Pasteur de l'Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013

« Oussama, le voyageur du oud » (17 juin 2018)

Ce Dimanche 17 juin 2018 à 18h30, le jardin de la rue de Damas atteignait presque sa capacité d’accueil maximale. Un premier « concert -test » pour savoir enfin si le public franchirait les 30 mètres qui séparent la rue de Damas du jardin, tout au fond, et qui vous oblige à traverser en suivant l’allée centrale le cimetière protestant français. Une traversée vers un lieu de vie. Ils l’ont fait ! Familles, enfants, amis, inconnus aux visages intrigués, 90 adultes et une dizaine d’enfants se retrouvèrent ce soir-là au jardin pour le concert d’Oussama Abdel Fatah. Un son excellent assuré par Jean Gibran et « Sound People ».

Françoise Toscane, enseignante au CPF, a choisi des mots forts pour vous raconter…

« Le cimetière protestant des étrangers est sur la route mythique de Damas, qui a séparé, fut un temps, l’ouest et l’est de Beyrouth. Dans ce lieu de paix, adossée au mur, une tendre pelouse invite au repos et à la méditation. Dimanche, Pierre Lacoste, le pasteur, nous invite à un concert de Oud. Oussama Abdel Fatah, Le musicien, joue une musique aux rythmes hypnotiques et vertigineux. Je ferme les yeux. J’imagine Zyriab, ce musicien de Oud chassé d’Arabie et parti se réfugier à Cordoue. Je suis dans le désert. Je vois aussi Laurence d’Arabie et son enchantement. Je sens l’odeur du thé, qui se mêle au flamenco d’Andalousie. Il y a le bruit des chameaux et les pas des chameliers qui s’enfoncent dans le sable profond. On marche dans le désert au portes de l’orient vers Cordoue la grande. Tout autour, c’est calme, les bébés ne bougent pas, ils écoutent, eux aussi emportés par la mélodie. Le musicien joue, chante et regarde sa petite fille de quelques mois qui bouge dans les bras de sa maman. Pour qui joue t’il ? Les enfants, attentifs, s’agitent peu à peu et filent dans le cimetière au milieu des tombes. Ils s’amusent et c’est simple. Le public entend quelques rires à peine étouffés, et quelques « chut ! » des parents. Les enfants courent entre les tombes, jouent, ramassent une pomme de pin, la lancent. Je les regarde et tout à coup, je suis envahie d’émotion. Un instant de bonheur : ces enfants ont peut-être tout compris en gambadant ainsi en liberté. Qui a dit que les morts avaient besoin de vide et de silence ? En sortant, je rencontre Nadine qui me parle de sa grand-mère espagnole qui aimait visiter les cimetières. Je me souviens de la mienne. Elle était catalane et adorait m’emmener dans les cimetières. L’idée que sa grand-mère ou ses parents se retrouveraient un jour dans un cimetière faisait pleurer mon petit frère. Moi, je regardais les fleurs en porcelaine, je trouvais ça laid. Je détestais ma grand-mère qui adorait nous faire de la peine. Et puis, je voyais des tombes fleuries et d’autres pas, des tombes ostentatoires et d’autres pas, des tombes entretenues et d’autres pas. C’est peut-être à ce moment là que j’ai compris l’humanité. Même les morts sont traités différemment selon leur rang et l’amour qu’on leur porte. Ce dimanche soir, le Oud a été entendu par tous, les vivants et les morts, avec la même émotion et la même énergie. Là, tout au fond de la terre ou tout en haut du ciel, les morts ont dû aussi pleurer en écoutant ces caravanes de chameaux s’élancer dans le désert, entourées d’enfants qui nous souhaitaient une belle route. »

Françoise TOSCANE

« Un moment au jardin… »

L’Eglise protestante française de Beyrouth lance ce mois de juin un programme d’événements culturels, intitulé : « Un moment au jardin… ». Depuis le mois d’octobre 2017, le cimetière protestant de la rue de Damas est prolongé d’un jardin, véritable oasis de paix, au cœur de la ville de Beyrouth. Ouvert au public tous les jours (8h-14h), le jardin se veut aussi lieu de rencontre autour d’événements culturels. Le dimanche 17 juin prochain, à 18h30, nous vous invitons à rencontrer Oussama Abdel Fatah, oudiste libanais et chanteur de poésie arabe empreinte de spiritualité soufi. Son spectacle, non sans résonance avec le lieu, s’intitule : « Hors sujet ». A l’issu du concert, pour prolonger la rencontre, un « apéritif solidaire » sera servi.

Confirmations à l’EPFB (15.04.2018)

En ce dimanche 15 avril 2018, l’Eglise protestante française de Beyrouth a célébré un grand culte.

Le gâteau des confirmations marqué des textes bibliques choisis par les catéchumènes

Rosa et Nirina, membres des Eglises protestantes FJKM à Madagascar, ont toutes deux confirmé leur baptême en prononçant des paroles d’engagement, très émouvantes, à suivre désormais le chemin de Dieu.

La chorale malgache en grande tenue a fait une entrée solennelle à la suite des confirmantes et du pasteur. Une centaine de personnes s’étaient massées dans la salle de réunion du CPF pour vivre l’événement. Nirina et Rosa ont suivi un parcours catéchétique d’un semestre au cours duquel elles ont pu approfondir leur connaissance de la Bible et débattre de questions relatives à l’engagement chrétien.

Voici les paroles qui scellent aujourd’hui cet engagement :

 

Nirina : « Je connais les projets que j’ai formés sur vous, dit l’Éternel, projets de paix et non de malheur, afin de vous donner un avenir et de l’espérance. » (Jérémie 29.11)

Rosa : « Heureux celui à qui la transgression est remise, À qui le péché est pardonné! 2 Heureux l’homme à qui l’Éternel n’impute pas d’iniquité, Et dans l’esprit duquel il n’y a point de fraude ! (Psaume 32.1-2)

Nous leur souhaitons un chemin plein de vie et de grâce !

Monsieur Achraf, a réalisé une vidéo de la célébration que nous partageons avec vous :

Fête des Rameaux au jardin de la rue de Damas

A l’ombre des cyprès et des oliviers, la petite communauté protestante des « Hauts de la Colline » rassemblée dans son jardin de la rue de Damas (25.03.18)

Cette fête des Rameaux 2018 restera dans les mémoires des fidèles de l’Eglise protestante française de Beyrouth.

Célébrée pour la première fois au jardin de la rue de Damas – entièrement rénové et inauguré à l’occasion du jubilé de la Réforme en octobre 2017 – plusieurs questions restaient pourtant en suspens…

La communauté des Hauts de la Colline, composée en grande partie de personnes originaires de Madagascar et d’Afrique, éprouve, c’est bien connu, quelques réticences à entrer dans les cimetières.

Ce jour des Rameaux était donc un  jour test. L’espace de verdure et de paix, rendez-vous des oiseaux et des visiteurs de passage, bien séparé du cimetière, allait-il exercer un pouvoir d’attraction suffisant ?

Une quarantaine de fidèles se rassembla ce jour-là pour célébrer le culte. Quelques témoignages cueillis à la sortie nous encouragent à recommencer. C’est un bon début.

La prochaine célébration sera franco-allemande à l’occasion du départ du pasteur Jonas Weiss Lange et de son épouse Chris.

En cette période d’attente interminable du nouveau temple, le jardin de la rue d Damas représente un lieu de rendez-vous très agréable, aussi bien adapté au recueillement qu’à la convivialité. De l’avis de tous, il ne faut pas tarder à recommencer !

J’aurais aimé… (une prière de Noël).

J’aurais aimé

Retourner dans le passé

Fouiller la vieille étable

Retrouver la mangeoire

sentir le foin, la paille,

L’odeur de la nuit

dans les rues blêmes de Bethléem

Un soir de lune, blanche et pleine.

 

J’aurais aimé

Dans la lumière étrange et belle

Entendre le chant des anges

Venus d’en haut

Et suivre les bergers

Sur les chemins de terre

Humer le parfum des bruyères

De la vigne et du figuier

Puis être saisi

Par les senteurs âcres et fortes

Des bêtes et du fumier

Dans l’écurie obscure.

 

J’aurais vu l’étoile

J’aurais marché avec les mages

L’or et l’encens entre mes mains

L’hommage à l’enfant

J’aurais vu le visage d’une maman

Qui n’en croit pas ses yeux

Et le cœur d’une maman

Qui hésite et qui doute

Qui se serre, qui se noue

Parce qu’elle pressent déjà,

Lisant en filigrane

Dans la trame du temps,

La venue d’un drame.

 

J’aurais aimé

Contempler les rides,

Les fronts plissés,

Les joues creusées

Sculptés par les années

Sur les visage d’Anne et de Siméon

.

J’aurais aimé avec eux

Déchiffrer l’histoire

Vivre l’accomplissement de la longue attente

Écrite en silence.

 

J’aurais aimé goûter la joie

J’aurais aimé toucher

Sentir, palper,

Et tenir dans mes mains

L’enfant nouveau-né…

 

Mais il ne reste rien…

Il ne reste rien que le vent n’ait emporté

Ni stèle dressée tombée du ciel

Ni mot gravé dans la pierre

Pour saisir et fixer l’insaisissable.

 

Et lui-même

L’enfant de Bethléem

L’enfant de Nazareth

Le promeneur inlassable

Le marcheur de Dieu

N’a pas écrit mot

ailleurs que sur le sable,

Quelques mots vite effacés

Par la colère et la haine.

Lui-même n’a rien laissé d’autre

Que des paroles et des gestes

dans nos fragiles mémoires.

 

Et pourtant c’est à eux

Hommes et femmes

Qu’il a confié son secret

Présence subtile et légère

Murmure et joie de Dieu.

 

Non ! Le granit et le marbre

Ne sont pas aptes

à conserver la vie,

La donner et la transmettre.

Ni l’or, ni l’argent

Pour parler du vivant.

 

J’aurais aimé…

Mais il ne reste rien.

Il a barré la route

À l’impossible retour

Vers la nostalgie et le passé.

C’est ici et maintenant

Que je dois le trouver

Dans le silence de mes nuits

Dans la brume de l’ennui

Dans la main d’un ami

Dans les rires et les pleurs

Dans les regards de tendresse

Dans le secret d’un amour

Dans le lumignon qui brille encore,

Dans la Parole vivante et partagée

Dans la foi toujours reçue, toujours demandée,

Dans l’espérance renouvelée en la promesse de Celui qui est, qui était, qui vient.

Visite de la Fédération Protestante de France à Beyrouth (9-13 décembre)

Du 9 au 13 décembre 2017, le pasteur François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France, accompagné des pasteurs Bertrand Vergniol et Bernard Antérion, respectivement secrétaire général du « Service protestant de mission » (Défap) et président de la « Communion des Eglises protestantes francophones dans le monde » (CEEEFE), ainsi que de M. Marc Friedel, président de l’APFB et de la Fondation des Cèdres, venait retrouver l’Eglise protestante française de Beyrouth. Second voyage depuis sa nomination en 2013, François Clavairoly avait un agenda millimétré.

Après la prédication au culte dominical axée sur la louange de Marie, témoignage des sans voix et des oubliés de notre temps (Luc 1.46-57), le pasteur Clavairoly remettait à la vice-présidente du Conseil presbytéral ainsi qu’au pasteur la médaille de Luther, frappée à l’occasion du 500e anniversaire de la Réforme.

Le verre de l’amitié et le buffet festif partagés sur fond de gospel malgache (https://youtu.be/tjj423Q3law), le Conseil presbytéral se réunissait autour du président de la FPF. A l’ordre du jour, présentation et discussion du projet de façade du nouveau temple. Le Conseil presbytéral exprimait majoritairement son attente d’un affichage clair des signes religieux indiquant la présence d’une Eglise protestante. La croix, la cloche historique et le nom « Eglise protestante Française » sont attendus haut et clair sur un projet architectural également révisé.

Le lendemain matin, visite à la présidence de la République libanaise où le Président Michel Aoun recevait les pasteurs Clavairoly et Lacoste pour un échange sur des sujets sensibles comme l’avenir des chrétiens d’Orient en Syrie et en Irak, ou le conflit israélo-paslestien. Les déclarations jugées irresponsables du président Trump à propos de la ville de Jérusalem ont été commentées. Le Président Aoun évoquait notamment les humiliations quotidiennes éprouvées par les chrétiens de Palestine.

Début d’après-midi, participation au Conseil d’administration de Présence Protestante Française au Liban (PPFL) avec évocation des questions préoccupantes comme la non-obtention du permis de construire du nouveau temple. Il apparaît important aux yeux des présidents de PPFL, FPF, DEFAP et CEEEFE de repenser le projet culturel et social dans sa globalité, projet qui, initialement, avait été adossé au témoignage de l’Eglise.

Visite à Rabieh, le lendemain, au Suprem Council des Eglises protestantes de Syrie et du Liban sous la houlette de son Président le Révérend Salim Sahyouni. La question de l’obtention du permis de construire occupa là encore l’essentiel des discussions. Le message du président Sahyouni fut le suivant : l’EPFB est membre du Supreme Council. Le protestantisme libanais est une petite famille (1% de la population du Liban) qui a besoin de toutes ses composantes. Il nous appelait à plus de proximité et de collaboration.

 

Après un déjeuner sur l’herbe dans le nouveau jardin du cimetière de la paroisse protestante française, rue de Damas, nous étions reçus à quelques centaines de mètres de là par Monsieur l’Ambassadeur de France, Bruno Foucher. Les échanges portèrent en particulier sur la question des réfugiés syriens et du couloir humanitaire mis en place en 2016 par les pays européens et coordonné pour la France et l’Italie par la Fédération de l’Entraide protestante et l’association catholique Sant Edgio.

Cette visite a laissé à l’Eglise protestante Française du Liban le sentiment d’avoir été écoutée et encouragée dans son témoignage. Le président au terme de ces visites a pu réaffirmer l’importance de reconstruire un temple bien identifié et non un bâtiment dont la timidité confessionnelle serait incompréhensible en contexte libanais. L’Eglise remercie vivement la délégation du protestantisme français pour leur présence et leurs encouragements.
Espérons que la prochaine visite sera celle de la pose de la première pierre.

Pierre Lacoste, pasteur de l’EPFB

« Dieu, Allah et Cyrus le Grand» : la Bible, le Coran et nous…

« Il est grand, le Seigneur, hautement loué, redoutable au-dessus de tous les dieux… » (Psaume 95.3)

« Proclame sa grandeur ! » (le Coran, Sourate 111.17)

« Ainsi parle le Seigneur à son messie, à Cyrus, qu’il a pris par la main pour lui soumettre les nations et désarmer les rois, pour lui ouvrir les portes à deux battants, car aucune porte ne restera fermée : À cause de mon serviteur Jacob, d’Israël mon élu, je t’ai appelé par ton nom, je t’ai donné un titre, alors que tu ne me connaissais pas. Je suis le Seigneur, il n’en est pas d’autre : hors moi, pas de Dieu. Je t’ai rendu puissant, alors que tu ne me connaissais pas, pour que l’on sache, de l’orient à l’occident, qu’il n’y a rien en dehors de moi. » (Es 45, 1.4-6)

« Sache donc, qu’en vérité, il n’y a point de divinité à part Allah » (Sourate 47,19 – Muhammad)


Une méditation tirée cette fois d’un article que j’ai publié fin octobre dans l’hebdomadaire catholique « Témoignage chrétien ».

Bible et Coran même combat (sanglant) ?

Il existe d’étranges ressemblances sémantiques entre la Bible et le Coran. En islam, l’appel à la prière (qui n’est pas coranique) débute par « Allahou akbar », ce qui signifie « Dieu est le plus grand » et invite les fidèles à confesser qu’il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu (lâ ilaha illa lâh[1]). Les versets de la Bible et du Coran ont été cités plus haut par ordre de ressemblance Le « proclame sa grandeur » du Coran ressemble en effet comme un frère au « El gadol Yahvé !» (Le Seigneur est un grand Dieu !) du Psaume 95.3 et la Sourate 47 au « Je suis le Seigneur et il n’y en a pas d’autre » d’Esaïe 45.6. On dit que les mêmes mots de la Bible et du Coran ne recouvrent pas exactement les mêmes réalités. Mais est-ce si sûr ici ?

Monseigneur Georges Khoder, figure orthodoxe libanaise du dialogue islamo-chrétien au Proche-Orient, explique que cette formule comparative Allahou akbar est un vestige du combat que le prophète Muhammad mena contre le culte des idoles à la Mecque pour faire triompher le monothéisme. La ka’aba[2], avec sa pierre noire, panthéon des croyances préislamiques contenait une foule d’idoles dont celle d’Allah, finalement reconnu comme l’unique et le plus grand de tous les dieux (l’effigie de Marie fut conservée dans un premier temps avant d’être également détruite).

Victoire du monothéisme, qui à l’image du culte de Yahvé, le Dieu d’Israël, s’imposa dans la guerre et le sang (cf. Elie et les prophètes de Baal en 1 Roi 18). Muhammad Elie, même combat ?

Est-il fatal que l’affirmation historique de l’exclusivité de Dieu, en Israël ou dans la Péninsule arabique fasse autant de morts ? Le monothéisme est-il violent par nature ?

Cyrus le Grand : grand comment ?

L’appel adressé en Esaïe 45 par Yahvé au roi Perse Cyrus le Grand, dit symboliquement autre chose du monothéisme. Premièrement, Cyrus n’est pas un homme d’Israël. C’est un Babylonien, un impur. Un homme non éligible à l’onction divine mais que le Dieu de Jacob prend néanmoins par la main. Dieu n’appelle pas un zélé d’Israël à rebâtir le temple de Jérusalem mais un ignorant doublé d’un païen. Cyrus n’est pas catéchisé par les prêtres juifs détenteurs du savoir religieux monothéiste, mais par Dieu lui-même : « Je te donnerai les trésors déposés dans les ténèbres, les richesses dissimulées dans les cachettes et tu sauras que c’est moi le Seigneur. Je t’ai appelé par ton nom. » (45.3).

Sa domination sur les nations est marquée par deux événements rapportés ici : les armes tombent et les portes des villes s’ouvrent (45.1). Inspiré par la parole et par l’Esprit du Dieu UN, Cyrus est grand ! Il déploie un règne sans violence. Après son passage, les portes restent ouvertes. Le Dieu UN est bien celui qui façonne au plus profond des cœurs une vision de l’unité fraternelle, attachant tous les hommes à une histoire et un destin communs. C’est en cela qu’il est grand. Une unité qui sait nommer et mettre en œuvre cet essentiel commun que les Évangiles reconnaîtront en Jésus, le Christ. En lui, Dieu est grand ! Ou pour reprendre la formule paradoxale et un peu galvaudée : en Lui, le Très-haut s’est fait le Très-bas.

Cyrus est un messie qui, au-delà de son histoire particulière [3], annonce un règne de paix fondé sur un monothéisme de tolérance ouvrant les portes sans les forcer,  appelant, incluant sans contrainte, aimant sans exigence. Pas plus que le judaïsme et l’islam, le christianisme historique n’a su se montrer à la hauteur de l’appel reçu.

Mais la parole  nous l’adresse à nouveau. Qu’en ferons-nous ?

 

[1] La première partie de confession de foi musulmane, dite la shahada, : « Il n’y pas d’autre Dieu que Dieu » n’est pas plus inscrite dans le Coran que notre Credo dans la Bible.

[2] Vestige des cultes idolâtres de la Mecque autour duquel aujourd’hui tournent les fidèles en pèlerinage.

[3] La figure de Cyrus le Grand est évidemment utilisée comme une typologie messianique. L’histoire montre qu’il n’a pas seulement fondé son empire sur la tolérance.

Concilier les inconciliables (méditation de Matthieu 10.16)

Matthieu 10.1-8

1 Puis Jésus appela ses douze disciples et leur donna le pouvoir de chasser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité.

6 N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. 7 En chemin, prêchez que le royaume des cieux est proche. 8 Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.

16  Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ;  soyez donc rusés comme les serpents et simples comme des colombes.


Cette parole de Jésus contient toute une ménagerie ! Une véritable arche de Noé : brebis, loups, serpents et colombes ! Elle décrit un climat d’adversité auquel les chrétiens sont confrontés. Notre monde va mal ; oui, mais pas beaucoup plus mal qu’au premier siècle de notre ère ou qu’aux « temps des origines ». Il n’y a qu’à feuilleter les premières pages de la Bible : l’accusation, la jalousie, le meurtre fratricide sont à toutes les pages. « L’homme est un loup pour l’homme » a écrit le philosophe Thomas Hobbes. Cette vie est un combat sans pitié entre loups. Et les brebis dans tout ça ?

Pour une foi incarnée

Elles sont envoyées par leur Pasteur dans un monde de brutes. Il ne les met pas à l’écart dans une bergerie blindée. Il ne leur fabrique pas une arche sécurisée aseptisée. « Moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. » L’Eglise n’a pas vocation à se bunkériser dans la chaleur moite et étouffante de l’entre soi. L’Eglise qui se replie dans l’illusion d’un idéal de sainteté, court un risque bien plus grand que celle qui choisit de s’exposer aux dangers de la vie. Entre les murs d’une société de purs, on trouve toujours un mal (mâle!) dominant : celui de la culpabilité et du jugement des autres. La foi chrétienne n’est pas une sortie du monde mais une entrée ! Pas une fuite, mais une incarnation, une prise de risque, un engagement.

A la suite du Christ, par nos comportements, nos paroles, nos silences, nos prises de position, nos projets, par toute notre vie, nous proposons une alternative à la violence, nous offrons la possibilité d’un monde nouveau ; nous disons et nous démontrons que la violence, même justifiée, même rationnelle, même légale n’est pas une voie de résolution des conflits, mais une voie de destruction de notre humanité. L’exemple de l’action militaire de la France en Lybie contre le régime de Kadhafi est éloquent ! On pensait extirper le mal et on l’a fait fleurir !

Comme Christ, nous confessons que l’amour de l’ennemi est plus fort que la punition ou la mort de l’ennemi. Nous nous confions nous-mêmes et notre monde à la tendresse de Dieu.

Pas un, mais plusieurs

Chacun de nous sait très bien qu’il ne se réduit pas à cette gentille brebis prête à se faire tondre sans piper le moindre bêlement !

Ça tombe bien car là n’est pas le but de la mission ! Le berger ne nous envoie pas à la boucherie. Il adresse à ses brebis missionnaires une feuille de route, un code de comportement assez surprenant…

Il leur demande d’être rusées comme des serpents et simples comme des colombes. Autrement dit, Jésus nous demande d’être une chose et son contraire. C’est preuve qu’il nous connaît bien ! Il sait que nous sommes des brebis capables de mordre comme des loups ! C’est pourquoi il n’hésite pas à nous demander des choses aussi paradoxales : serpent et colombe : malins et confiants, calculateurs et naïfs, politiques et innocents, prévoyants et légers…

Le Christ signe là une parole d’expert en humanité. Il nous connaît comme s’il nous avait fait ! Il sait que nous pouvons nous montrer doux comme des agneaux le dimanche à l’Eglise et prêts à tuer pour une place de parking le lundi matin en retard au boulot !

Etre rusés comme des serpents, c’est apprendre à penser le monde de façon complexe, paradoxale, à se tenir sur la brèche des choix impossibles. Rien n’est jamais noir ou blanc. Il faut apprendre à composer avec les contraires. Les chrétiens sont des gens capables d’une expertise, d’une herméneutique responsable et courageuse de la vie.

Accompagner jusqu’au bout

Simone Weil nous a quittés ces jours-ci à l’âge de 89 ans. En légalisant le recours à l’IVG dans les années 70, qu’a-t-elle fait ? Certains diront de manière lapidaire qu’elle a donné le droit d’attenter à la vie impunément, qu’elle a légalisé la transgression suprême.

Mais n’a-t-elle pas offert aussi la possibilité à des femmes de rester en vie au lieu d’aller avorter clandestinement dans des conditions sanitaires épouvantables, d’interrompre une grossesse non désirée, psychologiquement insoutenable, au lieu d’accoucher d’un enfant sans amour, sans avenir ? Elle a permis à des femmes d’échapper au régime oppressif des maternités à la chaîne au nom de la loi naturelle, divine ou celle de leur mari !

De bons chrétiens ont eu vite fait de jeter la pierre du jugement.

Mais le chrétien, même s’il est intimement convaincu de l’importance de défendre la vie humaine, peut aussi choisir d’accompagner l’histoire des hommes et des femmes de son temps ; de se montrer plus malin, plus intelligent que les foules bien-pensantes. Il est appelé ici à témoigner de sa foi au cœur des situations humaines les plus douloureuses, à composer avec les réalités plutôt qu’à les nier ou à les juger. Il résiste à la tentation du jugement radical et définitif, pour rejoindre l’autre là où il se trouve et non là où devrait être ! Il fait le choix de l’accompagnement, de la présence et de l’accueil, malgré tout, au nom du Christ, au cœur des situations humaines les plus désespérées.

Simone Weil, rescapée des camps de la mort a dit : « Un nouvel engagement doit être pris pour que les hommes s’unissent au moins pour lutter contre la haine de l’autre, contre l’antisémitisme et le racisme, contre l’intolérance ».

Il y aura des loups et des serpents…

Au fond, nous sommes en même temps, tour à tour, selon les circonstances, serpents et colombes, brebis et loups. Nous sommes appelés à concilier en nous et entre nous les inconciliables. C’est bien ce monde-là qui vient et qui est déjà là en Jésus. Ce monde paradoxal annoncé par le prophète Esaïe :

« Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau. Le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. 7 La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits, même gîte. Le lion, comme le bœuf mangera du fourrage. 8 Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra. Sur le trou de la vipère, le jeune enfant étendra la main.Il ne se fera ni mal, ni destruction sur toute ma montagne sainte, car le pays sera rempli de la connaissance du SEIGNEUR, comme la mer que comblent les eaux. » Amen !

A la recherche du temple promis

Comme chaque printemps, l’Eglise protestante française de Beyrouth organise sa sortie à la montagne, appelée ici « excursion ». Christine nous raconte cette journée du dimanche 25 juin 2017, temps fort de rencontre et de joie fraternelle.


La chorale malgache en action

Depuis trois ans notre Eglise attend patiemment son « temple promis », vivant il est vrai un confortable exil au Collège Protestant. Chaque année nous organisons une excursion à la montagne. Temps privilégié du partage de la joie d’être ensemble, de la communion fraternelle et des repas exotiques ou locaux préparés par chacun. Cette année nous avons eu la joie et la surprise d’accueillir une groupe d’amis libanais ayant répondu aux invitations des fidèles.

Ce 25 juin, la fête était double puisque le jour de l’excursion correspondait à la fête d’indépendance de Madagascar.

C’est donc 150 personnes réparties en trois bus et quelques voitures qui ont quitté Beyrouth sous une chaleur accablante. Notre petite caravane s’est arrêtée dans la région du Metn, au bout d’une une petite vallée bien exposée à la fraîcheur, dans un lieu à l’enseigne attirante : « Moussa (Moïse) Pique-Nique », le patron du lieu, à défaut d’un prophète !  Au cœur d’une végétation préservée, entouré de l’air pur des montagnes, dans un silence troublé seulement par le crissement des cigales, notre destination nous est apparue comme un havre de paix. Très vite le culte entonnait ses premiers cantiques, notre louange montait vers Dieu, portée par une chorale malgache toute bariolée des couleurs nationales.

Pierre a médité avec nous le passage de Matthieu 10 v 34 :  » Je ne suis pas venu porter la paix mais l’épéee », l’épée désignant dans ce passage la puissance de la Parole et de l’Esprit, nous équipant pour un travail de séparations salutaires, celui des relations fusionnelles et totalitaires qu’elles soient affectives, familiales, nationales, culturelles ou cultuelles, nous libérant de ce qui nous attache, nous enferme, pour nous rendre UN, c’est-à-dire autonomes et vrais dans notre relation à Dieu et aux autres.

N’est-ce pas ce que s’efforce de vivre notre petite communauté mosaïque. Que nous venions du Liban, de Madagascar, d’Afrique ou de France, que notre origine ecclésiale soit protestante, catholique, maronite ou orthodoxe, nous nous rassemblons un à un chaque Dimanche pour écouter la Parole de Dieu et faire Eglise ensemble. C’était particulièrement visible en ce beau dimanche de fête. Et si nous étions déjà « le temple promis » ?

Christine Lacoste