile selon Marc 11.11-26 (TOB)

12 Le lendemain, à leur sortie de Béthanie, il eut faim. 13 Voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il n’y trouverait pas quelque chose. Et s’étant approché, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas le temps des figues. 14 S’adressant à lui, il dit : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! » Et ses disciples écoutaient.

20 En passant le matin, ils virent le figuier desséché jusqu’aux racines. 21 Pierre, se rappelant, lui dit : « Rabbi, regarde, le figuier que tu as maudit est tout sec. » 22 Jésus leur répond et dit : « Ayez foi en Dieu. 23 En vérité, je vous le déclare, si quelqu’un dit à cette montagne : “Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer”, et s’il ne doute pas en son cœur, mais croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé. 24 C’est pourquoi je vous déclare : Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et cela vous sera accordé. 25 Et quand vous êtes debout en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez, pour que votre Père qui est aux cieux vous pardonne aussi vos fautes. »

Le récit du figuier maudit par Jésus est une histoire simple mais qui dérange beaucoup.  Ce n’est pas l’histoire d’un pauvre figuier carbonisé qui m’émeut… Ce qui fait problème, c’est que le figuier est une image de notre humanité. Le figuier c’est moi, c’est nous ! Et Jésus ici est désespéré de ne pas trouver de fruit dans le cœur de l’homme.

Bénédiction et malédiction

Qu’est-ce que ce fruit ? Il y a la longue liste de Gal 5.22 où Paul explique ce qu’est le fruit de l’Esprit.

Porter du fruit, c’est donc devenir des femmes et des hommes en relation, capables d’accueil, de vérité et de fraternité. Des compagnons d’humanité auprès de qui il fait bon vivre, des gens qui diffusent autour d’eux espérance, soutien et affection.

Mais il arrive que nous ne portions pas de fruits. Nous sommes centrés sur nous-mêmes ; de loin nous paraissons brillants, agréables, bons et intelligents, mais dans le regard du Christ qui sonde la profondeur des cœurs, nous sommes secs de l’intérieur. Notre vie n’est pas un lieu de partage, de rencontre. Peu à peu, ceux qui s’approchent de nous s’éloignent ; nous nous desséchons dans un égocentrisme solitaire qui nous tue à petit feu. Tel est le figuier de Marc 11.

Jésus en le maudissant ne fait que constater une réalité. On pourrait résumer la situation ainsi : porter du fruit pour les autres, c’est choisir la vie. Vivre en priorité pour soi, c’est choisir la malédiction.

Une envie de femme enceinte ?!

Une seule chose me dérange dans ce récit, plus encore que la malédiction de Jésus ; c’est cette petite phrase qui à première vue ressemble à une simple information, mais qui est beaucoup plus que cela. Marc précise que « ce n’était pas la saison des figues ».

Je ne comprends pas le titre traditionnellement donné à ce passage dans nos traductions : « Le figuier stérile ». Il n’est pas question de stérilité mais de non production hors saison.

Comment Jésus peut-il maudire un figuier qui ne porte pas de fruit quand ce n’est pas sa saison ? C’est révoltant ! Autant demander à un manchot de devenir champion de tennis !

Mais je n’arrive pas à croire non plus que Marc nous raconte un caprice de femme enceinte qui aurait une envie de fraises à Noël ! Marc est le seul à ajouter cette petite phrase. « Ce n’était pas la saison des figues… ». Quel est le sens de cette indication ?

Souvenez-vous que le figuier, c’est nous et non un arbre ! On peut reformuler le problème ainsi :  Quel est le bon moment pour vivre en chrétien ? Le dimanche matin ? Non pas seulement. Le chrétien est donc comme un figuier qui porterait du fruit toute l’année, saison et hors saison.

Cette idée de « fructification permanente » du croyant est bien au cœur de la pensée de Jésus. La pensée ou la logique du Royaume de Dieu est inverse à celle de notre monde.

Une scène d’évangile en Gare du Nord

Je me trouvais dans un train de banlieue à Paris cet été quand une femme avec un enfant au bras monte dans la rame. J’avais couru pour avoir ce train. Pas de guichet sur mon chemin pour acheter un ticket. Je ne voulais pas manquer ce train. Je m’assoie, inquiet. La femme avec son enfant au bras commence à demander l’aumône aux voyageurs. Je ne l’ai même pas vu me tendre la main tellement j’étais occupé à guetter le contrôleur.

La femme à l’enfant tend sa main vers une autre femme, assise un peu plus loin. Une femme qui de toute évidence vit aussi dans la rue. Elle est sale et semble fatiguée, chargée d’un gros sac à dos… Elle sort de son sac une belle banane et la donne à la femme et à son enfant ; elles se sourient. Je venais de rencontrer la femme figuier selon le cœur de Jésus. Celle qui porte du fruit tout le temps. Elle ne possède pas grand-chose mais elle trouve la force ou la simplicité de le partager. Elle a des yeux pour voir et un cœur pour accueillir.

L’évangile n’est pas seulement un vieux texte poussiéreux qu’il faut lire et commenter à l’Église le dimanche matin ou pour sa méditation personnelle. L’Évangile, c’est le rendez-vous de la vie qui se joue à tous les coins de rues, tous les jours que Dieu fait. Pour cela, il faut des yeux pour voir, quelquefois pour pleurer, et un cœur pour comprendre. Ce jour-là, dans ce train-là, mon figuier n’avait pas de figue… J’étais emprisonné par mes problèmes personnels ; je n’ai pas vu le Christ s’approcher de moi et me tendre la main. La logique du Royaume de Dieu consiste à faire de la place à celle ou celui qui tend les mains, quelle que soit la raison, quel que soit le moment…

A l’Eglise d’Harry Potter.

Quand le groupe repasse le lendemain, le figuier a séché… et Pierre interroge le Christ. Jésus répond au groupe des disciples : « Ayez foi en Dieu. Tout ce que vous demanderez en priant croyez que vous l’avez reçu. ». Alors que Pierre attend peut-être un enseignement du maître sur l’art de donner, Jésus donne une leçon sur l’art de recevoir.

Recevoir quoi ? Une foi à déplacer les montagnes ! On a souvent compris cette réponse de Jésus comme une invitation à rechercher la puissance des miracles. Certains mouvements évangéliques basent leurs réunions sur ces manifestations du surnaturel, au point qu’on se demande parfois si l’on se trouve dans l’Église de Jésus-Christ ou celle d’Harry Potter !

Une montagne de problèmes

Je me demande : « Quel serait l’intérêt de déplacer une montagne ? » A-t-on pensé aux conséquences ? Aux pauvres montagnards, aux animaux qui vont se faire écraser ! Les sources ? Et le tsunami que va provoquer la projection de la montagne dans la mer ! Est-ce qu’on y a pensé ?! C’est absurde ! Non, à l’évidence, Jésus ne nous demande pas de rechercher ce genre de manifestations. Par le mot « montagne », il désigne une autre réalité. Notre langue française l’a bien compris quand elle parle  » d’une montagne de problèmes ! » C’est celle-là précisément que nous sommes appelés à déplacer. C’est ce figuier sans fruit, cette vie centrée sur elle-même qui doit être séchée. Jésus nous demande de tuer en nous le mensonge, l’hypocrisie, l’indifférence, la violence, la soif de posséder, la négation et l’exclusion de l’autre.

Peut-être ici, plus précisément encore, ce qui est condamné par Jésus, c’est le désir de séduire, de paraître, de manipuler. Le figuier est attirant, ses feuilles vertes évoquent l’abondance. C’est un avertissement aux religieux d’Israël qui disent et ne font pas, qui s’attachent à l’apparence de la religion et en délaissent le cœur (ou au pasteur qui prend le train en Gare du Nord !)

Ne cherchez pas à vous améliorer, devenez croyant !

Voilà sœurs et frères, je vous laisse à votre figuier, j’en ai bien assez du mien. Mais ne vous inquiétez pas trop. Le secret d’un figuier plein de figues nous est révélé par Jésus : « Ayez foi en Dieu ! ». Oui, avant de donner, il faut apprendre à recevoir. Nous ne nous sauverons pas nous-mêmes et nous ne sauverons personne autour de nous. L’appel de l’Evangile, c’est de laisser le Christ faire mourir en nous tout ce qui ne sert pas la bonne nouvelle de la vie ; tout ce qui n’enrichit pas ceux qui viennent à nous. La foi, Jésus la donne.

Voilà la vraie puissance : celle qui consiste à laisser agir en nous la grâce de Dieu. Et tout le reste sera donné par-dessus ! AMEN !

J’aurais aimé… (une prière de Noël).

J’aurais aimé

Retourner dans le passé

Fouiller la vieille étable

Retrouver la mangeoire

sentir le foin, la paille,

L’odeur de la nuit

dans les rues blêmes de Bethléem

Un soir de lune, blanche et pleine.

 

J’aurais aimé

Dans la lumière étrange et belle

Entendre le chant des anges

Venus d’en haut

Et suivre les bergers

Sur les chemins de terre

Humer le parfum des bruyères

De la vigne et du figuier

Puis être saisi

Par les senteurs âcres et fortes

Des bêtes et du fumier

Dans l’écurie obscure.

 

J’aurais vu l’étoile

J’aurais marché avec les mages

L’or et l’encens entre mes mains

L’hommage à l’enfant

J’aurais vu le visage d’une maman

Qui n’en croit pas ses yeux

Et le cœur d’une maman

Qui hésite et qui doute

Qui se serre, qui se noue

Parce qu’elle pressent déjà,

Lisant en filigrane

Dans la trame du temps,

La venue d’un drame.

 

J’aurais aimé

Contempler les rides,

Les fronts plissés,

Les joues creusées

Sculptés par les années

Sur les visage d’Anne et de Siméon

.

J’aurais aimé avec eux

Déchiffrer l’histoire

Vivre l’accomplissement de la longue attente

Écrite en silence.

 

J’aurais aimé goûter la joie

J’aurais aimé toucher

Sentir, palper,

Et tenir dans mes mains

L’enfant nouveau-né…

 

Mais il ne reste rien…

Il ne reste rien que le vent n’ait emporté

Ni stèle dressée tombée du ciel

Ni mot gravé dans la pierre

Pour saisir et fixer l’insaisissable.

 

Et lui-même

L’enfant de Bethléem

L’enfant de Nazareth

Le promeneur inlassable

Le marcheur de Dieu

N’a pas écrit mot

ailleurs que sur le sable,

Quelques mots vite effacés

Par la colère et la haine.

Lui-même n’a rien laissé d’autre

Que des paroles et des gestes

dans nos fragiles mémoires.

 

Et pourtant c’est à eux

Hommes et femmes

Qu’il a confié son secret

Présence subtile et légère

Murmure et joie de Dieu.

 

Non ! Le granit et le marbre

Ne sont pas aptes

à conserver la vie,

La donner et la transmettre.

Ni l’or, ni l’argent

Pour parler du vivant.

 

J’aurais aimé…

Mais il ne reste rien.

Il a barré la route

À l’impossible retour

Vers la nostalgie et le passé.

C’est ici et maintenant

Que je dois le trouver

Dans le silence de mes nuits

Dans la brume de l’ennui

Dans la main d’un ami

Dans les rires et les pleurs

Dans les regards de tendresse

Dans le secret d’un amour

Dans le lumignon qui brille encore,

Dans la Parole vivante et partagée

Dans la foi toujours reçue, toujours demandée,

Dans l’espérance renouvelée en la promesse de Celui qui est, qui était, qui vient.

« Dieu, Allah et Cyrus le Grand» : la Bible, le Coran et nous…

« Il est grand, le Seigneur, hautement loué, redoutable au-dessus de tous les dieux… » (Psaume 95.3)

« Proclame sa grandeur ! » (le Coran, Sourate 111.17)

« Ainsi parle le Seigneur à son messie, à Cyrus, qu’il a pris par la main pour lui soumettre les nations et désarmer les rois, pour lui ouvrir les portes à deux battants, car aucune porte ne restera fermée : À cause de mon serviteur Jacob, d’Israël mon élu, je t’ai appelé par ton nom, je t’ai donné un titre, alors que tu ne me connaissais pas. Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre : hors moi, pas de Dieu. Je t’ai rendu puissant, alors que tu ne me connaissais pas, pour que l’on sache, de l’orient à l’occident, qu’il n’y a rien en dehors de moi. » (Es 45, 1.4-6)

« Sache donc, qu’en vérité, il n’y a point de divinité à part Allah » (Sourate 47,19 – Muhammad)


Une méditation tirée cette fois d’un article que j’ai publié fin octobre dans l’hebdomadaire catholique « Témoignage chrétien ».

Bible et Coran même combat (sanglant) ?

Il existe d’étranges ressemblances sémantiques entre la Bible et le Coran. En islam, l’appel à la prière (qui n’est pas coranique) débute par « Allahou akbar », ce qui signifie « Dieu est le plus grand » et invite les fidèles à confesser qu’il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu (lâ ilaha illa lâh[1]). Les versets de la Bible et du Coran ont été cités plus haut par ordre de ressemblance Le « proclame sa grandeur » du Coran ressemble en effet comme un frère au « El gadol Yahvé !» (Le Seigneur est un grand Dieu !) du Psaume 95.3 et la Sourate 47 au « Je suis le Seigneur et il n’y en a pas d’autre » d’Esaïe 45.6. On dit que les mêmes mots de la Bible et du Coran ne recouvrent pas exactement les mêmes réalités. Mais est-ce si sûr ici ?

Monseigneur Georges Khoder, figure orthodoxe libanaise du dialogue islamo-chrétien au Proche-Orient, explique que cette formule comparative Allahou akbar est un vestige du combat que le prophète Muhammad mena contre le culte des idoles à la Mecque pour faire triompher le monothéisme. La ka’aba[2], avec sa pierre noire, panthéon des croyances préislamiques contenait une foule d’idoles dont celle d’Allah, finalement reconnu comme l’unique et le plus grand de tous les dieux (l’effigie de Marie fut conservée dans un premier temps avant d’être également détruite).

Victoire du monothéisme, qui à l’image du culte de Yahvé, le Dieu d’Israël, s’imposa dans la guerre et le sang (cf. Elie et les prophètes de Baal en 1 Roi 18). Muhammad Elie, même combat ?

Est-il fatal que l’affirmation historique de l’exclusivité de Dieu, en Israël ou dans la Péninsule arabique fasse autant de morts ? Le monothéisme est-il violent par nature ?

Cyrus le Grand : grand comment ?

L’appel adressé en Esaïe 45 par Yahvé au roi Perse Cyrus le Grand, dit symboliquement autre chose du monothéisme. Premièrement, Cyrus n’est pas un homme d’Israël. C’est un Babylonien, un impur. Un homme non éligible à l’onction divine mais que le Dieu de Jacob prend néanmoins par la main. Dieu n’appelle pas un zélé d’Israël à rebâtir le temple de Jérusalem mais un ignorant doublé d’un païen. Cyrus n’est pas catéchisé par les prêtres juifs détenteurs du savoir religieux monothéiste, mais par Dieu lui-même : « Je te donnerai les trésors déposés dans les ténèbres, les richesses dissimulées dans les cachettes et tu sauras que c’est moi le Seigneur. Je t’ai appelé par ton nom. » (45.3).

Sa domination sur les nations est marquée par deux événements rapportés ici : les armes tombent et les portes des villes s’ouvrent (45.1). Inspiré par la parole et par l’Esprit du Dieu UN, Cyrus est grand ! Il déploie un règne sans violence. Après son passage, les portes restent ouvertes. Le Dieu UN est bien celui qui façonne au plus profond des cœurs une vision de l’unité fraternelle, attachant tous les hommes à une histoire et un destin communs. C’est en cela qu’il est grand. Une unité qui sait nommer et mettre en œuvre cet essentiel commun que les Évangiles reconnaîtront en Jésus, le Christ. En lui, Dieu est grand ! Ou pour reprendre la formule paradoxale et un peu galvaudée : en Lui, le Très-haut s’est fait le Très-bas.

Cyrus est un messie qui, au-delà de son histoire particulière [3], annonce un règne de paix fondé sur un monothéisme de tolérance ouvrant les portes sans les forcer,  appelant, incluant sans contrainte, aimant sans exigence. Pas plus que le judaïsme et l’islam, le christianisme historique n’a su se montrer à la hauteur de l’appel reçu.

Mais la parole  nous l’adresse à nouveau. Qu’en ferons-nous ?

 

[1] La première partie de confession de foi musulmane, dite la shahada, : « Il n’y pas d’autre Dieu que Dieu » n’est pas plus inscrite dans le Coran que notre Credo dans la Bible.

[2] Vestige des cultes idolâtres de la Mecque autour duquel aujourd’hui tournent les fidèles en pèlerinage.

[3] La figure de Cyrus le Grand est évidemment utilisée comme une typologie messianique. L’histoire montre qu’il n’a pas seulement fondé son empire sur la tolérance.

Concilier les inconciliables (méditation de Matthieu 10.16)

Matthieu 10.1-8

1 Puis Jésus appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité.

6 N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. 7 En chemin, prêchez que le royaume des cieux est proche. 8 Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.

16  Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ;  soyez donc rusés comme les serpents et simples comme des colombes.


Cette parole de Jésus contient toute une ménagerie ! Une véritable arche de Noé : brebis, loups, serpents et colombes ! Elle décrit un climat d’adversité auquel les chrétiens sont confrontés. Notre monde va mal ; oui, mais pas beaucoup plus mal qu’au premier siècle de notre ère ou qu’aux « temps des origines ». Il n’y a qu’à feuilleter les premières pages de la Bible : l’accusation, la jalousie, le meurtre fratricide sont à toutes les pages. « L’homme est un loup pour l’homme » a écrit le philosophe Thomas Hobbes. Cette vie est un combat sans pitié entre loups. Et les brebis dans tout ça ?

Pour une foi incarnée

Elles sont envoyées par leur Pasteur dans un monde de brutes. Il ne les met pas à l’écart dans une bergerie blindée. Il ne leur fabrique pas une arche sécurisée aseptisée. « Moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » L’Eglise n’a pas vocation à se bunkériser dans la chaleur moite et étouffante de l’entre soi. L’Eglise qui se replie dans l’illusion d’un idéal de sainteté, court un risque bien plus grand que celle qui choisit de s’exposer aux dangers de la vie. Entre les murs d’une société de purs, on trouve toujours un mal (mâle!) dominant : celui de la culpabilité et du jugement des autres. La foi chrétienne n’est pas une sortie du monde mais une entrée ! Pas une fuite, mais une incarnation, une prise de risque, un engagement.

A la suite du Christ, par nos comportements, nos paroles, nos silences, nos prises de position, nos projets, par toute notre vie, nous proposons une alternative à la violence, nous offrons la possibilité d’un monde nouveau ; nous disons et nous démontrons que la violence, même justifiée, même rationnelle, même légale n’est pas une voie de résolution des conflits, mais une voie de destruction de notre humanité. L’exemple de l’action militaire de la France en Lybie contre le régime de Kadhafi est éloquent ! On pensait extirper le mal et on l’a fait fleurir !

Comme Christ, nous confessons que l’amour de l’ennemi est plus fort que la punition ou la mort de l’ennemi. Nous nous confions nous-mêmes et notre monde à la tendresse de Dieu.

Pas un, mais plusieurs

Chacun de nous sait très bien qu’il ne se réduit pas à cette gentille brebis prête à se faire tondre sans piper le moindre bêlement !

Ça tombe bien car là n’est pas le but de la mission ! Le berger ne nous envoie pas à la boucherie. Il adresse à ses brebis missionnaires une feuille de route, un code de comportement assez surprenant…

Il leur demande d’être rusées comme des serpents et simples comme des colombes. Autrement dit, Jésus nous demande d’être une chose et son contraire. C’est preuve qu’il nous connaît bien ! Il sait que nous sommes des brebis capables de mordre comme des loups ! C’est pourquoi il n’hésite pas à nous demander des choses aussi paradoxales : serpent et colombe : malins et confiants, calculateurs et naïfs, politiques et innocents, prévoyants et légers…

Le Christ signe là une parole d’expert en humanité. Il nous connaît comme s’il nous avait fait ! Il sait que nous pouvons nous montrer doux comme des agneaux le dimanche à l’Eglise et prêts à tuer pour une place de parking le lundi matin en retard au boulot !

Etre rusés comme des serpents, c’est apprendre à penser le monde de façon complexe, paradoxale, à se tenir sur la brèche des choix impossibles. Rien n’est jamais noir ou blanc. Il faut apprendre à composer avec les contraires. Les chrétiens sont des gens capables d’une expertise, d’une herméneutique responsable et courageuse de la vie.

Accompagner jusqu’au bout

Simone Weil nous a quittés ces jours-ci à l’âge de 89 ans. En légalisant le recours à l’IVG dans les années 70, qu’a-t-elle fait ? Certains diront de manière lapidaire qu’elle a donné le droit d’attenter à la vie impunément, qu’elle a légalisé la transgression suprême.

Mais n’a-t-elle pas offert aussi la possibilité à des femmes de rester en vie au lieu d’aller avorter clandestinement dans des conditions sanitaires épouvantables, d’interrompre une grossesse non désirée, psychologiquement insoutenable, au lieu d’accoucher d’un enfant sans amour, sans avenir ? Elle a permis à des femmes d’échapper au régime oppressif des maternités à la chaîne au nom de la loi naturelle, divine ou celle de leur mari !

De bons chrétiens ont eu vite fait de jeter la pierre du jugement.

Mais le chrétien, même s’il est intimement convaincu de l’importance de défendre la vie humaine, peut aussi choisir d’accompagner l’histoire des hommes et des femmes de son temps ; de se montrer plus malin, plus intelligent que les foules bien-pensantes. Il est appelé ici à témoigner de sa foi au cœur des situations humaines les plus douloureuses, à composer avec les réalités plutôt qu’à les nier ou à les juger. Il résiste à la tentation du jugement radical et définitif, pour rejoindre l’autre là où il se trouve et non là où devrait être ! Il fait le choix de l’accompagnement, de la présence et de l’accueil, malgré tout, au nom du Christ, au cœur des situations humaines les plus désespérées.

Simone Weil, rescapée des camps de la mort a dit : « Un nouvel engagement doit être pris pour que les hommes s’unissent au moins pour lutter contre la haine de l’autre, contre l’antisémitisme et le racisme, contre l’intolérance ».

Il y aura des loups et des serpents…

Au fond, nous sommes en même temps, tour à tour, selon les circonstances, serpents et colombes, brebis et loups. Nous sommes appelés à concilier en nous et entre nous les inconciliables. C’est bien ce monde-là qui vient et qui est déjà là en Jésus. Ce monde paradoxal annoncé par le prophète Esaïe :

« Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. 7 La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits, même gîte. Le lion, comme le bœuf mangera du fourrage. 8 Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main.Il ne se fera ni mal, ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR, comme la mer que comblent les eaux. » Amen !

« Aux armes ! » (méditation de Matthieu 10.32-40)

Matthieu 10.32-40

32 « Si quelqu’un dit devant tout le monde : “J’appartiens à Jésus”, alors moi aussi, devant mon Père qui est dans les cieux, je dirai : “Cette personne m’appartient.” 33 Mais si quelqu’un dit devant tout le monde : “Je n’appartiens pas à Jésus”, alors moi aussi, devant mon Père qui est dans les cieux, je dirai : “Cette personne ne m’appartient pas.”

34 « Ne pensez pas que je suis venu apporter la paix sur la terre. Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. 35 En effet, je suis venu séparer l’homme et son père, la fille et sa mère, la belle-fille et sa belle-mère. 36 On aura pour ennemis les gens de sa famille. »

37 « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. 38 Celui qui ne prend pas sa croix et qui ne me suit pas, celui-là n’est pas digne de moi. 39 Celui qui veut garder sa vie la perdra. Celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera.»

40 « Si quelqu’un vous reçoit, c’est moi qu’il reçoit. Et la personne qui me reçoit, reçoit aussi celui qui m’a envoyé.»

Matthieu 5.9

 » Heureux ceux qui procurent la paix, ils seront appelés fils de Dieu  »


On s’intéresse beaucoup aujourd’hui au phénomène de la violence religieuse. Les textes sacrés des religions contiennent tous des « versets sataniques » ! L’histoire avec ses guerres saintes, ses croisades et ses bûchers, comme l’actualité avec ses djihads, ses attentats terroristes revendiquent toujours un ancrage scripturaire. L’évangile du jour nous propose de méditer une parole de Jésus qui fait question : « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre mais l’épée ». 

La paix ne se jette pas

Comment concilier cette parole avec la béatitude de la paix : « Heureux ceux qui procurent la paix, ils seront appelés fils de Dieu » (Mat 5.9). Comment concilier cette parole d’apparence violente avec le ministère de Jésus entièrement consacré à l’amour du prochain, à la réconciliation et au renoncement à toute forme de violence ?

Regardons de près cette formule étonnante : « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais l’épée ». Il faudrait traduire littéralement : « Je ne suis pas venu jeter la paix sur la terre. » Jésus n’est pas venu lâcher la paix sur la terre comme un canadair viendrait larguer sa cargaison d’eau sur une forêt en feu. Il n’est pas venu répondre au problème du mal, de la division et des conflits en lançant un déluge de paix sur la terre ! Dieu vient en Jésus marcher sur la terre ; il vient travailler à la paix en se rendant proche des réalités qui divisent, des conflits où les hommes se déchirent. Dieu vient mettre nos mains dans le cambouis de nos violences et il nous implique dans ce travail. Nous sommes envoyés sur la terre pour travailler à la paix ! Et Dieu nous équipe pour cela. Il nous remet une épée ! Dieu ne vient pas régler les problèmes de l’humanité de l’extérieur mais de l’intérieur.

Étrange image que celle du chrétien muni d’une épée. Une épée est une arme dont on se sert pour faire passer nos ennemis de vie à trépas. Alors pourquoi Jésus, l’homme de paix par excellence nous envoie-t-il dans le monde ? Faut-il en fin de compte pourfendre ou aimer nos ennemis ?

Parole et Esprit

Dans la Bible, l’épée n’est pas seulement une arme meurtrière, c’est aussi le symbole de l’Esprit. Elle représente l’action souveraine de la parole de Dieu dans le monde, la puissance du Saint-Esprit à l’œuvre.

Voici ce qu’écrivent les auteurs du NT à propos de l’épée :

« Prenez sur vous le casque du salut, et l’épée de l’Esprit, qui est la parole de Dieu. » (Eph 6:17)

« Car la parole de Dieu est vivante et efficace, plus tranchante qu’une épée à deux tranchants, pénétrante jusqu’à partager âme et esprit, jointures et moelles ; elle juge les sentiments et les pensées du cœur. » (Heb 4.12)

« Je me retournai pour regarder la voix qui me parlait ; et, m’étant retourné, je vis sept chandeliers d’or ; 13 et, au milieu des chandeliers, quelqu’un qui semblait un fils d’homme. Il était vêtu d’une longue robe, une ceinture d’or lui serrait la poitrine ; 14 sa tête et ses chevaux étaient blancs comme laine blanche, comme neige, et ses yeux étaient comme une flamme ardente ; 15 ses pieds semblaient d’un bronze précieux, purifié au creuset, et sa voix était comme la voix des océans; 16 dans sa main droite, il tenait sept étoiles, et de sa bouche sortait un glaive acéré, à deux tranchants. Son visage resplendissait, tel le soleil dans tout son éclat. 17 À sa vue, je tombai comme mort à ses pieds, mais il posa sur moi sa droite et dit: Ne crains pas, Je suis le Premier et le Dernier » (Ap 1.16)

L’épée dans la bouche du Seigneur Jésus est une parole qui produit une paix radicale en séparant le bien du mal. Une parole qui tranche entre le juste et l’injuste.

En attendant la grande lessive…

Je me pose une question insoluble : dans la « vraie vie », les situations sont toujours très compliquées ; le mal et le bien, l’ivraie et le bon grain s’enchevêtrent de façon inextricable. Qui a tort, qui a raison ? Dans un conflit personnel, conjugal ou international, il est impossible d’y voir clair, de mettre les bons d’un côté et les mauvais de l’autre.

Jésus nous suggère de commencer par ce qui est à notre portée.

Il dit dans notre passage : « Je suis venu mettre la division entre l’homme et son père » (10.35). L’enfant est donc invité à se diviser, à se séparer de son père, comme le disciple du maître, comme l’homme doit s’affranchir de toute forme de tutelle. Et souvent la séparation fait peur, elle fait mal, comme une naissance peut faire mal. Naître soi-même à la liberté passe nécessairement par un traumatisme ! En tant que fils, nous devons apprendre dans la douleur à ne pas nous prendre pour le père, pour Dieu le Père ! Cette séparation, cette division est nécessaire et salutaire. C’est l’épée de la parole qui va faire ce délicat travail de séparation au bout duquel j’apprends à découvrir ma véritable place dans ce monde. Nous ne sommes pas Dieu et c’est très bien comme ça ! Le combat contre le mal et pour la paix commence en nous-mêmes, pas chez les autres !

Aimer en vérité

Cette distanciation, cette séparation est la condition pour aimer en vérité. L’amour fusionnel, l’amour totalitaire, l’unité absolue détruit. Le nationalisme, c’est-à-dire le culte rendu à la mêmeté ou au soi-même collectif, engendre toujours haine et violence.

L’amour qui sait au contraire se séparer, reconnaît l’autre dans sa différence. Cet amour-là puise dans la parole du Christ. Cette façon de se tenir dans le monde face à Dieu et face aux autres ne produit pas seulement de la tolérance, mais une paix véritable et entreprenante qui va transformer les relations et changer les cœurs au nom du Christ !

Frères et sœurs, le Christ n’est pas venu jeter sur la terre des solutions toutes faites mais nous appeler à prendre les armes pour mener un combat difficile, celui que l’Esprit Saint mène en nous-même et celui encore de la reconnaissance en tout homme d’un frère (10.40). Bienheureux serons-nous de fabriquer une paix comme celle-là ! Amen !

« Etes-vous heureux ? » (Méditation de Matthieu 5. 3-11)

Matthieu 5.3-12

3 Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !

4 Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !

5 Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre !

6 Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés !

7 Heureux ceux qui sont compatissants, car ils obtiendront compassion !

8 Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !

9 Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu !

10 Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux!

Nous voici arrivés au terme de ce parcours de 4 méditations sur les béatitudes, espérant que vous vous sentez un peu plus heureux qu’avant :))

Nous avions repéré deux séries de béatitudes : 4 « négatives » (bienheureux les pauvres en esprits, ceux qui pleurent, qui oint faim et soif, les persécutés) et 4 « positives » (bienheureux ceux qui ont le cœur pur, les doux, les compatissants et les faiseurs de paix)

Nous avions également suivi la recommandation de l’évêque grec orthodoxe Georges Khodr de ne pas chercher à collectionner les béatitudes, pensant qu’en les enfilant les unes après les autres sur le collier des exercices spirituels nous gagnerions le ciel. « On ne peut isoler aucune béatitude. Ceux qui ont une âme de pauvre sont nécessairement les doux, les affamés et assoiffés de justice, les cœurs purs. » (G.K.) Autrement dit, vivre une seule de ces béatitudes, un seul instant, c’est déjà « se pénétrer de l’esprit des béatitudes » (communauté des sœurs de Pomeyrol) ; vouloir les inscrire sur la liste de nos trophées spirituels, c’est courir le risque de les perdre toutes, de nous perdre nous-mêmes, loin du Royaume des cieux !

Quelle paix ?

Nous terminons par la dernière béatitude positive : « Bienheureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu !» De quelle paix s’agit-il ?

Jésus nous dit-il que la voie du bonheur, c’est vivre en paix avec les autres ? Mais alors pourquoi déclare-t-il aussitôt après : « Heureux ceux qui sont persécutés… » ? La persécution n’est-elle pas le résultat d’un conflit ? Procurer la paix, ce n’est donc pas éviter les conflits, les tensions, voire les affrontements ! Un chrétien peut être appelé à entrer en conflit. Sa foi, ses manières de vivre, ses prises de position peuvent être interprétées comme une menace. Les noirs américains qui ont refusé le système ségrégationniste de l’Amérique des années 50, en transgressant les lois, en organisant des marches, ont posé des actes qui ont déchaîné contre eux la violence du système. Ne travaillaient-ils pas pour la paix ?

Une paix qui peut coûter cher

Jésus ici ne nous promet pas une vie paisible. Le bonheur annoncé est promis à ceux qui procurent la paix autour d’eux. Le bonheur est pour ceux qui sortent de chez eux et qui prennent des risques ! Il ne s’agit pas ici de cette paix intérieure que le zen, le yoga ou les médicaments peuvent procurer. Il s’agit d’une paix agissante, d’une paix épuisante à mettre en œuvre autour de nous et il y a tant à faire ! Jésus ne dit pas « heureux êtes-vous si on vous fiche la paix », mais « heureux ceux qui procurent la paix ».

Si donc vous souhaitez une vie paisible sans histoire, ne devenez pas disciples de Jésus. La paix des béatitudes n’est pas la paix des cimetières.

Au mode actif

Les béatitudes sont presque toutes actives et non passives : elles ne disent pas : heureux ceux qui sont aimés, mais heureux ceux qui aiment ! Non pas, heureux ceux qui ont une femme, un mari ou des enfants plein de douceur, mais « heureux ceux qui diffusent la douceur autour d’eux ; elles ne disent pas, « heureux celui à qui l’on fait justice, mais « heureux les assoiffés de justice (pour les autres)» ; elles ne disent pas, heureux ceux qui reçoivent la paix mais ceux qui la donnent ! Les béatitudes n’indiquent pas un chemin de réalisation et d’épanouissement personnels, mais un chemin de rencontre et d’engagement.

Le bonheur évangélique est finalement plus un bonheur à partager qu’à garder pour soi ; un bonheur que l’on peut expérimenter au cœur des situations les plus difficiles, les plus injustes, les plus violentes. Jésus nous dit que, quoique nous subissions, il y a toujours moyen d’être heureux !

Il y a toujours quelqu’un à aimer, quelqu’un à qui apporter un peu de paix, un peu de soulagement à son angoisse, un peu d’écoute, un peu d’argent, un peu de tout ce qui lui manque et qui pourrait l’aider à se remettre en marche !

Be happy !

Ce bonheur des béatitudes n’est pas centré sur soi, sur ses besoins ; il se découvre dans l’expérience personnelle du vide intérieur, l’accueil de la Parole et l’ouverture aux autres. Expérience libératrice s’il en est ! Elle nous envoie dans le monde, les mains vides et  le cœur plein de l’amour et de la paix du Christ. Ce bonheur que l’on charrie avec soi sans même s’en rendre compte, fait de nous des filles et des fils de Dieu ! Soyez heureux !

« Vous avez des questions ? » (Jean 9.1-41)

Jean 9.1-41

1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. 2 Ses disciples lui posèrent cette question : « Rabbi, qui a péché pour qu’il soit né aveugle, lui ou ses parents ? » 3 Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents. Mais c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ! 4 Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ; 5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l’appliqua sur les yeux de l’aveugle ; 7 et il lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce qui signifie Envoyé. L’aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.
8 Les gens du voisinage et ceux qui auparavant avaient l’habitude de le voir – car c’était un mendiant – disaient : « N’est-ce pas celui qui était assis à mendier ? » 9 Les uns disaient : « C’est bien lui ! » D’autres disaient : « Mais non, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais l’aveugle affirmait : « C’est bien moi. » 10 Ils lui dirent donc : « Et alors, tes yeux, comment se sont-ils ouverts ? » 11 Il répondit : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, m’en a frotté les yeux et m’a dit : “Va à Siloé et lave-toi.” Alors moi, j’y suis allé, je me suis lavé et j’ai retrouvé la vue. » 12 Ils lui dirent : « Où est-il, celui-là ? » Il répondit : « Je n’en sais rien. »
13 On conduisit chez les Pharisiens celui qui avait été aveugle. 14 Or c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. 15 A leur tour, les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur répondit : « Il m’a appliqué de la boue sur les yeux, je me suis lavé, je vois. » 16 Parmi les Pharisiens, les uns disaient : « Cet individu n’observe pas le sabbat, il n’est donc pas de Dieu. » Mais d’autres disaient : « Comment un homme pécheur aurait-il le pouvoir d’opérer de tels signes ? » Et c’était la division entre eux. 17 Alors, ils s’adressèrent à nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de celui qui t’a ouvert les yeux ? » Il répondit : « C’est un prophète. » 18 Mais tant qu’ils n’eurent pas convoqué ses parents, les autorités juives refusèrent de croire qu’il avait été aveugle et qu’il avait recouvré la vue. 19 Elles posèrent cette question aux parents : « Cet homme est-il bien votre fils dont vous prétendez qu’il est né aveugle ? Alors comment voit-il maintenant ? » 20 Les parents leur répondirent : « Nous sommes certains que c’est bien notre fils et qu’il est né aveugle. 21 Comment maintenant il voit, nous l’ignorons. Qui lui a ouvert les yeux ? Nous l’ignorons. Interrogez-le, il est assez grand, qu’il s’explique lui-même à son sujet ! » 22 Ses parents parlèrent ainsi parce qu’ils avaient peur des autorités juives. Celles-ci étaient déjà convenues d’exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Messie. 23 Voilà pourquoi les parents dirent : « Il est assez grand, interrogez-le. »
24 Une seconde fois, les Pharisiens appelèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. » 25 Il leur répondit : « Je ne sais si c’est un pécheur ; je ne sais qu’une chose : j’étais aveugle et maintenant je vois. » 26 Ils lui dirent : « Que t’a-t-il fait ? Comment t’a-t-il ouvert les yeux ? » 27 Il leur répondit : « Je vous l’ai déjà raconté, mais vous n’avez pas écouté ! Pourquoi voulez-vous l’entendre encore une fois ? N’auriez-vous pas le désir de devenir ses disciples vous aussi ? » 28 Les Pharisiens se mirent alors à l’injurier et ils disaient : « C’est toi qui es son disciple ! Nous, nous sommes disciples de Moïse. 29 Nous savons que Dieu a parlé à Moïse tandis que celui-là, nous ne savons pas d’où il est ! » 30 L’homme leur répondit : « C’est bien là, en effet, l’étonnant : que vous ne sachiez pas d’où il est, alors qu’il m’a ouvert les yeux ! 31 Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs ; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, Dieu l’exauce. 32 Jamais on n’a entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle de naissance. 33 Si cet homme n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » 34 Ils ripostèrent : « Tu n’es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon ! » ; et ils le jetèrent dehors.
35 Jésus apprit qu’ils l’avaient chassé. Il vint alors le trouver et lui dit : « Crois-tu, toi, au Fils de l’homme ? » 36 Et lui de répondre : « Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » 37 Jésus lui dit : « Eh bien ! Tu l’as vu, c’est celui qui te parle. » 38 L’homme dit : « Je crois, Seigneur » et il se prosterna devant lui. 39 Et Jésus dit alors : « C’est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles. » 40 Les Pharisiens qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi ? » 41 Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous n’auriez pas de péché. Mais à présent vous dites “nous voyons” : votre péché demeure.


Un texte du jour presque aussi long qu’un sermon. Beau rééquilibrage ! Ce récit est énorme dans tous les sens du termes. Il mériterait que l’on s’y attarde plus profondément. J’ai choisi un angle, laissant de ce fait bien des subtilités, voire des choses essentielles de côté. L’angle choisi est  celui de la question. Près d’une quinzaine posées au long de ces 41 versets. Les disciples, Jésus, les pharisiens, les gens du village, l’aveugle, les parents de l’aveugle, chacun y va de sa question ! Mais à bien y regarder, peu d’entre-elles sont honnêtes, sans arrière-pensées. C’est un festival de questions perverses dont l’intention est de piéger, d’oppresser l’autre et de pourrir l’espace relationnel. Quelques- unes cependant dérogent à la règle faisant entrer la lumière.

Les champions en question

La question des disciples à Jésus : « Qui a péché pour qu’il soit aveugle, lui ou ses parents ? » (v.2) est une question fermée. Elle ne laisse pas de liberté ; elle oblige Jésus à entrer dans une alternative piégeuse.

Question des pharisiens aux parents de l’aveugle : « Est-ce bien votre fils dont vous prétendez qu’il est né aveugle ? » (v.19) Elle traduit la suspicion.

« Et toi, que dis-tu de celui qui t’a ouvert les yeux ? » (v.17) Question des pharisiens divisés qui cherchent à prendre l’aveugle en otage de leur querelle.

Alors que les questions pièges diffusent ténèbres autour d’elles, la parole de Jésus est d’une nature différente : « Je suis la lumière du monde » (v.5). Elle rompt le cercle infernal de la colère, du jugement et de la peur.

Quand Jésus demande à l’aveugle « Crois-tu au Fils de l’homme ? », la question ne contient ni menace, ni contrainte. Preuve en est la réponse pleine d’une libre spontanéité : « Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » (v.38).

Spectateurs passifs ?

Le récit nous installant dans le siège confortable du spectateur, il est aisé pour nous de compter les points. Nous distinguons sans peine entre voyants et non-voyants. Le récit nous donne une longueur d’avance. Mais dans la vraie vie, c’est beaucoup moins évident. Sommes-nous sûrs de bien y voir ? Quelle relation avons-nous à nos convictions ?  Comment réagissons-nous quand on s’avise de les mettre en question ? Quant à nos questions, sont-elles empreintes de lumière ou d’obscurité ? Ne sont-elles pas toujours plus ou moins empêtrées dans le piège identitaire ? Interrogeons nos questions !

Au cœur du problème

En quoi les questions des disciples et des pharisiens servent-elles l’obscurité ?

Elles s’intéressent soit à la culpabilité de l’aveugle soit à la transgression du sabbat. Disciples et pharisiens ont un malheureux devant eux et ne voient qu’un problème théologique ou légal. L’aveugle n’est qu’un prétexte pour débattre de prédestination ou de juste observance ! Comme être humain, il n’intéresse personne.

Questionnons-nous face au drame humanitaire qui se déroule sous nos yeux en Méditerranée dans le déplacement de millions de migrants fuyant la guerre en Syrie. On s’interroge sur les causes de cette guerre ; on théorise sur les manœuvres politiques des grandes puissances internationales ; on parle de pétrole, de géopolitique… Mais le drame que représente la mort de 5 enfants syriens avec leurs parents la semaine passée au large des côtes turques sur un canot de fortune nous passionne moins.

Tels les disciples et les pharisiens des temps modernes, nous cherchons des explications à la souffrance au lieu de la combattre.

Quand bien même aurions-nous des réponses à nos questions, qu’est-ce que ce savoir pourrait concrètement changer à nos vies ? Qu’il y ait une prédestination ou pas ? Qu’il y ait du sens ou du chaos dans le mouvement de l’histoire ?  Absolument rien ! Sauf d’ajouter à nos vies un peu plus d’inertie, de peur, de colère ou d’indifférence et de voter en conséquence !

La maladie ou le remède ?

Le déterminisme ou la rectitude légale n’intéressent pas Jésus. « Ni lui, ni ses parents », répond-il. La vérité est ailleurs. Quand on est malade ce qui est prioritaire, c’est le remède, pas l’histoire de la maladie !

La vraie question qui échappe à tout le monde sauf à Jésus, est : peut-on faire quelque chose pour cet homme ? Cet aveugle est-il condamné à porter sur le lui le signe d’un jugement ? Ne peut-il pas devenir porteur d’un autre signe, un signe de libération et de la grâce de Dieu ? Jésus dit « Non ! » aux déterminismes, aux fatalités qui enferment quiconque dans son histoire. Avec Jésus, une autre histoire commence à s’écrire, avec l’encre de l’Espérance, de la foi et de la liberté.

Il faut changer d’optique ! Voilà ce à quoi nous invite cette histoire d’aveugle. Et pour ce faire, laissons entrer la lumière du Seigneur !

Entrons dans ce dialogue salutaire où nous sommes reconnus et aimés, invités à reconnaître et à aimer à notre tour.

– Crois-tu au Fils de l’homme ?

– Qui es-tu pour que je croie en toi ?

– Je suis celui qui te parle.

Tout est là, notre joie, notre vie et notre vue, dans l’accueil de cette Parole. Que Dieu guérisse nos cécités et remplisse nos vies de sa lumière ! Amen !

« La foi, pratique raisonnable ou folie ? »

Décrochage dans notre cycle sur les béatitudes, en raison de la célébration œcuménique vécue joyeusement en l’Eglise catholique de Jounié ce dimanche. A l’occasion de cette célébration de l’Unité chrétienne, le père Jean-Louis Lingot (aussi précieux que fraternel !) m’invitait à prononcer l’homélie. Une Eglise pleine à ras bord où se trouvait également plus de cinquante de mes paroissiens venus en bus de Beyrouth pour vivre cette journée ! 

Matthieu 5.17-47 (extraits – TOB)

17 « N’allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger, mais accomplir. 18 Car, en vérité je vous le déclare, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un « i », pas un point sur l’ « i » ne passera de la loi, que tout ne soit arrivé. […]

21 « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens : Tu ne commettras pas de meurtre ; celui qui commettra un meurtre en répondra au tribunal. 22 Et moi, je vous le dis : quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal ; celui qui dira à son frère : “Imbécile” sera justiciable du Sanhédrin ; celui qui dira : “Fou” sera passible de la géhenne de feu. […]

27 « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas d’adultère. 28 Et moi, je vous dis : quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l’adultère avec elle.

29 « Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne soit pas jeté dans la géhenne. 30 Et si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi : car il est préférable pour toi que périsse un seul de tes membres et que ton corps tout entier ne s’en aille pas dans la géhenne. […]

38 « Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. 39 Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. 40 A qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau. 41 Si quelqu’un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui. 42 A qui te demande, donne ; à qui veut t’emprunter, ne tourne pas le dos.

43« Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. 44 Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent, 45 afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes. 46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir ? Les collecteurs d’impôts eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? 47 Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens n’en font-ils pas autant ? 48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

Nous n’irons pas tous au paradis !

Combien d’entre nous à l’écoute de ces paroles du Christ baissent la tête et regardent leurs chaussures ? Qui sait parmi nous « tendre l’autre joue, aimer ses ennemis, prier pour ses persécuteurs » ? Et quand bien même cela serait à la portée des meilleurs d’entre-nous, lequel voudrait maintenant venir ici pour témoigner qu’il est « parfait comme Dieu le Père est parfait » ? (v.47)

Si nous recevons le Sermon sur la Montagne de Jésus comme la charte éthique, comme le code moral de l’Eglise et de chaque chrétien, nous sommes tous disqualifiés ! L’enseignement de Jésus est hors de portée. Il suffirait de se laisser emporter par sa colère, de traiter d’imbécile ou de fou son frère pour se retrouver dans le feu de la Géhenne ! A ce compte-là, il n’y aura pas grand monde au paradis. En tout cas, moi je n’y serai pas !

Le « tic-tac » d’une nouvelle mécanique

A moins que le sermon de Jésus ne cherche à nous dire autre chose… Au lieu d’y chercher une nouvelle loi à pratiquer, peut-être s’y trouve-t-il les clés d’une nouvelle compréhension de nous-mêmes, du monde et de l’Eglise ?

A l’écoute de la lecture de l’évangile, vous avez bien relevé ce mouvement de balancier entre le « vous avez entendu » et le « et moi je vous dis » ; ce mouvement nous fait passer d’une logique à une autre ; Jésus nous fait sortir de la logique bien tracée de la Loi de Moïse, pour nous faire entrer dans une logique inconnue, que nous pouvons appeler la logique de l’excès, la logique du « too much ! »

Loi accessible, loi excessive

Prenons l’exemple du meurtre : « Vous avez entendu qu’il a été dit : « Tu ne commettras pas de meurtre » (c’est le 6e commandement), et moi je vous dis : celui qui traite de fou son frère est passible de la géhenne de feu ».

Jésus nous dit ici que l’on peut blesser à mort son prochain avec des mots, mais plus encore, il nous fait passer d’une loi qui est à notre portée (il est assez facile de ne pas tuer son prochain, même si l’envie quelquefois nous en prend !), d’une loi accessible donc, à une loi excessive et impossible à suivre. Pour Jésus nous sommes tous des meurtriers, au regard de cette nouvelle vision du monde qu’il prêche ! Mais le but n’est pas de nous accuser, seulement de nous ébranler pour nous emmener ailleurs.

Assimilation ou Communion ?

La loi de Moïse, par ses 10 commandements, pose les conditions d’une éthique du vivre ensemble raisonnable et équilibrée ; la parole de Jésus, elle, déséquilibre des rapports traditionnels. L’autre n’est pas seulement mon semblable, mon prochain, il n’est pas seulement celui que je dois traiter comme je voudrais qu’il me traite (la loi d’or) ; il est aussi un autre, différent, inaccessible, mystérieux, unique, dissemblable et aimé de Dieu dans sa particularité. Nous devons passer d’une logique d’assimilation à une logique de communion. Aujourd’hui nous célébrons l’unité chrétienne dans la dissemblance, rendant hommage à cette éthique du dépassement prêchée dans le sermon sur la montagne.

La loi comme garde-fou et non comme fin

Bien sûr, on ne peut pas abandonner la loi de Moïse. Nous en avons besoin tant que le Royaume de Dieu n’a pas achevé son œuvre spirituelle en nous. Dépassement ne signifie pas annihilation. La morale est nécessaire, utile ; elle régule la société et permet le vivre ensemble, mais elle n’est pas notre ultime vocation. Le but de la vie chrétienne est indiqué par cette parole de Jésus « mais moi je vous dis » ; Nous ne sommes pas appelés à devenir d’honnêtes gens, de gentils chrétiens, mais à vivre en Christ dans l’excès, dans la surabondance d’une grâce reçue qui veut faire de nous de nouvelles créatures !

Rien d’autre à faire que se laisser faire

Sœurs et frères, nous regardions nos chaussures il y a quelques instants. Je vous invite maintenant à relever la tête : la parole du Christ est une bonne nouvelle ! Elle nous ouvre à une aventure humaine et spirituelle incomparable où le champ des possibles et des rencontres est illimité, comme celle que nous vivons ce matin. Il n’y a rien de spécial à faire. Il est là le secret du sermon : nous laisser faire par la parole de Jésus.

Cette parole nous permet de découvrir en nous la gratuité et l’abondance d’un amour désintéressé, un amour qui se donne à l’autre sans qu’il soit nécessaire qu’il me ressemble et sans attendre qu’il me revienne. L’autre n’est pas un « investissement », en Christ il est un être libre et insaisissable.

La belle assemblée que nous formons ce matin, dans sa diversité même, la prière que nous adressons d’une seule voix au Seigneur est le fruit de ce déplacement, physique, intérieur, personnel et communautaire que Dieu désire pour son Eglise.

Nous sommes un signe du Royaume des cieux, un peuple en marche prêt à vivre l’aventure évangélique qui s’offre à nous et qui, un jour, illuminera tous les cœurs. Amen !