« Allah n’est-il pas obligé ? » (Méditation Luc 19.29-40)

stevenson

A l’occasion de la fête des Rameaux, j’ai choisi de suivre la lecture proposée par le lectionnaire œcuménique, Luc 19.29-40, l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Au fait, n’oubliez pas d’aller voir tout en bas, sous mes dunes tracées de pas. S’y trouve à chaque fois une lectio divina de la méditation du jour.


Luc 19.29-40 (NBS)

28 Après avoir ainsi parlé, il partit en avant et monta vers Jérusalem.

29 Lorsqu’il approcha de Bethphagé et de Béthanie, près du mont dit des Oliviers, il envoya deux de ses disciples, 30 en disant : Allez au village qui est en face ; quand vous y serez entrés, vous trouverez un ânon attaché, sur lequel aucun homme ne s’est jamais assis ; détachez-le et amenez-le. 31 Si quelqu’un vous demande : « Pourquoi le détachez-vous ? », vous lui direz : « Le Seigneur en a besoin. »

32 Ceux qui avaient été envoyés s’en allèrent et trouvèrent les choses comme il leur avait dit. 33 Comme ils détachaient l’ânon, ses maîtres leur dirent : Pourquoi détachez-vous l’ânon ? 34 Ils répondirent : Le Seigneur en a besoin. 35 Et ils l’amenèrent à Jésus ; puis ils jetèrent leurs vêtements sur l’ânon et firent monter Jésus. 36 A mesure qu’il avançait, les gens étendaient leurs vêtements sur le chemin.

37 Il approchait déjà de la descente du mont des Oliviers lorsque toute la multitude des disciples, tout joyeux, se mirent à louer Dieu à pleine voix pour tous les miracles qu’ils avaient vus. 38Ils disaient :

Béni soit celui qui vient, le roi, au nom du Seigneur !

Paix dans le ciel et gloire dans les lieux très hauts !

39 Quelques pharisiens, du milieu de la foule, lui dirent : Maître, rabroue tes disciples ! 40 Il répondit : Je vous le dis, si eux se taisent, ce sont les pierres qui crieront !


« Le Seigneur en a besoin »

Ce récit des Rameaux commence par une scène un peu bizarre ; Jésus envoie ses disciples voler un âne à de pauvres gens d’un village des alentours  – à Béthanie, qui veut dire « maison des pauvres » ou à Bethphagé qui veut dire « maison des figues ».

Et comme seule excuse, il dépose une parole : « Le Seigneur en a besoin ». Cette réplique de l’évangile m’a toujours perturbé. « Le Seigneur en a besoin »… De quoi peut bien avoir besoin Quelqu’un qui porte le nom de Seigneur ? Allah est-il obligé ? (d’après le titre du livred’Ahamadou Kourouma : « Allah n’est pas obligé »).

Le besoin exprime un lien de dépendance à quelqu’un ou quelque chose. Le besoin, c’est l’aveu même de notre condition humaine. Nous avons des besoins vitaux, comme boire et manger, se vêtir ; et des milliers d’autres qui nous renvoient toujours à la même réalité : nous n’arrivons pas à nous suffire à nous-mêmes. J’ai besoin d’amour, de soleil, d’eau, de pain, de figues et de tant d’autres choses… Je suis ligoté dans mes besoins.

Quant à Dieu, sa place n’est-elle pas au-dessus de la nature ? Il est Dieu : de quelle cause procéderait-il ? En doctrine fondamentale, on appelle cela l’aséité : le fondement de son existence se trouve en lui-même. Comme l’esprit de Dieu planant sur du chaos primordial, il plane au-dessus de toutes les contingences. De quel besoin pourrait-il donc souffrir ? Ou, pour reprendre le titre du livre d’Ahamadou Kourouma : « Allah n’est pas obligé », Dieu n’a besoin de rien.

La valise à convictions

L’Évangile est donné pour déchirer le voile qui isole Dieu dans son mystère.

Permettez-moi une digression. J’entends souvent dire que la Bible a été écrite pour amener les gens à croire ; comme si l’homme naturel était un homme sans croyance. Je constate au contraire que la plus commune des aptitudes humaines est la croyance. Nous sommes tous arrimés à quelque chose ou quelqu’un, un Dieu, un idéal ou plus communément à la vie et son dieu-Moi.

Les Écritures saintes, tel Elie passant par l’épée tous les prophètes de Baal, sont un témoignage visant en tout premier lieu à interroger et malmener nos systèmes de croyances, nos convictions sur Dieu, sur l’homme, nos cultes, nos temples, nos pratiques et nous orienter vers une autre piste.

Ce récit des Rameaux en trace l’itinéraire précis. Il va de notre trop-plein de croyances vers Jérusalem, nous invitant à laisser en chemin nos valises de certitudes ; le Christ nous conduit du monde des vérités assénées vers le lieu du grand dépouillement. Il nous élève vers un sommet, ce lieu du Rendez-vous où l’on se perd soi-même. Tel est son chemin. Chemin de solitude, où le bruit de la foule en délire n’a d’égal que le silence de Dieu. Chanterait-elle aussi fort si elle pouvait comprendre qui est vraiment l’homme assis sur cet âne ?

Si Dieu aime les ânes, nous avons une chance !

Je me suis promis de faire un jour le chemin de Stevenson en Cévennes avec un âne car il paraît que c’est très profitable. La Bible ne s’y est pas trompée, elle tient l’âne en haute estime. Robustesse et clairvoyance sont ses traits de caractère ! Relisez pour vous en convaincre cette histoire de chemin compliqué où Balaam et son ânesse entrent en grande discussion (Nombres 22) !

A ceux encore qui se demanderaient pourquoi le Messie n’est pas monté sur un cheval, monture des rois, la Bible répond que « Le cheval est impuissant pour assurer le salut, et toute sa vigueur ne donne pas la délivrance. » (Psaume 33.17)

Voilà pourquoi le Seigneur a besoin d’un âne. Parce qu’il renonce résolument aux deux caractéristiques qui font les rois de ce monde : la distance et la puissance. En montant sur cet âne, il met en scène une messianité nouvelle, proche des hommes, des pauvres, des foules. Sa messianité prend l’allure d’une marche non-violente vers un exercice du pouvoir sans précédent : le pouvoir du renoncement au pouvoir.

En Jésus, Dieu dévoile son besoin aux hommes. Il les prie de lui trouver un âne pour lui permettre d’aller au bout de son chemin. Chemin de souffrance et de salut pour notre humanité. Tel est le Dieu révélé par l’évangile des Rameaux : il lie son destin à celui d’un homme monté sur un âne ; il monte à Jérusalem sur la monture des pauvres et des laissés pour compte.

Désormais, partout où l’un d’entre nous transformera un rapport de force en un rapport fraternel, c’est le Christ, monté sur son âne, qui viendra de passer par là ! A chaque fois qu’au lieu de rendre le mal pour le mal, l’on bénira, chantera « Hosanna ! », priera pour la paix, Christ viendra de faire une entrée triomphale dans une place forte et des murailles auront été abaissées !

C’est cela l’évangile des Rameaux : retrouver Jésus monté sur son âne et le laisser entrer au plus profond de nos vies ; et là, l’écouter nous dire, j’ai besoin de toi. Amen !

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Ces traces dans le sable pourraient être aujourd’hui celles de l’âne des Rameaux portant Jésus à la rencontre de notre humanité perdue. Reconnaîtrons-nous en lui, celui qui vient libérer nos vies de la servitude des certitudes et des croyances inutiles ?

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l’Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013

Pour marque-pages : Permaliens.

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