Pasteur de l'Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013

Le sermon du lendemain (Méditation Marc 12, 28-34)

Un entretien sympathique…

Marc 12, 28-34

28 Un scribe s’avança. Il les avait entendus discuter et voyait que Jésus leur avait bien répondu. Il lui demanda : « Quel est le premier de tous les commandements ? » 29 Jésus répondit : « Le premier, c’est : Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur ; 30 tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force. 31 Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. » 32 Le scribe lui dit : « Très bien, Maître, tu as dit vrai : Il est unique et il n’y en a pas d’autre que lui, 33 et l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices. » 34 Jésus, voyant qu’il avait répondu avec sagesse, lui dit : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. » Et personne n’osait plus l’interroger. (TOB)


Il n’y a pas beaucoup d’entretiens entre Jésus et les religieux juifs qui finissent bien dans l’évangile de Marc. C’est le seul ! Échange paisible où les deux interlocuteurs semblent cheminer tranquillement l’un avec l’autre, l’un vers l’autre. Mais où conduit cet échange ?

Une rencontre, comment ça marche ?

D’habitude, les pharisiens arrivent en bande, en meute pour piéger et discréditer Jésus aux yeux des foules. Ce ne sont pas des rencontres mais des procès. Vous avez sans doute remarqué que dans ces contextes d’opposition, Jésus ne répond jamais aux questions. Il frappe là où ça fait mal, met en évidence les contradictions, révèle les hypocrisies. C’est d’ailleurs ce qui le conduira à la croix.

Ici, le scribe s’avance seul. Ça change tout. Quand un espace relationnel est ouvert, quand une personne s’avance à la rencontre d’une autre personne, on peut imaginer le meilleur, le champ des possibles s’ouvre. Deux personnes aux visions théologiques opposées vont se parler : Jésus, le prédicateur du renouveau spirituel, prônant le dépassement de la loi pour une vie dans l’esprit, libérée de la lettre, affranchie des systèmes religieux et le religieux juif, qui incarne le conservatisme religieux. Quand les camps s’affrontent, il y a toujours des morts. Quand deux personnes se rencontrent, même quand tout les oppose, il peut y avoir des surprises.

L’écoute première

Jésus pour une fois, se prête docilement au jeu du question-réponse. Il écoute son interlocuteur et lui répond, récitant le CREDO juif : « Écoute Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta pensée, de toute ton âme et de toute ta force. Et tu aimeras ton prochain comme toi-même. » C’est bien toute la loi qui est résumée dans ces deux commandements. La religion n’est pas d’abord affaire d’obéissance mais d’amour. Et pour apprendre à aimer, il faut commencer par écouter.

Le CREDO juif, c’est certes l’affirmation du monothéisme mais précédé d’un petit mot qui le rend unique. Avant toute prescription légale, ce mot magique, doux et engageant résonne : « Ecoute ! ». Le message biblique ne dit pas qu’il y a quelqu’un dans l’univers qui parle, qui révèle sa volonté aux humains et qui compte bien être obéi. Le message biblique dit que ce Quelqu’un M’appelle. Le miracle biblique, c’est celui d’une voix qui brise la nuit des solitudes, d’un appel qui retentit dans le désert des relations et m’invite à la rencontre.

Le monothéisme peut nuire gravement à la santé

Plusieurs voix aujourd’hui affirment que les monothéismes ont en commun leur capacité à détruire massivement, leur intolérance violente ; que le polythéisme, ça fait moins de morts ! Il est vrai que dès l’instant où les monothéismes accèdent au pouvoir ils deviennent hégémoniques ! Le christianisme est sans doute celui qui a tué le plus avec l’islam. Alors comment expliquer cette violence monothéiste ? Simplement parce que l’on a oublié l’importance du petit mot de Deut 6 : on a cessé d’écouter ! On s’est emparé de la vérité comme d’une arme, on a saisi la lettre du commandement en négligeant l’esprit.

Écouter, c’est être en relation avant d’être en mission ; c’est faire l’expérience de la dépendance et non celle de la maîtrise. C’est le sentiment du propriétaire, le monothéisme pour soi qui est à la source de la violence religieuse. Le monothéisme en soi ne tue pas. Écouter au lieu de parler, c’est apprendre à se situer dans le monde, devant Dieu et devant les hommes. C’est donner à l’appel d’aimer, une chance de réussite. Celui qui parle avant d’écouter (ou qui écoute en réfléchissant à sa réponse) saura toujours vous dire de quoi vous avez besoin, comment vous devez vous habiller, ce que vous devez manger, qui vous devez aimer, comment vous devez croire et penser. Celui qui écoute avant de parler, accepte au contraire de partir en voyage dans un univers qui n’est pas le sien et, ce faisant, il se déplace pour devenir quelqu’un d’autre : un être capable d’un amour honnête, c’est à dire gratuit, pour Dieu et pour son prochain.

C’est précisément ce qui arrive dans cette rencontre entre Jésus et le scribe. Il y a un événement d’écoute mutuelle. On se reconnaît. On apprend à s’aimer dans ses différences. C’est tellement rare !

Le mot de trop !

Une chose a frappé mon attention. C’est la reformulation que le scribe fait de la réponse de Jésus : « Très bien Maître, tu as dit vrai. Aimer Dieu et son prochain vaut mieux que tous les sacrifices. »
Mais Jésus a-t-il parlé de sacrifice en récitant la Loi ? Non ! C’est le scribe qui introduit cette référence. A-t-il un problème avec sa pratique religieuse ? Contrairement à ce qu’il prétend, les sacrifices occupent tout son espace cultuel. Le sacrifice, les rituels, le culte, voilà ce qui fait vivre la religion, toutes les religions ! Alors que l’homme est appelé à vivre d’écoute et d’amour, de gratuité et de don, il se perd dans un commerce de donnant-donnant avec le ciel, toujours plus élaboré, plus lourd, plus culpabilisant et mortifère.

J’ai un problème…

Notre scribe a un problème qui perce en filigrane de cet entretien. Il a un problème comme j’ai un problème avec ma pratique religieuse. Alors qu’elle n’est normalement qu’une conséquence de la rencontre fondatrice avec Celui qui dit : « Ecoute ! », la pratique religieuse s’impose rapidement comme le but, le centre, le tout. Alors qu’elle aurait vocation à être au service de la vie intérieure, qu’elle devrait être en perpétuelle réforme et questionnement, la pratique religieuse se traditionnalise vite, s’enfermant dans ses petits rituels, ses habitudes qu’on finit toujours par confondre avec le sacré (tout en s’en défendant quand on est protestant !). Pour le dire autrement, avec la religion, le risque c’est de devenir de plus en plus pratiquant et de moins en moins croyant ! La pratique religieuse se suffit à elle-même parce qu’elle occupe l’espace, elle rythme la vie, elle crée des besoins, elle nous occupe et nous fatigue ; elle nous évite de penser, et surtout, elle remplace le risque de la relation vivante par le confort, la suffisance et quelquefois l’arrogance.

Aux portes du Royaume

C’est sans doute parce qu’il entrevoit ce déchirement dans la réponse du scribe, entre le désir sincère d’aimer Dieu et le poids écrasant de la tradition, que Jésus conclut cet entretien par cette parole à double sens : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu ». Ça veut dire à la fois : « tu as cheminé aujourd’hui mon ami. Tu t’es rapproché de ce royaume que j’offre au monde. Mais il te reste encore du chemin. Tu n’es pas encore dans la vie de Dieu. »
Ce que dit Jésus, c’est qu’être proche, ce n’est pas encore être là. Autrement dit, la pratique religieuse, l’obéissance à la loi, même consentie, libre et éclairée ne peut conduire qu’aux portes du salut, jamais à la paix intérieure qui naît de la rencontre avec Jésus : la foi vivante, la libération intérieure, l’espérance joyeuse, voilà quelques signes de l’entrée dans le Royaume !

Le troisième personnage…

Ceux qui écoutent cet entretien ne s’y sont pas trompés. « Personne n’osait plus l’interroger » Est-ce toi ma sœur ? Est-ce toi mon frère ? Là, silencieux, caché dans la foule ? Aurais-tu toi aussi pris la mesure de l’enjeu ? Rester silencieusement enfermé dans tes certitudes religieuses, dans la sagesse d’une religion bien pensée, bien confessée et bien pratiquée et faire la route avec ça jusqu’à ton dernier souffle ? Ou prendre le risque de questionner encore Jésus et lui demander ce qu’il faut être (et non faire!) maintenant pour avoir part au Royaume de Dieu. Et l’entendre te répondre : « Viens et suis-moi ! »

« Bartimée, Jésus et moi » (Méditation de Marc 10.46-52)

Marc 10, 46-52

46 Ils arrivent à Jéricho. Comme Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples et une assez grande foule, l’aveugle Bartimée, fils de Timée, était assis au bord du chemin en train de mendier. 47 Apprenant que c’était Jésus de Nazareth, il se mit à crier : « Fils de David, Jésus, aie pitié de moi ! » 48 Beaucoup le rabrouaient pour qu’il se taise, mais lui criait de plus belle : « Fils de David, aie pitié de moi ! » 49 Jésus s’arrêta et dit : « Appelez-le. » On appelle l’aveugle, on lui dit : « Confiance, lève-toi, il t’appelle. » 50 Rejetant son manteau, il se leva d’un bond et il vint vers Jésus. 51 S’adressant à lui, Jésus dit : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » L’aveugle lui répondit : « Rabbouni, que je retrouve la vue ! » 52 Jésus dit : « Va, ta foi t’a sauvé. » Aussitôt il retrouva la vue et il suivait Jésus sur le chemin.


Qu’avons-nous à faire de la guérison d’un pauvre aveugle dans un coin perdu de la Palestine, il y a plus de 20 siècles en arrière ? À moins d’être aveugles, je ne vois pas ! Certains, se croyant bien-voyants (ou se pensant bien-croyants) affirment que ces récits de miracles ont été écrits et transmis pour démontrer la puissance de Jésus, pour nous enseigner un catéchisme ayant pour finalité la confession de Jésus fils de Dieu. Je propose ici une autre lecture…

Une assemblée de malvoyants

Le récit de la guérison de l’aveugle Bartimée nous offre la possibilité de nous découvrir nous-mêmes aveugles et de nous guérir de notre cécité. La vérité, c’est que nous ne parvenons pas à orienter nos vies comme nous le voudrions. Nous faisons des choix à courte vue, guidés par l’intérêt immédiat, les besoins mal maîtrisés, par conservatisme ou au contraire par esprit rebelle, par instinct de sécurité ou sous le coup de l’émotion. Et même quand nous pensons donner de l’amour, nous nous rendons compte qu’il n’est pas toujours compris et que cet amour véhicule des éléments obscurs. Les plus honnêtes d’entre nous reconnaîtront que nous passons le plus clair de notre vie à tâtonner, sans trop savoir ce qui gouverne nos choix, même quand nous les accompagnons d’intenses prières ! Nous sommes peut-être ce matin une bande de Bartimée réunis qui, à force de ne plus rien y voir, ou de répéter des journées qui se ressemblent toutes, s’arrêtent au bord de la route, au bord de leur vie, s’enveloppent d’amertume ou de désespoir, comme Bartimée de son manteau.

Des pierres à ramasser

Le monde du récit développe une symbolique très forte. A la manière du Petit Poucet, le récit sème des indices qui vont nous conduire à des découvertes.

Un premier petit caillou à ramasser, c’est le nom du lieu où se trouve Bartimée : JÉRICHO. Dans l’histoire biblique, c’est la ville qui fait obstacle à Dieu. Vous vous souvenez des troupes de Josué tournant autour de Jéricho en jouant de la trompette jusqu’à ce que ses murailles s’effondrent ? Autant Jérusalem représente la cité de Dieu, autant Jéricho représente le territoire hostile, les forces d’opposition. Bartimée, dans la symbolique du récit, c’est l’homme qui vit loin de la présence de Dieu, replié sur son histoire de mendiant aveugle, livré à son handicap, incapable de s’ouvrir à l’appel de Dieu.

Une autre petite pierre sur notre chemin de lecture, c’est le nom de BARTIMÉE. C’est un nom un peu obscur. Bar en araméen cela veut dire fils. Timè est la transcription grecque d’un mot araméen time’ay qui signifie « impur ». « Fils de l’impur » ? C’est peut-être un surnom car qui donnerait à son fils un nom pareil ? Un surnom pour dire symboliquement que Bartimée est celui qui est séparé de Dieu, séparé du pur. Car symboliquement, selon la loi juive, maladie signifie impureté.

Mais le mot timè en grec a un tout autre sens. Il veut dire « honneur, respect ». Bartimée signifierait cette fois en grec « fils de l’honoré », « fils du respectable ». Comment en est-il arrivé là, mendiant, exclu ? Il n’est pas toujours facile d’être le fils d’un grand homme. Certains enfants ne parviennent pas à se construire dans les valeurs  trop écrasantes de leurs parents et choisissent de marcher dans la direction opposée.

Bref, dans un cas comme dans l’autre, Bartimée le grec ou Bartimée l’araméen, c’est celui qui prend le contre-pied des valeurs de foi, celui qui a perdu le chemin de la vie, qui fait obstacle à Dieu.

Et puis il a ce geste important dans le récit. Vous avez vu ce que fait Bartimée quand il part à la rencontre de Jésus ? IL JETTE SON MANTEAU ! Le manteau dans la Bible, c’est le symbole des apparences trompeuses. Il représente l’image extérieure, celle que vous voulez donner aux gens. Bartimée est un mal voyant qui vit en trompe l’œil !

Dans son enseignement, Jésus utilise souvent l’image du manteau (imatiov). Il dit qu’il faudra, le moment venu, « vendre son manteau pour acheter une épée » (Luc 22.36). Ce n’est pas un appel aux croisades ! Jésus évoque ici le combat spirituel intérieur qu’il faudra mener contre le mal. Pour cela il faudra se dépouiller de tout ce qui n’est pas utile au combat, revenir à l’essentiel. Cet essentiel, c’est l’épée de la parole de Dieu qui sépare en nous entre le pur et l’impur.

À la fin des temps, Jésus prévient encore : « Que celui qui est au champ ne passe pas chez lui pour prendre son manteau. » (Mat 24.18).

Le manteau qu’on vend ou qu’on jette, représente ainsi l’idée de dépouillement, de légèreté, disons de consécration au service de l’annonce du nouveau monde qui vient.

Et quand on enlèvera à Jésus ce manteau pourpre ridicule dont on l’avait affublé, ce sera pour lui le moment d’accomplir l’ultime combat, aller jusqu’au bout du don de soi par amour pour ce monde.

Comme la ville de Jéricho est un obstacle sur la route de Jérusalem, ainsi le manteau est le symbole de ce qui nous sépare de Dieu et nous empêche de vivre la vocation chrétienne.  Bartimée est aveugle parce qu’il a perdu de vue le chemin de la vie.

Quand le cri et l’appel se rencontrent

Mais Bartimée va sortir de cette impasse. Le récit s’accélère soudain : il jette son manteau, se lève d’un bond, il vient à la rencontre de Jésus et lui parle. Tout cela est raconté en une seule phrase (v.50).

Le verbe « se lever » n’est jamais employé par hasard dans le NT. C’est le verbe de la résurrection de Jésus. Se lever, c’est choisir la vie !

Avant de ressusciter, Bartimée est passé par un chemin aux étapes très marquées. Premièrement, il avait entendu parler de Jésus (v.47). Certains l’avait informé du passage de Jésus à Jéricho et nécessairement de sa réputation. C’est le travail du catéchisme et de l’annonce générale de l’évangile. Sans cette transmission-annonce, Bartimée serait resté assis au bord de sa route, enveloppé dans son manteau d’indifférence. Il faut raconter l’évangile aux jeunes et aux enfants ; sans cette connaissance, ils ne pourront pas se lever le moment venu !

Mais ce n’est pas tout ! Il faut se mettre en mouvement, sortir de sa léthargie spirituelle, quitter le lieu confortable des certitudes (même celles que nous a enseignées le catéchisme !) et aller voir par soi-même : rien ne remplacera l’expérience personnelle et fondatrice de la conversion. Il faut se lever, jeter le manteau de sa vie passée et aller au contact !

Comment ça marche la conversion ?

A vrai dire, je n’en sais rien. Il n’y a pas de recette magique. toute rencontre est personnelle et unique, chacun la vit à sa manière. Mais il y a deux passages obligés.

Il faut premièrement crier vers Dieu, lui dire notre besoin de pardon, de présence, de paix intérieure. C’est une traversée existentielle et mystique part laquelle nous prenons conscience de notre finitude radicale et de notre besoin d’une présence aimante et secourable. « Fils de David, aie pitié de moi ! » (v.48).

Sans ce cri, sans cet appel initial qui se tend du plus profond de nous-même vers Dieu, témoignant du vide de notre existence, il n’y a pas de résurrection, pas de rencontre, pas de salut.

Il faut ensuite que Jésus appelle. Le verset 49 insiste sur cette dimension : « Jésus s’arrêta et dit : ‘appelez-le’. On appelle l’aveugle. On lui dit : ‘confiance, lève-toi, il t’appelle ». Nous sommes rencontrés par Jésus. Sans son appel, notre cri se perd dans la nuit. Il reste une émotion fugace, une crise spirituelle passagère, un vague élan religieux, mais il ne débouche pas sur la rencontre fondatrice. On ne se convertit pas soi-même. On est appelé, on vient et on reçoit ! Quand on se noie, il ne suffit pas d’appeler au secours, il faut aussi entendre l’appel du sauveteur et saisir la main qu’il tend vers nous !

Bartimée, c’est nous ! L’homme perdu et retrouvé, l’aveugle dont le regard est maintenant éclairé de la présence lumineuse du rabounni et orienté sur un nouveau chemin de rencontre. Il s’élance maintenant à la suite de Jésus. Laissons-là nos Jérichos sans issues, nos manteaux cache-misère et levons-nous pour saisir l’appel de la vie !

L’année prochaine à Jérusalem ?

A table ! (Méditation d’Ézéchiel 3.1-4)

Apocalypse 10 : 1, 8-11(TOB)

1 Et je vis un autre ange puissant qui descendait du ciel.
Il était vêtu d’une nuée, une gloire nimbait son front,
son visage était comme le soleil, et ses pieds comme des colonnes de feu.

8 Et la voix que j’avais entendue venant du ciel me parla de nouveau et dit :
Va, prends le livre ouvert dans la main de l’ange qui se tient debout sur la mer et sur la terre.
9 Je m’avançai vers l’ange et le priai de me donner le petit livre.
Il me dit : Prends et mange-le. Il sera amer à tes entrailles,
mais dans ta bouche il aura la douceur du miel.
10 Je pris le petit livre de la main de l’ange et le mangeai.
Dans ma bouche il avait la douceur du miel,
mais quand je l’eus mangé, mes entrailles en devinrent amères.
11 Et l’on me dit :
Il te faut à nouveau prophétiser sur des peuples, des nations, des langues et des rois en grand nombre.

Jean 6 : 50-58

51 Le pain vivant qui est descendu du ciel, c’est moi. Celui qui mange de ce pain vivra pour toujours. Et le pain que je donnerai, c’est mon corps, je le donne pour la vie du monde.

55 Mon corps est une vraie nourriture et mon sang est une vraie boisson. 56 Si quelqu’un mange mon corps et boit mon sang, il vit en moi, et moi je vis en lui.

Ézéchiel 2.1-2, 9-10, 3. 1-4, 14

La voix (de Shaddaï) me dit : Fils d’homme, tiens-toi sur tes pieds, et je te parlerai. Dès qu’il m’eut adressé ces mots, l’Esprit entra en moi et me fit tenir sur mes pieds ; et j’écoutai celui qui me parlait…
Je regardai, et voici qu’une main était tendue vers moi, tenant un livre en rouleau. Il le déploya devant moi : il était écrit en dedans et en dehors. Il y était écrit : Lamentations, plaintes, gémissements.

Il me dit : Fils d’homme, mange ce que tu trouves, mange ce rouleau et va parler à la maison d’Israël ! J’ouvris la bouche, et il me fit manger ce rouleau. Il me dit : Fils d’homme, nourris ton ventre et remplis tes entrailles de ce rouleau que je te donne ! Je (le) mangeai, et il fut dans ma bouche doux comme du miel. Il me dit : Fils d’homme, va vers la maison d’Israël, et tu leur diras mes paroles !
14 Alors l’Esprit me souleva et m’emporta ; j’allai, amer et l’esprit irrité ; la main du SEIGNEUR était sur moi, très dure.


S’il est une réalité commune à tous les protestants, c’est la place centrale reconnue à la Bible. Quels que soient ses courants théologiques, des plus évangéliques aux plus libéraux, il est entendu que la Bible seule fait autorité pour la foi. Même s’il est vrai que les protestants ne lisent plus beaucoup la Bible, elle reste leur ultime référence. Alors comment reprendre le chemin de la lecture de la Bible si par mégarde vous l’avez perdu ? La réponse est simple : suivre le prophète Ézéchiel et l’apôtre Jean : Il faut manger la Bible !

La théo-phagie des religions

C’est une image ! Il ne s’agit pas d’ingurgiter des pages de la bible comme certaines croyances musulmanes le préconise avec le Coran. Comme le rite de la Roqia qui consiste à réciter une sourate sur un verre d’eau tout en postillonnant. Ce « soufflet d’eau au Coran » devient alors pur breuvage qui protège des démons et guérit les maladies. Une variante de la pratique consiste à faire tremper un verset du coran dans l’eau et boire ensuite l’eau qui contient l’encre du verset. On trouve des superstitions équivalentes dans le christianisme avec l’eau bénite de Lourdes, ou même dans la théologie catholique du sacrement de l’eucharistie et sa croyance en la transsubstantiation du pain et du vin en vraie chair et vrai sang.

En mangeant le rouleau que lui tend Dieu, le prophète Ézéchiel est appelé à une autre expérience. Manger le rouleau évoque un message symbolique simple : premièrement la parole de Dieu doit entrer en nous, devenir une composante de notre vie intérieure. Cette parole une fois entrée, va nourrir et orienter notre vie en harmonie avec le désir divin.

Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es…

C’est ce qui se passe dans notre vie biologique. Notre corps ressemble à ce que nous mangeons. Un paysan des hauts plateaux à Madagascar sera sec et vigoureux. Il mange ce qu’il cultive et élève. De l’autre côté du monde, 40 % de la population américaine est obèse. C’est le résultat d’une alimentation saturée en sucre et en graisse.
Dans le premier Testament l’interdit alimentaire est tout à fait central. On doit faire très attention à ce qu’on met dans sa bouche. Si le porc est considéré comme une viande impure c’est parce qu’il se nourrit d’ordures et de tout ce qui traîne. Dans la pensée juive, nous sommes ce que nous mangeons !

Logophage !

Dans la prédication de Jésus, la nourriture va devenir le symbole de la vie spirituelle. Le pain est une image de la parole. Jésus lui-même se compare à une nourriture : « Prenez, mangez, ceci est mon corps » ou encore : « Mon corps est une vraie nourriture et mon sang un vrai breuvage ». Il est évident que Jésus ne nous appelle pas à devenir des anthropophages mais à accueillir spirituellement sa présence, sa parole et sa vie au cœur de notre existence.
Le principe biblique de ne rien manger d’impur est toujours valable, mais il est spiritualisé : «Nous devenons ce que notre esprit devient selon la nourriture qu’il consomme ». Et la source la plus importante de nourriture spirituelle, c’est la lecture, l’écoute de la parole de Dieu. Un chrétien qui lit peu ou écoute peu la Bible aura une vie spirituelle carencée.

Comme pour le corps humain, moins on mange et moins on a faim. Moins on lit, moins on a envie de lire et plus on se dessèche spirituellement. Mais on aurait tort de croire que c’est la quantité de lecture qui va faire la richesse de notre vie spirituelle. Je me souviens, tout jeune chrétien, j’avais voulu lire la Bible de la Genèse à l’Apocalypse. Mais au bout de 15 ou 20 chapitres, j’ai fait une indigestion. Et le résultat fut inverse, je n’avais plus envie de lire.

« Tolle lege! Tolle lege! » (Prends et lis, prends et lis !) – Confessions de Saint-Augustin

Il faut donc lire la Bible avec intelligence et liberté plus qu’avec passion. Certains passages sont plus nourrissants que d’autres, il faut les déguster doucement. D’autres sont d’un moindre intérêt, il faut passer vite dessus. D’autres sont compliqués, il faut les remettre à plus tard. Après la lecture d’un texte biblique riche et lumineux, on peut ressentir un besoin de silence, de digestion. Il est bon alors de s’arrêter de lire pour méditer, penser, prier et laisser cette parole agir en nous. Il est bon aussi de trouver rapidement le chemin du retour à la lecture. Prends et lis !

Un petit goût aigre-doux

Une chose m’étonne dans l’expérience du prophète : le message à manger est à double effet. Dans un premier temps il est doux comme un bonbon.

Le seul fait d’entendre Dieu rompre le silence est un moment de bonheur. Nous ne sommes plus seuls. C’est une source de joie profonde. Quand Dieu rompt le silence, tout devient possible dans nos vies. Au contraire, rester seul avec soi-même, se nourrir et se conforter de ses propres convictions dans un monologue pervers et immuable, c’est la voie de la perdition! Faire au contraire l’expérience de l’altérité comme Ézéchiel, c’est prendre le risque de casser le cercle des certitudes pour entrer dans l’inconnu de Dieu. Face à Ézéchiel, il y a quelqu’un dont le regard, le message, les questions viennent perturber l’existence, lui donner une orientation inconnue, une amplitude nouvelle. Dans l’écoute de la parole de Dieu, je me sens exister autrement. Je me découvre soudain être libre, crédité d’une richesse incomparable, pris de vertige devant l’immensité du monde qui s’ouvre devant moi !

Le deuxième effet est celui de l’amertume. Le message à annoncer est dur. Il dit la vérité. Il ne raconte pas des histoires pour faire plaisir. C’est le risque de la fréquentation des Écritures. L’entrée de ce message en nous a une force d’interpellation puissante. La parole renverse l’ordre établi, met le doigt où ça fait mal. Elle nous appelle sans cesse à combattre  tout ce qui  sert la mort, l’égoïsme, la vanité, la peur. Ainsi, à chaque pas vers la vie, il faut que quelque chose meure en nous. Ce « quelque chose » nous y tenons beaucoup. Cela touche à notre équilibre. L’abandon de soi, est un accouchement douloureux *, un arrachement. Il ne se fait jamais sans amertume.

Mais le goût du miel revient toujours. La parole n’est pas un instrument de torture mais de libération ! Elle est source de vie, de paix, de joie profonde. Tout cela pour dire, sœurs et frères, qu’il faut nous remettre à lire la Bible. Oui, qu’elle redevienne notre compagne de route. Elle est vraie nourriture et vrai breuvage. Un peu de discipline ne gâchera rien. Cela se fera au détriment de certains autres engagements moins nourrissants et qu’il faudra sans doute laisser mourir ! Amen !

L’Eglise protestante française de Beyrouth et la FINUL, une amitié ancienne.

Le dimanche 7 octobre 2018, en son jardin de la rue de Damas, l’Eglise protestante française de Beyrouth a accueilli une délégation des forces françaises de la FINUL (Forces Intérimaires des Nations Unies au Liban) pour célébrer le culte. 17 militaires accompagnés de leur aumônier protestant, le pasteur kim Goërtz, dont c’était le deuxième séjour au Liban, firent le voyage de Deir Kifa (Liban sud) à Beyrouth. Le culte se prolongea par un repas avec le Conseil presbytéral offert par nos amis militaires. Cette visite donna l’occasion au pasteur Goërtz de remettre à l’Eglise un stock de matériel scolaire à destination des enfants de l’Association Amel.

Image associée

La fameuse ligne bleue matérialisant la zone tampon entre Israël et le Liban

 

C’est une tradition ancienne : tous les 4 mois, les aumôniers militaires rendent visite à l’Eglise protestante française de Beyrouth, parfois accompagnés de leur chef d’Etat Major ou des aumôniers catholique et musulman. Il arrive aussi que le pasteur de l’EPFB se rendent à Naqoura ou à Deir kifa visite.

Bien que définie comme force « intérimaire », La FINUL est présente au sud Liban depuis 40 ans ! Sa mission, fixée par les Nations unies en 1978, met en place avec l’aide de l’armée libanaise une force tampon entre le Liban et Israël. Elle travaille au maintien de la paix entre les deux pays.

Délicate mission que celle de travailler à réduire ainsi les risques d’embrasement. La prière d’intercession de fin de culte n’a pas manqué de remettre ces soldats français entre les mains de Dieu. Une belle rencontre.

Résultat de recherche d'images pour "liban daman" Tous les 4 mois, la force française dite « Daman » effectue la relève de ses 800 personnels.

 

De quel bois te chauffes-tu ? (Méditation de Jacques 2.18-26)

Le sermon du lendemain

Lundi 17 septembre 2018

 

Épître de Jacques, chapitre 2 versets 14- 26

14 Mes frères, à quoi bon dire qu’on a la foi, si l’on n’a pas les œuvres ? Cette foi peut-elle sauver ? 15 Si un frère ou une sœur sont nus et manquent de la nourriture de chaque jour, 16 et que l’un d’entre vous leur dise : Allez en paix, chauffez-vous et rassasiez-vous ! sans leur donner ce qui est nécessaire au corps, à quoi cela sert-il ? 17 Il en est ainsi de la foi : si elle n’a pas d’œuvres, elle est morte en elle-même. 18 Mais quelqu’un dira : Toi, tu as la foi ; et moi, j’ai les œuvres. Montre-moi ta foi sans les œuvres, et moi, par mes œuvres, je te montrerai ma foi. 19 Tu crois qu’il y a un seul Dieu, tu fais bien ; les démons le croient aussi et ils tremblent. […]

20 Mais veux-tu comprendre, homme vain, que la foi sans les œuvres est stérile (litt. la foi est morte en elle-même) ?

26 Comme le corps sans esprit est mort, de même la foi sans les œuvres est morte. (TOB)


« La foi sans les œuvres est morte ». Cette petite phrase de l’apôtre Jacques a fait couler beaucoup d’encre dans l’histoire de la théologie chrétienne et protestante en particulier. Elle est à l’origine de rudes combats au 16e siècle en Europe autour de la question du salut. Sommes-nous sauvés par la foi ou par les œuvres ? Faut-il croire Paul ou Jacques ?

L’épître de paille !

Le réformateur Luther qui redécouvrit la doctrine de la justification par la foi, si chère à l’apôtre Paul, aura pour l’épître de Jacques ce jugement aussi célèbre que sévère : « c’est une épître de paille ! » Pour Luther, l’épître de Jacques accorde trop d’importance aux actions humaine. Au contraire martèlera Luther, les bonnes actions ne servent à rien pour le salut ! Dieu ne tient compte que du don gratuit du Christ pour justifier et sauver le monde. La justice de Dieu, c’est le Christ ! Celui qui croit en Lui est justifié, sauvé !

Les abus de l’Eglise que Luther a combattus explique sans doute en grande part la dureté de ses paroles contre cette lettre de Jacques. La vente des indulgences, (ces certificats vendus par l’Église pour vous ouvrir les portes du paradis) représentait un scandale théologique. Ceci explique peut-être cela…

Qui fait quoi ?

Pour Luther les œuvres sont importantes et même nécessaires mais elles ne sauvent pas. Pour le dire autrement, les « bonnes œuvres » du chrétien sont des actions dont la source ne se trouve pas dans le cœur du croyant mais dans la seule parole de Dieu ; elle seule agit dans le cœur du croyant. Autrement dit si Julia, Damien, Nicole ou May (prénoms de mes paroissiens libanais !) sont de bons chrétiens, ce n’est pas à cause des bonnes dispositions de leur cœur, de leur bonne nature humaine ou de leur belle éducation, mais à cause du travail que le Saint-Esprit ne cesse de réaliser dans leur vie. Les bonnes œuvres, c’est donc l’action de la parole de Dieu en nous.

La musique et le sens des mots

Foi, œuvres… A ces mots, des repères forts émergent des profondeurs de notre éducation protestante et biblique. Nous aident-ils vraiment ? Pour bien comprendre cette opposition FOI/OEUVRES chez Jacques (qui n’a pas la même signification que chez Luther), il faut premièrement s’entendre sur les définitions : qu’est-ce que la foi et qu’est-ce que les œuvres pour Jacques ?

Jacques, fils de Zébédée

Jacques est l’un des 12 disciples de Jésus. Il est l’un des piliers de l’Église de Jérusalem. Sa foi est celle d’un juif pieux, profondément attaché à la Loi de Moïse. Mais sa foi traditionnelle a été bousculée par sa rencontre avec Jésus. Sa prédication et sa vie ne font qu’un. La Loi, si elle reste bonne, juste et incontournable, la Loi n’est plus la seule loi de sa vie, la seule source de son salut. La rencontre avec le Ressuscité a transformé sa personne et sa relation avec Dieu, sa vision du monde et de lui-même. Il est devenu croyant-autrement tout en restant profondément ce qu’il est.

La foi, donc, pour Jacques, ce n’est plus une obéissance servile à la lettre d’une Loi qui dresse la liste des choses à faire et à ne pas faire. La foi pour Jacques ce n’est plus une croyance ou une affirmation sur Dieu comme : « Dieu existe » (ou comme le disait joliment Voltaire : « L’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait point d’horloger. »)

Faites le test !

La foi pour Jacques, ce n’est plus seulement affirmer avec les juifs, les musulmans et les chrétiens que « Dieu est un ». La foi ne peut pas être toute contenue ou dite dans une déclaration, une confession. La foi, pour Jacques n’est pas une croyance à croire mais une énergie vitale qui naît d’une relation vivante à Dieu et au Christ !

Il ne faut donc pas confondre « la foi à croire » et la « foi qui croit ». Il ne faut pas confondre la foi qui récite un catéchisme et la foi qui vit et témoigne de la présence du Dieu vivant ! Quand cette foi-là agit, elle soulève des montagnes ! Je ne dis pas que la foi-confession est stérile. Je dis seulement que la seconde, la foi existentielle est le véritable test de notre attachement à Dieu.

Pour le dire autrement, il est plus facile de réciter des prières et des confessions de foi que d’aimer son prochain. On trouvera toujours quelqu’un dans l’Église pour nous rappeler ce que la vérité biblique affirme et ce qu’il faut croire pour être un chrétien orthodoxe. Mais on ne trouvera pas toujours sur sa route un chrétien pour vous tendre une main secourable.

Pauvre de toi !

Pire, nous dit Jacques ! Il arrivera même qu’en implorant le secours parce qu’il a faim, parce qu’il ne sait plus où aller, parce qu’il est réfugié syrien sans espoir, un homme, une femme, une famille entière sur cette terre s’entendra dire : « Aie foi en Dieu mon frère, ma sœur et tu surmonteras cette épreuve passagère ! Va en paix, crois seulement ! »

Ce que nous dit Jacques, c’est qu’une parole comme celle-là n’a que l’apparence de la spiritualité. En réalité, elle est vide et celui qui la prononce est un profanateur de la vérité et un usurpateur de la foi !

« Pauvre de toi, dit Jacques, (v.20) si tu te contentes de beaux discours sur l’amour, la paix et la justice et que tu n’es pas capable d’aimer, de lutter contre les discriminations, contre les injustice, de diffuser la paix autour de toi, ce n’est pas la foi que tu portes, c’est la mort !

La foi en question…

Cette foi est morte « en elle-même », dit précisément le texte. Mais on peut traduire ce « en elle-même », aussi bien par « pour elle-même » ou « selon elle-même » ou encore « contre elle-même » : l’idée ici est qu’une foi qui se regarde le nombril, qui se concentre sur sa rectitude doctrinale, sa conformité biblique et qui se coupe des réalités de la vie et des souffrances humaines, cette foi s’autodétruit de l’intérieur ! Voilà l’avertissement de Jacques ; ce que j’en ai compris du moins…

Prenons garde de ne pas enfermer notre christianisme dans une confessionnalité, une orthodoxie d’énoncés ou un système ecclésial, mais restons attentif à l’appel du Christ qui retentit à chaque coin de rue.

Et n’oublions jamais que lorsque le Christ nous dit : « Va en paix, réchauffe-toi et rassasie-toi!», il fait la route avec nous jusqu’au centre d’accueil et il paie la note ; il la paie au prix de sa propre vie !

Puissions-nous vivre de cette vie, nous chauffer de ce bois sur lequel le Christ a tout donné. Puissions-nous réconcilier chez nous le croire et faire, le confesser et l’agir au nom du Christ. AMEN !

La communauté malgache de l’Eglise protestante française de Beyrouth

Chorale malgache de l’Eglise protestante française de Beyrouth (Noël 2016)

Cette étude, initialement menée en 2016 par le pasteur Pierre Lacoste dans le cadre d’un Master recherche à la Faculté des sciences religieuses de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth est publiée aujourd’hui. Elle a pour but de mieux faire connaître la communauté malgache de l’EPFB, son histoire, ses craintes et son espérance.


INTRODUCTION

L’Eglise Protestante Française de Beyrouth (EPFB), depuis sa fondation en 1925, dans les circonstances d’après-guerre que l’on sait, n’a jamais rassemblé des foules à son culte dominical. Elle rassemblait un petit groupe de fidèles franco-libanais et d’origines ecclésiales diverses, auquel venaient s’ajouter quelques protestants français expatriés ou sympathisants des idées réformées dans leur expression francophone. Dans les années 2000, la communauté a vu ses effectifs s’amenuiser au point que certains dimanches ordinaires, le culte était célébré à quatre ou cinq au presbytère.

Alors que plusieurs s’interrogeaient sur l’avenir de l’EPFB, la venue de quelques protestants originaires de Madagascar, pour la plupart travailleuses domestiques au Liban, vînt ouvrir de nouvelles perspectives. Au fil des mois et des années, par le bouche à oreille, une véritable communauté malgache, mêlant chrétiens protestants et catholiques, devînt numériquement très majoritaire, redonnant espoir et vitalité à l’Eglise. Cette communauté issue de l’immigration, intégrant aujourd’hui d’autres fidèles venus des pays d’Afrique subsaharienne (Côte d’Ivoire, Cameroun, Bénin, Congo, etc.) représente un segment communautaire d’une quarantaine de personnes, soit près de 80 % des participants au culte.

Cette enquête de type sociologique présente des données objectives sur le phénomène que représente cette présence malgache au sein de l’EPFB. Elle sera ponctuée de réflexions.

Nous présenterons dans une première partie l’état des lieux relatif à la présence malgache dans la communauté. Cette situation nous permettra de présenter et de développer la problématique que nous formulons dès à présent : « Comment ces femmes malgaches, migrantes et domestiques, font-elles Eglise et communauté au Liban, loin de leurs repères traditionnels, dans une langue française qu’elles maîtrisent peu ou prou et dans une forme de célébration différente de leur milieu d’origine?  Comment s’identifient-elles à cette communauté protestante française du Liban ? »

Nous nous interrogerons aussi, au-delà des considérations ecclésiales et culturelles, sur l’aspiration profonde de ces femmes : ne serait-elle pas de l’ordre de la quête de dignité humaine ?

Notre réflexion sera réalisée au moyen d’une enquête quantitative (questionnaire anonyme) et qualitative au moyen d’un entretien personnel.

Enfin, en conclusion, nous ouvrirons une réflexion « en sens inverse » : comment une Eglise aussi hétérogène, réunissant des attentes aussi différentes, peut-elle penser sa vocation ?

I. ETAT DES LIEUX : MIGRATION, PAROISSE, VIE SOCIALE ET SPIRITUELLE

La population visée

250 000 travailleuses domestiques vivent au Liban. Selon l’ONG INSAN, 5000 d’entre-elles seraient malgaches. Cette situation s’explique par le niveau d’extrême pauvreté où se situe leur pays d’origine. Selon plusieurs sources, Madagascar est classé au 5e rang des pays les plus pauvres du monde (Cf. Journal du net)

Le voyage :

S’expatrier, quitter sa famille, fuir la famine, amène cette population migrante à appréhender le voyage vers le Liban de façon anxiogène. La motivation n’est pas le tourisme mais la survie ! En guise d’agence de voyage, le « kafala system » (littéralement « adoption » en arabe ; expression politiquement correcte pour évoquer le statut de ces migrants économiques en quête d’un mieux vivre social pour eux et leur famille.)

Conformément aux règles du « transfert » énoncée par l’agence négociante installée dans le pays d’origine, les migrantes du travail ne prennent avec elles ni change, ni trousse de toilette, ni valise ; la famille d’accueil s’occupe de tout et paye le montant du voyage. Elles vont devenir dépendantes pour le nécessaire comme pour l’accessoire pour une durée d’au moins trois ans (durée normal d’un contrat).

L’arrivée : Peu de temps après leur arrivée, elles souffrent d’isolement. Cet enfermement peut-être entretenu par le discours souvent « protecteur » et sécuritaire de la famille d’accueil. Mais au fil des mois,  connexion wifi aidant, (les smartphones payés par leur patronne pour être joignables en permanence), les « filles » (c’est ainsi qu’on les appelle) se rendent compte que le Liban n’est pas le pays dangereux qu’on leur a décrit, qu’il existe des dizaines de millier de personnes employées de maison comme elles et qui sortent le dimanche. Le culte protestant devient alors un projet de sortie possible, du moins pour celles qui en obtiennent l’autorisation. Il est arrivé au pasteur de la communauté d’intercéder auprès des familles pour quémander un Dimanche de Pâques !

Malgaches protestantes ou non : Celles d’entre-elles qui se trouvent être protestantes sont pour la plupart membres de la FJKM (« Fiangonan’i Jesoa Kristy Eto Madagasikara » – Eglise de Jésus-Christ à Madagascar – la plus importante communauté protestante du pays avec près de 3 500 000 membres). Mais d’autres sont de confession catholique ; c’est finalement la langue française et le lien d’appartenance à la foi chrétienne qui rassemblent.

Certaines femmes voyagent plus d’une heure pour rejoindre le lieu de culte, dépensant annuellement des sommes conséquentes. Mais se retrouver à l’Eglise Protestante Française de Beyrouth, célébrer Dieu en français et en malgache et retrouver ses amies revêt pour elles une importance capitale.

La tenue vestimentaire de ces femmes employées de maison, en congés dominical, mérite un commentaire. Hauts talons, jupes très près du corps, coiffures ostentatoires et maquillage soutenu, autant de signes revendicateurs d’une féminité occultée le reste de la semaine par le tablier rose. Il est important d’accueillir ces expressions de liberté, quelques fois outrancières. Elles manifestent une forme de résistance par une affirmation de soi « compensatoire ».

Le culte dominical

Chaque dimanche, à 10h30,  l’EPFB célèbre son culte. L’assemblée, d’affluence variable, est composée d’environ une 40aine de participants (pour les cultes ordinaires) :

  • 75 % de personnes issues de la migration afro-malgache (environ 90% de cette population est malgache).
  • 15 % de personnes franco-libanaises (membres « historiques » de l’Eglise)
  • 5% de protestants francophone expatriés
  • 5% de visiteurs libanais

Le culte suit le déroulement liturgique classique de l’Eglise protestante Unie de France, déroulement au cours duquel deux chants en langue malgache sont systématiquement proposés avec une traduction en langue française visible sur l’écran powerpoint. Chaque célébration prévoit l’intervention d’une personne d’origine malgache ou originaire des pays d’Afrique par une lecture ou une prière bilingue.

Les condoléances

Plusieurs fois par an, l’Eglise procède à un accompagnement des paroissiennes malgaches en deuil. Une cérémonie de condoléances traditionnelles en langue malgache est organisée à la fin du service religieux pour les personnes ne pouvant rejoindre leur famille en deuil au pays. Faire le deuil d’une mère, d’un mari, d’un enfant à distance provoque des chocs émotionnels et des traumatismes difficiles à effacer. Ce service d’accueil des personnes endeuillées n’étant pas réservé aux seuls fidèles de la paroisse, il peut donner lieu certains dimanches à de grandes affluences.

L’entraide

Il arrive fréquemment que des besoins à caractère sanitaire ou sociaux se fassent sentir. Les personnes travailleuses domestiques au Liban bénéficient d’un contrat d’assurance maladie dont le niveau de prise en charge est très faible. La communauté met alors en œuvre des contributions et donations permettant à des personnes malades ou nécessitant une opération urgente d’avoir recours à des soins ; les familles d’accueil n’hésitant pas dans certains cas à renvoyer leur employée au pays. Sur le plan social également, l’Eglise s’engage envers les femmes qui élèvent des enfants (souvent seules) dans le soutien financier à la scolarisation.

Les « excursions »

Depuis deux années consécutives, l’EPFB propose deux sorties d’Eglises par an nommées « excursions ». Ces sorties en bus dans un coin de nature, introduite par un culte en plein air, connaissent un grand succès. La dernière en date a rassemblé 100 personnes dont la grande majorité sont des personnes issues de la migration. Cet engouement traduit un immense besoin de liberté, de respiration et de reconnaissance d’humanité.

La fête nationale malgache

Chaque année, le 27 juin, la communauté malgache célèbre sa fête d’indépendance (1960). Le phénomène d’éloignement ajoute sans doute à la ferveur. Le pasteur est sollicité pour une prière spéciale et tranche, « au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit », le gros gâteau aux couleurs verte et rouge du drapeau malgache, sur fond d’hymne national. Cette demande de prise en compte de la dimension nationale est également à verser au compte du besoin de reconnaissance.

Le « Forum protestant » (groupe Whatzapp)

Un réseau social a été constitué via l’application WhatsApp. Il réunit 80 abonnés, tous reliés à la vie de l’Eglise. Ce groupe permet une diffusion efficace de l’information mais l’essentiel semble se situer ailleurs. Chaque vendredi soir, le pasteur diffuse auprès du réseau une lecture méditée au format audio de l’évangile du jour. Les 80 abonnés, une fois le travail terminé (souvent tard le soir), dans le secret du placard qui leur sert de chambre à coucher et de sanctuaire, prennent part à une écoute active des méditations bibliques. Certains membres du Forum Protestant diffusent quotidiennement des textes de la Bible en français. Les réponses des uns et des autres se limitent souvent à des « Amen et Alléluia !» ou à des émoticons d’approbation ; c’est le signe d’une présence vivante et joyeuse. Ce « Forum protestant », ouvert en 2013 est un lieu de parole, d’encouragement mutuel et d’écoute ; il semble correspondre à un besoin.

La fête du travail

Depuis deux ans, le 1er mai est célébré de manière assez originale par l’EPFB. L’Eglise ferme ses portes ce dimanche-là et se joint à la manifestation des « Domestic workers ». Une forme de célébration en actes. A cette occasion, ces femmes employées de maison, issues des pays les plus pauvres de notre monde, revendiquent un minimum de droits et de reconnaissance. Leur leitmotiv : la reconnaissance par l’Etat Libanais de l’article 189 du code international du travail qui leur confèrerait un peu plus de dignité en termes de droit. Est-ce la place d’une Eglise ? C’est en tous cas le chemin que le pasteur de l’EPFB (plus que l’Eglise au  sens institutionnel), a choisi de suivre : accompagner chacun au plus près de ses combats, de ses souffrances.

II. L’ENQUÊTE

Le terrain d’enquête se situe clairement ici dans un espace circonscrit à l’Eglise protestante française de Beyrouth, ses cultes, ses rencontres formelles et informelles. L’objet de l’enquête : les fidèles issues de la migration, travailleuses domestiques malgaches au Liban, participantes de la vie de l’EPFB.

Le sujet de l’enquête : comment la communauté migrante malgache s’identifie-t-elle à l’Eglise protestante française de Beyrouth et comment en modifie-t-elle en même temps la réalité ?

L’enquête quantitative sous forme de questionnaire anonyme a été réalisée auprès de 10 personnes fréquentant régulièrement la communauté.

L’enquête qualitative, sous forme d’un entretien personnalisé a été proposé à la première personne arrivée à l’EPFB en 1996.

1. L’enquête quantitative : le questionnaire.

Les données sont regroupées dans le rédactionnel suivant en trois chapitres :  1. Données générales relatives au profil personnel, social et ecclésial ; 2. L’Eglise comme réponse aux besoins 3. La communauté malgache au service de l’Eglise (en italique, les commentaires).

1. Profil personnel, social et ecclésial

  • 10 femmes malgaches (8 d’âge mûr et 2 plus jeunes), de toutes origines sociales, vivant au Liban dans des conditions (satisfaisantes = 3 ou acceptables = 5 pers / ou difficiles à supporter = 1) depuis (7 à 20 ans = 7 pers / moins de 6 ans = 3 pers), connaissant l’EPFB depuis (1 à 5 ans  = 5 pers / entre 7 et 17 ans= 5 pers), fréquentant l’EPFB (très régulièrement = 5 pers / autant qu’elles le peuvent = 5 pers), et mettant entre 10 mn et 30 mn pour se rendre au culte dominical (= 7 pers) ou entre 30 mn et 1h30 = 3 pers) ont répondu au sondage.
  • Leur niveau d’études à Madagascar est très diversifié (5 = BAC et plus / 5 = le niveau primaire ou brevet) ainsi que leur connaissance du français : (5 = très bon et bon / 5 = moyen et pas très bon).

Cette réalité va affecter la manière dont ces femmes s’identifient à l’Eglise. Le lien ne passe pas nécessairement et uniquement par la compréhension du message annoncé par l’Eglise ou sa théologie.

  • 6 personnes sont issues du protestantisme historique malgache, 3 du milieu évangélique et 1 de l’Eglise catholique.

Ce qui confère à la communauté un caractère plutôt homogène du point de vue de la spiritualité chrétienne.

2. L’Eglise comme réponse aux besoins

  • Elles estiment unanimement avoir reçu un accueil « très chaleureux » à l’EPFB

L’unanimité, malgré le caractère anonyme des réponses, peut laisser penser que les personnes n’ont pas eu la liberté de dire quelque chose de dévalorisant à l’égard de l’Eglise d’accueil. Cette donnée est exploitable mais avec prudence.

  • L’Eglise est premièrement un lieu d’enseignement (5 pers ont situé le service de la parole en premier choix) et d’expression de la louange communautaire (4 pers en premier choix), une seule a définie l’Eglise prioritairement comme une « communauté spirituelle».
  • Elles estiment que la prédication du pasteur est facile ou très facile à comprendre (9 pers), une seule répond : « pas très facile à comprendre ».

Là encore, le sondage émanant du pasteur, il n’est pas impossible que la liberté de réponse ait été affaiblie.

  • En rapport avec les condoléances malgaches, rituel très codifié, le questionnaire offrait la possibilité d’une expression libre. Trois axes de réponses émergent ; certaines réponses cumulant les éléments propres à chaque axe. Le premier axe, mineur, que l’on peut appeler « l’axe identitaire » affirme l’importance de manifester la solidarité-unité entre compatriotes malgaches (3 pers) pers. 2. Le second, « l’axe spirituel » évoque la foi chrétienne (3 pers). 3. Le troisième, « l’axe affectif » est très majoritaire, (8 pers évoquent l’affection à donner pour la personne en souffrance).

Il est intéressant de relever que les aspects affectifs et spirituels sont exprimés plus fortement que le sentiment d’unité nationale. La « malgachité » au cœur d’un évènement traditionnel tel que les condoléances passe après l’affection et le rappel de l’espérance chrétienne.

  • Les excursions (2 cultes en pleine nature par an), permettent premièrement, de faire le culte autrement (5 pers) et de changer d’air (3 pers) ; la fraternité est placée 4 fois dans le binôme de tête.

Ce besoin de vivre l’Eglise autrement loin de la ville, au grand air pour resserrer les liens exprime un besoin évident que la situation sociale de ces femmes explique aisément. L’Eglise répond ici à un besoin « d’ailleurs et d’autrement »

  • L’Eglise soulage-t-elle la détresse sociale de ses fidèles? La réponse est « OUI » à 9 réponses contre 1 « NON ».
  • Selon une majorité, les représentants malgaches au Conseil de paroisse sont là pour « présenter des projets » (5 pers) et pour une minorité importante « représenter la communauté malgache » (4 pers)

Il est intéressant de relever qu’une majorité de réponses fait porter la responsabilité des responsables malgaches du Conseil sur le bien commun et non sur les besoins propres au groupe malgache (5 pers). Même si cette demande arrive juste après (4 pers) ! Indice d’une bonne intégration de la communauté malgache dans l’Eglise.

  • Pour clore ce chapitre une question ouverte sur le sens de l’Eglise. Trois personnes évoquent la référence malgache mais dans des domaines différents. L’Eglise offre aux malgaches une possibilité de se retrouver entre compatriotes 2. d’évangéliser les « brebis malgaches perdues ». 2. Elle offre un culte très proche du culte protestant malgache.

Les autres réponses évoquent des aspects plus classiques : l’Eglise comme lieu d’adoration, d’enseignement, de communion spirituelle et de prière les uns pour les autres.

3. La communauté malgache au service de l’Eglise

  • Qu’apporte le chant malgache dans l’Eglise ? La possibilité de « participer au culte » (7 pers) ; la possibilité de « se sentir reconnu » (2 pers). L’importance de la traduction des chants malgaches en français est reconnue unanimement (10/10)

Le culte n’est pas perçu ici comme un lieu où l’on vient chercher, prendre, mais comme un lieu où l’on vient donner de soi dans sa particularité culturelle et y être reconnu, non seulement toléré.

  • Et quand on demande ce que le groupe malgache apporte à l’Eglise, le langage de la joie est mis en exergue (joie 5x, bonheur 1x, « vivacité » 1x, louange 5x) ; la communion spirituelle, la fraternité, apparaissent comme un apport majeur (6x) ; enfin le « don de la diversité » est également souligné, même si dans une moindre mesure (3x).

Une remarque isolée mais tellement juste, relève que le groupe malgache apporte le nombre !

Une autre remarque, dont il faudrait sonder la profondeur théologique : la présence malgache apporte « du réconfort spirituel » (1x). Cette communauté fait manifestement du bien aux membres historiques. Comment s’apitoyer sur son sort quand les chants polyphoniques de ces femmes, esclaves des temps modernes, remplissent le temple et les cœurs ?

2. Eléments d’analyse

  • Le dépouillement de cet échantillon de données révèle un aspect inattendu : la communauté malgache ne fait pas communauté dans la communauté. Elle fait Eglise avec les autres tout en exprimant sa particularité culturelle et linguistique. Ses attentes ou ses besoins ne sont pas différents de ceux de n’importe quel autre membre.
  • La communauté malgache a conscience d’être un facteur de vitalité pour l’EPFB. L’Eglise serait-elle encore là sans cette « manne paroissiale », cette présence fidèle et engagée ?
  • Il est enfin intéressant de relever la vocation sociale de l’Eglise L’accueil qu’elle réserve à ces femmes exploitées – même si, dans de nombreux cas, traitées avec respect par l’employeur – lui ouvre un véritable champ missionnaire.

III. L’ENQUÊTE QUALITATIVE : L’ENTRETIEN

Notre choix d’entretien s’est porté sur l’une des toutes premières personnes à avoir franchi le parvis du temple de l’Eglise protestante française de Beyrouth en 1996, il y a  vingt ans. Ce témoin est elle-même travailleuse domestique au Liban et protestante (FJKM).

Vous faites partie des pionnières malgaches de l’EPFB. Qu’est-ce qui vous a poussé à rechercher une Eglise au Liban ?

Le tout premier c’est Emmanuel, un ami protestant malgache. Comme chrétien francophone, on lui avait conseillé l’Eglise maronite Saint-François à Hamra. Là, il rencontre Gaston, un ami de Luc – le gardien du temple protestant. Juste après la messe, Gaston emmène Emmanuel chez Luc qui habitait au Collège protestant. Luc lui fait rencontrer le pasteur Robert et c’est ainsi que la toute première connexion s’est faite. Ensuite Emmanuel m’a fait rencontrer Luc le dimanche suivant et Luc nous a conduit au temple. Il y avait très peu de personnes présentes ; le culte n’avait lieu que tous les 15 jours. Je me souviens de ce jour. Nous sommes entrés à 4 malgaches  dans un temple presque vide.

 Vous souvenez-vous de vos premières impressions quand vous êtes entrée dans le temple ?

Le pasteur Robert nous a accueillies avec joie et nous a demandé d’inviter tous nos amis malgaches à rejoindre l’Eglise. Nous étions reconnaissants de découvrir une Eglise pour nous, de pouvoir chanter à nouveau les cantiques protestants qui ont les mêmes mélodies à « Mada » ou ici. C’était la fête ! A la fin du culte, le pasteur et sa femme nous ont invités à prendre un café au presbytère. Les pasteurs nous ont toujours soutenues. Ils n’hésitent pas à appeler les familles libanaises pour demander des autorisations de sortie en faveur de leurs « bonnes protestantes »

Qu’est-ce qui a changé depuis votre arrivée en 1996 ?

L’Eglise n’a pas changé sur le plan de sa foi. L’annonce de l’Evangile est toujours la même. Ce qui a changé, c’est qu’il y a un culte tous les dimanches aujourd’hui et, malgré la démolition du temple, j’observe une plus grande affluence au culte. La création de la chorale malgache a certainement favorisé cette croissance. La démolition a été un choc. C’était notre Eglise !

Je me souviens que dans l’ancien temple, il y avait les Malgaches à gauche et les Français à droite ? N’est-ce pas une drôle de façon de faire Eglise ensemble ?

Oui c’est vrai ! Mais je ne crois pas que ce soit le résultat d’une ségrégation ou d’une méfiance. Les Malgaches, comme toutes les minorités à l’étranger ont tendance à se regrouper parce qu’ils parlent la même langue. Le pasteur Robert voulait aussi qu’on se mélange ! Je n’ai jamais ressenti de malaise. Au contraire, l’Eglise protestante française nous a rendu la dignité que nous avions perdue en venant au Liban. Toute la semaine je suis une bonne et le dimanche je suis une chrétienne au même titre que les autres.

Si je vous demande trois mots pour décrire que ce que cette Eglise représente pour vous ?

Foi, Dignité et Partage ! La foi, c’est ce que l’Eglise annonce et que nous croyons ; c’est aussi ce qui nous rassemble. La dignité est au centre ! Je ne savais pas que je trouverai un cadeau aussi précieux dans ce pays qui m’a dépossédée de ma dignité humaine. Le partage enfin, c’est la vie communautaire qui se fabrique au fil des années. On apprend à se reconnaître comme frères et sœurs des quatre coins du monde, dans nos différences culturelles ou même de croyances.

Le service de condoléances est aujourd’hui ouvert à tous, pas seulement aux fidèles de l’Eglise. Vous êtes d’accord avec ça ?

Une personne dans la peine n’est ni protestante, ni catholique, ni athée, elle est juste dans la peine. L’Eglise par vocation doit se tenir aux côtés de ces personnes endeuillées. Elle doit accueillir sans condition toute personne en demande de réconfort. Cet accueil inconditionnel peut aussi produire un déclic chez la personne. Dieu agit au travers de notre amour. C’est lui qui évangélise son Eglise. Il reste beaucoup de femmes malgaches à rejoindre !

Vous êtes membre du groupe WhatsApp : qu’est-ce qu’il vous apporte?

J’écoute les méditations du vendredi soir après le travail quand je suis au calme dans ma chambre. Je suis aussi abonnée au site web de l’Eglise ; je reçois les prédications et cela nourrit ma foi. Mais au moins trois fois par semaine  après ma journée de travail, je fais du baby sitting jusqu’à minuit. Je rentre trop fatiguée pour écouter et je me couche directement.

Comment vois-tu l’avenir de la communauté malgache dans l’Eglise ?

Il faut que nous soyons vigilants la communauté malgache est fragile. Il y a eu par le passé des problèmes de mésententes entre responsables. Il y a eu aussi des groupes concurrents et même la chorale a connu des moments difficiles. Ces tensions pourraient mettre l’Eglise en difficulté. Je crois que le rôle du pasteur est ici très important. Il doit rassembler et continuer de travailler à l’unité entre tous. Il doit à la fois veiller à ne pas entrer dans les petites histoires et rester ferme dans la direction à donner. C’est sans doute l’un des grands défis à venir.

(Ps. L’entretien a eu lieu en 2016, au moment où de fortes tensions se faisaient sentir au sein  de la communauté malgache, ce qui n’est plus le cas au moment de la publication de cet article)

Conclusion Générale

Cette enquête révèle une très belle histoire. Elle apporte la « preuve » que Dieu n’abandonne pas son Eglise dès lors qu’il a une mission à lui confier.

Alors que l’Eglise Protestante Française de Beyrouth à la fin du siècle dernier arrivait doucement à la fin de son histoire au Liban, une manne venue de Madagascar et d’Afrique a ouvert de nouvelles perspectives.

Comment la communauté migrante malgache est-elle parvenue à s’identifier à l’Eglise Protestante Française de Beyrouth ? De la plus simple des manières. En s’y laissant accueillir et en y apportant humblement l’expression de sa foi. Cette rencontre montre que la mixité ethnique et culturelle est le plus beau cadeau qui puisse être fait à l’Eglise du Christ. Il est tellement facile (et tellement ennuyeux !) de rester ce que l’on est pour l’éternité. C’est peut-être cela l’enfer…!

Cette étude a montré que la « communauté malgache » – expression devenue désormais inappropriée, a modifié la réalité et le témoignage de l’EPFB. Quelques témoignages rapportent que d’anciens membres franco-libanais ont cessé de venir face à l’affluence des « gens de couleur ». Mais la bénédiction est pour ceux qui la saisissent dans la foi. En vingt ans, l’EPFB est passée du statut « d’Eglise d’amis » à celui d’« Eglise en mission ». Depuis trois ou quatre ans, se greffe sur le vieux tronc historique, un nouveau rameau : celui de la communauté « africaine ».

Luc Dingamoundou, tchadien d’origine, « employé » du temple et du CPF dans les années de guerre (1975-1990), serait heureux de constater l’évolution actuelle de l’Eglise et l’accroissement de la population africaine. Son accueil chez lui de toute personne isolée ou en recherche d’un moment d’amitié, était un sas d’entrée à l’Eglise protestante française.

Aujourd’hui, les uns avec les autres, indépendamment de leur origine ou de leur ancienneté, contribue par leur présence, leur foi et leur amitié, à bâtir une Eglise différente. Dans un monde libanais communautarisé et socialement très compartimenté, l’Eglise protestante française de Beyrouth porte un témoignage à la fois fragile et unique. Que Dieu prolonge encore ses jours !

Un verre de l’amitié très joyeux à l’occasion de la visite au Liban du président de la Fédération protestante de France, François Clavairoly.

« La saison des figues » (méditation de Marc 11.11-20)

Le sermon du lendemain

Lundi 10 septembre 2018

« La saison des figues » (Marc 11.11-20)

Évangile selon Marc 11.11-26 (TOB)

12 Le lendemain, à leur sortie de Béthanie, il eut faim. 13 Voyant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il n’y trouverait pas quelque chose. Et s’étant approché, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas le temps des figues. 14 S’adressant à lui, il dit : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! » Et ses disciples écoutaient.

20 En passant le matin, ils virent le figuier desséché jusqu’aux racines. 21 Pierre, se rappelant, lui dit : « Rabbi, regarde, le figuier que tu as maudit est tout sec. » 22 Jésus leur répond et dit : « Ayez foi en Dieu. 23 En vérité, je vous le déclare, si quelqu’un dit à cette montagne : “Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer”, et s’il ne doute pas en son cœur, mais croit que ce qu’il dit arrivera, cela lui sera accordé. 24 C’est pourquoi je vous déclare : Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et cela vous sera accordé. 25 Et quand vous êtes debout en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez, pour que votre Père qui est aux cieux vous pardonne aussi vos fautes. »

Le récit du figuier maudit par Jésus est une histoire simple mais qui dérange beaucoup.  Ce n’est pas l’histoire d’un pauvre figuier carbonisé qui m’émeut… Ce qui fait problème, c’est que le figuier est une image de notre humanité. Le figuier c’est moi, c’est nous ! Et Jésus ici est désespéré de ne pas trouver de fruit dans le cœur de l’homme.

Bénédiction et malédiction

Qu’est-ce que ce fruit ? Il y a la longue liste de Gal 5.22 où Paul explique ce qu’est le fruit de l’Esprit.

Porter du fruit, c’est donc devenir des femmes et des hommes en relation, capables d’accueil, de vérité et de fraternité. Des compagnons d’humanité auprès de qui il fait bon vivre, des gens qui diffusent autour d’eux espérance, soutien et affection.

Mais il arrive que nous ne portions pas de fruits. Nous sommes centrés sur nous-mêmes ; de loin nous paraissons brillants, agréables, bons et intelligents, mais dans le regard du Christ qui sonde la profondeur des cœurs, nous sommes secs de l’intérieur. Notre vie n’est pas un lieu de partage, de rencontre. Peu à peu, ceux qui s’approchent de nous s’éloignent ; nous nous desséchons dans un égocentrisme solitaire qui nous tue à petit feu. Tel est le figuier de Marc 11.

Jésus en le maudissant ne fait que constater une réalité. On pourrait résumer la situation ainsi : porter du fruit pour les autres, c’est choisir la vie. Vivre en priorité pour soi, c’est choisir la malédiction.

Une envie de femme enceinte ?!

Une seule chose me dérange dans ce récit, plus encore que la malédiction de Jésus ; c’est cette petite phrase qui à première vue ressemble à une simple information, mais qui est beaucoup plus que cela. Marc précise que « ce n’était pas la saison des figues ».

Je ne comprends pas le titre traditionnellement donné à ce passage dans nos traductions : « Le figuier stérile ». Il n’est pas question de stérilité mais de non production hors saison.

Comment Jésus peut-il maudire un figuier qui ne porte pas de fruit quand ce n’est pas sa saison ? C’est révoltant ! Autant demander à un manchot de devenir champion de tennis !

Mais je n’arrive pas à croire non plus que Marc nous raconte un caprice de femme enceinte qui aurait une envie de fraises à Noël ! Marc est le seul à ajouter cette petite phrase. « Ce n’était pas la saison des figues… ». Quel est le sens de cette indication ?

Souvenez-vous que le figuier, c’est nous et non un arbre ! On peut reformuler le problème ainsi :  Quel est le bon moment pour vivre en chrétien ? Le dimanche matin ? Non pas seulement. Le chrétien est donc comme un figuier qui porterait du fruit toute l’année, saison et hors saison.

Cette idée de « fructification permanente » du croyant est bien au cœur de la pensée de Jésus. La pensée ou la logique du Royaume de Dieu est inverse à celle de notre monde.

Une scène d’évangile en Gare du Nord

Je me trouvais dans un train de banlieue à Paris cet été quand une femme avec un enfant au bras monte dans la rame. J’avais couru pour avoir ce train. Pas de guichet sur mon chemin pour acheter un ticket. Je ne voulais pas manquer ce train. Je m’assoie, inquiet. La femme avec son enfant au bras commence à demander l’aumône aux voyageurs. Je ne l’ai même pas vu me tendre la main tellement j’étais occupé à guetter le contrôleur.

La femme à l’enfant tend sa main vers une autre femme, assise un peu plus loin. Une femme qui de toute évidence vit aussi dans la rue. Elle est sale et semble fatiguée, chargée d’un gros sac à dos… Elle sort de son sac une belle banane et la donne à la femme et à son enfant ; elles se sourient. Je venais de rencontrer la femme figuier selon le cœur de Jésus. Celle qui porte du fruit tout le temps. Elle ne possède pas grand-chose mais elle trouve la force ou la simplicité de le partager. Elle a des yeux pour voir et un cœur pour accueillir.

L’évangile n’est pas seulement un vieux texte poussiéreux qu’il faut lire et commenter à l’Église le dimanche matin ou pour sa méditation personnelle. L’Évangile, c’est le rendez-vous de la vie qui se joue à tous les coins de rues, tous les jours que Dieu fait. Pour cela, il faut des yeux pour voir, quelquefois pour pleurer, et un cœur pour comprendre. Ce jour-là, dans ce train-là, mon figuier n’avait pas de figue… J’étais emprisonné par mes problèmes personnels ; je n’ai pas vu le Christ s’approcher de moi et me tendre la main. La logique du Royaume de Dieu consiste à faire de la place à celle ou celui qui tend les mains, quelle que soit la raison, quel que soit le moment…

A l’Eglise d’Harry Potter.

Quand le groupe repasse le lendemain, le figuier a séché… et Pierre interroge le Christ. Jésus répond au groupe des disciples : « Ayez foi en Dieu. Tout ce que vous demanderez en priant croyez que vous l’avez reçu. ». Alors que Pierre attend peut-être un enseignement du maître sur l’art de donner, Jésus donne une leçon sur l’art de recevoir.

Recevoir quoi ? Une foi à déplacer les montagnes ! On a souvent compris cette réponse de Jésus comme une invitation à rechercher la puissance des miracles. Certains mouvements évangéliques basent leurs réunions sur ces manifestations du surnaturel, au point qu’on se demande parfois si l’on se trouve dans l’Église de Jésus-Christ ou celle d’Harry Potter !

Une montagne de problèmes

Je me demande : « Quel serait l’intérêt de déplacer une montagne ? » A-t-on pensé aux conséquences ? Aux pauvres montagnards, aux animaux qui vont se faire écraser ! Les sources ? Et le tsunami que va provoquer la projection de la montagne dans la mer ! Est-ce qu’on y a pensé ?! C’est absurde ! Non, à l’évidence, Jésus ne nous demande pas de rechercher ce genre de manifestations. Par le mot « montagne », il désigne une autre réalité. Notre langue française l’a bien compris quand elle parle  » d’une montagne de problèmes ! » C’est celle-là précisément que nous sommes appelés à déplacer. C’est ce figuier sans fruit, cette vie centrée sur elle-même qui doit être séchée. Jésus nous demande de tuer en nous le mensonge, l’hypocrisie, l’indifférence, la violence, la soif de posséder, la négation et l’exclusion de l’autre.

Peut-être ici, plus précisément encore, ce qui est condamné par Jésus, c’est le désir de séduire, de paraître, de manipuler. Le figuier est attirant, ses feuilles vertes évoquent l’abondance. C’est un avertissement aux religieux d’Israël qui disent et ne font pas, qui s’attachent à l’apparence de la religion et en délaissent le cœur (ou au pasteur qui prend le train en Gare du Nord !)

Ne cherchez pas à vous améliorer, devenez croyant !

Voilà sœurs et frères, je vous laisse à votre figuier, j’en ai bien assez du mien. Mais ne vous inquiétez pas trop. Le secret d’un figuier plein de figues nous est révélé par Jésus : « Ayez foi en Dieu ! ». Oui, avant de donner, il faut apprendre à recevoir. Nous ne nous sauverons pas nous-mêmes et nous ne sauverons personne autour de nous. L’appel de l’Evangile, c’est de laisser le Christ faire mourir en nous tout ce qui ne sert pas la bonne nouvelle de la vie ; tout ce qui n’enrichit pas ceux qui viennent à nous. La foi, Jésus la donne.

Voilà la vraie puissance : celle qui consiste à laisser agir en nous la grâce de Dieu. Et tout le reste sera donné par-dessus ! AMEN !

« Oussama, le voyageur du oud » (17 juin 2018)

Ce Dimanche 17 juin 2018 à 18h30, le jardin de la rue de Damas atteignait presque sa capacité d’accueil maximale. Un premier « concert -test » pour savoir enfin si le public franchirait les 30 mètres qui séparent la rue de Damas du jardin, tout au fond, et qui vous oblige à traverser en suivant l’allée centrale le cimetière protestant français. Une traversée vers un lieu de vie. Ils l’ont fait ! Familles, enfants, amis, inconnus aux visages intrigués, 90 adultes et une dizaine d’enfants se retrouvèrent ce soir-là au jardin pour le concert d’Oussama Abdel Fatah. Un son excellent assuré par Jean Gibran et « Sound People ».

Françoise Toscane, enseignante au CPF, a choisi des mots forts pour vous raconter…

« Le cimetière protestant des étrangers est sur la route mythique de Damas, qui a séparé, fut un temps, l’ouest et l’est de Beyrouth. Dans ce lieu de paix, adossée au mur, une tendre pelouse invite au repos et à la méditation. Dimanche, Pierre Lacoste, le pasteur, nous invite à un concert de Oud. Oussama Abdel Fatah, Le musicien, joue une musique aux rythmes hypnotiques et vertigineux. Je ferme les yeux. J’imagine Zyriab, ce musicien de Oud chassé d’Arabie et parti se réfugier à Cordoue. Je suis dans le désert. Je vois aussi Laurence d’Arabie et son enchantement. Je sens l’odeur du thé, qui se mêle au flamenco d’Andalousie. Il y a le bruit des chameaux et les pas des chameliers qui s’enfoncent dans le sable profond. On marche dans le désert au portes de l’orient vers Cordoue la grande. Tout autour, c’est calme, les bébés ne bougent pas, ils écoutent, eux aussi emportés par la mélodie. Le musicien joue, chante et regarde sa petite fille de quelques mois qui bouge dans les bras de sa maman. Pour qui joue t’il ? Les enfants, attentifs, s’agitent peu à peu et filent dans le cimetière au milieu des tombes. Ils s’amusent et c’est simple. Le public entend quelques rires à peine étouffés, et quelques « chut ! » des parents. Les enfants courent entre les tombes, jouent, ramassent une pomme de pin, la lancent. Je les regarde et tout à coup, je suis envahie d’émotion. Un instant de bonheur : ces enfants ont peut-être tout compris en gambadant ainsi en liberté. Qui a dit que les morts avaient besoin de vide et de silence ? En sortant, je rencontre Nadine qui me parle de sa grand-mère espagnole qui aimait visiter les cimetières. Je me souviens de la mienne. Elle était catalane et adorait m’emmener dans les cimetières. L’idée que sa grand-mère ou ses parents se retrouveraient un jour dans un cimetière faisait pleurer mon petit frère. Moi, je regardais les fleurs en porcelaine, je trouvais ça laid. Je détestais ma grand-mère qui adorait nous faire de la peine. Et puis, je voyais des tombes fleuries et d’autres pas, des tombes ostentatoires et d’autres pas, des tombes entretenues et d’autres pas. C’est peut-être à ce moment là que j’ai compris l’humanité. Même les morts sont traités différemment selon leur rang et l’amour qu’on leur porte. Ce dimanche soir, le Oud a été entendu par tous, les vivants et les morts, avec la même émotion et la même énergie. Là, tout au fond de la terre ou tout en haut du ciel, les morts ont dû aussi pleurer en écoutant ces caravanes de chameaux s’élancer dans le désert, entourées d’enfants qui nous souhaitaient une belle route. »

Françoise TOSCANE

« Un moment au jardin… »

L’Eglise protestante française de Beyrouth lance ce mois de juin un programme d’événements culturels, intitulé : « Un moment au jardin… ». Depuis le mois d’octobre 2017, le cimetière protestant de la rue de Damas est prolongé d’un jardin, véritable oasis de paix, au cœur de la ville de Beyrouth. Ouvert au public tous les jours (8h-14h), le jardin se veut aussi lieu de rencontre autour d’événements culturels. Le dimanche 17 juin prochain, à 18h30, nous vous invitons à rencontrer Oussama Abdel Fatah, oudiste libanais et chanteur de poésie arabe empreinte de spiritualité soufi. Son spectacle, non sans résonance avec le lieu, s’intitule : « Hors sujet ». A l’issu du concert, pour prolonger la rencontre, un « apéritif solidaire » sera servi.