« Avant le temps, c’est maintenant ! ». Méditation de Matthieu 8.29-34

Pas un récit mais trois !

Il existe trois récits synoptiques de l’exorcisme des démoniaques de Gadara. Le récit de Matthieu d’une part et les deux récits de Marc (5.1-20) et Luc (8.26-39) d’autre part. Dans les trois récits on retrouve le même déroulement général : Jésus rencontre des démoniaques, discute avec les démons ;  les démons demandent l’autorisation d’investir un troupeau de porcs ; enfin le troupeau de porcs se jette dans la mer.

Mais il existe des différences très significatives entre le récit de Matthieu et les récits de Marc et Luc. Alors que Marc et Luc nous parle d’un seul possédé dont le nom est « Légion », Matthieu évoque deux démoniaques dont les noms restent inconnus. Il apparaît très clairement que Marc et Luc choisissent de s’intéresser à l’histoire de l’homme possédé et guéri, alors que Matthieu ne s’intéresse qu’au conflit entre Jésus et les démons. Marc et Luc nous raconteront comment l’homme délivré du démon va ensuite devenir l’évangéliste de la région. Matthieu ne nous raconte rien de tout cela et achève son récit sur une brève confrontation entre Jésus et les villageois. Pour Matthieu l’enjeu de ce récit et l’enseignement qui s’y attache, se trouvent concentrés dans la confrontation entre Jésus et les démons.

Ce serait une erreur fatale que de vouloir à tout prix harmoniser les récits entre eux, chercher à réconcilier les différences. Sur la base d’un même matériau historique, les trois auteurs synoptiques ont choisi de rédiger leur narration propre, poursuivant chacun une intention théologique particulière.

Quand le clair rencontre l’obscur

Matthieu veut donc nous dire tout autre chose que Marc et Luc au moyen d’une même histoire d’exorcisme et de cochons. Quel est son message ?

La scène se passe à Gadara, sur la rive orientale de la mer de Galilée. A la frontière Jordanienne. Au-delà du lieu exact et des différences de noms avec Marc et Luc, l’important est de savoir que Jésus se trouve en territoire païen. C’est encore souligné par le fait qu’il ne se trouve pas d’élevages de porcs sur le territoire d’Israël. Jésus est confronté chez Matthieu au paganisme obscur et méfiant.

Un récit prétexte

Ce récit est unique en son genre dans l’évangile et par là même très difficile à comprendre. Une clé de compréhension du récit de Matthieu se trouve sans doute au verset 29, quand les démoniaques disent à Jésus : « Es-tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps? »

« Ici », c’est-à-dire en territoire païen, dans ce lieu où Jésus n’est pas le bienvenu (v.34). L’expression « avant le temps » (propre à la narration de Matthieu) dans la question du démon évoque le jugement dernier, ce grand jour où le Seigneur réduira à néant toutes les forces d’opposition au salut de Dieu.

Le récit de Matthieu se présente donc comme une composition narrative ayant pour intention la transmission d’un enseignement à caractère eschatologique. Cette rencontre de Gadara est prétexte à évoquer les événements de la fin. Ce thème, cher à Matthieu, est développé de différentes manières au fil de son évangile, dans le but de fortifier l’Eglise persécutée.

Confession ou négociation ?

demons porcJésus est appelé « Fils de Dieu » par les démons. Cette lucidité de l’adversaire en présence du Seigneur, n’est pas mise au service de la foi  mais de la négociation. Jésus est identifié comme l’adversaire décisif, celui qui vient chasser la présence du mal de la face de la terre.

Pour éviter leur anéantissement immédiat les démons demandent à entrer dans le troupeau de porcs. Que signifie ce transfert de démons sur les porcs ?

Les porcs représentent dans la Bible l’impureté. Les esprits impurs sont ainsi renvoyés à leur place. La place des démons n’est pas en l’homme qui demeure, malgré son péché, créature de Dieu.

Jésus donne autorisation à ce transfert. Il y a donc un temps, un délai, au long duquel les démons vont s’agiter sur la terre, déchaîner leur folie pour faire le maximum de dégâts et essayer de précipiter l’humanité dans l’abîme.

Ne sommes-nous pas précisément dans ce temps eschatologique où le mal s’intensifie, où l’impureté dénature les relations humaines, le temps où les démons se déchaînent ?

Depuis la mort du Seigneur sur la croix, les démons tremblent car leurs jours sont comptés, leur temps est fixé.

Les « anti Rameaux » !

Toute la ville sort à la rencontre de Jésus. On se serait attendu, comme au jour des Rameaux, à une acclamation du Seigneur, pour la libération des deux démoniaques. Au lieu de cela on le presse de quitter le territoire.

Quelle terrible demande ! Au lieu d’accueillir le Christ libérateur, les gens de Gadara se renferment sur leur méfiance. Peut-être préfèrent-ils accorder de l’importance à ce qu’ils perdent (leur élevage de cochons, figure de l’impureté de leur vie), plutôt qu’à ce qu’ils auraient pu gagner en accueillant le Seigneur Jésus.

Et nous, qu’aurions-nous fait à leur place?

Aurions-nous chassé le Seigneur ou l’aurions-nous accueilli ? Aurions-nous considéré avec angoisse la perte de notre économie ou avec joie le bien de notre salut? Qui aurait été chassé, accueilli ?

Il est temps d’apprendre ensemble à confesser le Seigneur comme Fils de Dieu venant libérer nos vies de tout esclavage : « Seigneur Jésus reste chez nous, viens chasser nos démons et habiter nos vies  ! »

Et en guise de conclusion, une certitude : un chrétien ne peut être possédé du démon dès lors qu’il reconnaît en Jésus le Fils de Dieu. Le chrétien appartient à Dieu et personne d’autre ne peut habiter chez lui. Nous qui appartenons au Christ, nous sommes appelés à retrouver courage au cœur du combat quotidien contre toute forme de mal. Le temps de la fin arrive mais il n’est pas encore là. Aujourd’hui, c’est le temps de dire : Maintenant, Seigneur reste avec nous ! ».

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l'Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013
Pour marque-pages : Permaliens.

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