Nous's letter des Lacoste (Janvier 2016)

L'engagement est comme un saut dans le vide. Et si les lois de l’apesanteur semblent devoir l'emporter, il nous est offert des instants magiques. Nous les avons saisis et désirons les partager avec vous...

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Christine

Les 400 000 enfants réfugiés sur le sol libanais ont dû fuir parfois du jour au lendemain leur pays et les atrocités de la guerre. Ils vivent dans des conditions sanitaires déplorables, le plus souvent sans accès à l’éducation et sans autre certitude que l'amour de leurs parents. Ils sont comme « entre parenthèses », pris dans l'hyperréalisme des violences subies et l’aléatoire de leur destinée. Leur regard déjà fatigué appelle à l'aide et pourtant comme tous les enfants du monde, ils arrivent encore à jouer, à rire, à chanter dès que l’occasion leur en est offerte. Les écoles publiques libanaises sont saturées et n’ont pu accueillir cette année  que 200,000 de ces enfants. Le décalage de niveau scolaire avec les enfants libanais rend cet accueil difficile. L’association Amel est une des nombreuses ONG qui mettent en place un accueil périscolaire pour soutenir ces écoliers notamment en anglais. Son crédo laïc et apolitique fait son originalité dans ce pays où aide sociale rime souvent avec communautarisme.

Croiser certains de ces enfants sans avenir et désœuvrés nous bouleversait. Une idée un peu folle a pris naissance au fur et à mesure de nos séances de jogging, puis corps au fil de rencontres avec le président de l’association AMEL : impliquer nos amis français dans un programme de parrainage pour permettre à l’enfant réfugié un retour à la scolarité. L’an dernier nous avions 31 parrainages. Cela peut sembler une goutte d’eau, nous avons préféré y voir une goutte d’huile. En relançant l’action en septembre, nous espérions 62 réponses. Nos parrains se sont faits ambassadeurs, l’UEEL, l’EPUDF, la FPF, le Défap nous ont ouvert leur site Web ; le journal Réforme a publié un article….Une belle tâche d’huile s’est formée, puisque  « hamdullah ! », 150 enfants sont parrainés à ce jour pour plus de 50 000 euros de dons. Réformés, libristes, luthériens, catholiques, se sont engagés à nos côtés, individuellement, en Eglise ou en communauté religieuse.

Les enfants sont assidus, ils viennent au centre trois fois trois heures chaque semaine retrouver les éducateurs pour faire leurs devoirs, suivre des cours de soutien en anglais, dessiner, jouer, goûter et surtout oublier quelques heures qu’ils sont des enfants de la guerre. Une assistante sociale et une psychologue coordonnent le projet et leur offrent un espace sécurisé où déposer leur fardeau.

Lara et Virginie, nos équipières d’Amel, nous tiennent informés régulièrement. Lors de notre dernière rencontre, elles nous ont décrit avec un plaisir manifeste, l’ambiance qui règne au centre les jours d’accueil. Les enfants ont cette étonnante faculté de se remettre à jouer et rire dès qu’ils se sentent en sécurité. Début janvier nous irons les visiter et partager avec eux un goûter. Un beau moment d’émotion en perspective !

Bien sûr ce projet de parrainage n’effacera pas les souvenirs et traumatismes de guerre ; il ne supprimera pas la précarité de vie et l’incertitude liée à l’avenir de ces enfants ; il ne leur donnera pas un niveau scolaire normal pour leur âge. Ce geste de solidarité, cette main tendue par une personne vivant au loin, les extrait de leur statut anonyme « de réfugiés » pour leur rendre un visage d’enfant, apprenant, souriant à un avenir incertain mais réel. Ce geste d’humanité contribuera nous l’espérons à leur donner assez de force et d’espérance pour se  construire une vie. Inchallah !

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Pierre :

"Etudier permet de "comprendre l'autre tel qu'il se comprend lui-même"

Cela fait quelques temps que nos amis-abonnés sont sans nouvelles. Mais plutôt que de vous ennuyer avec un récit factuel, général, cherchant à tout dire et qui finirait par ressembler à n’importe quel récit d'expatrié dans n’importe quel pays du monde, je préfère être moins disant et plus précis. Je suis inscrit en Master recherche en « Relations islamo-chrétiennes ». Ma formation a commencé en 2014 à la Near East School of Theology (NEST) et se poursuit cette année chez les jésuites, en français, à l’Université Saint-Joseph (USJ).

Première découverte, l’exigence universitaire protestante n’a rien à envier à la légendaire rigueur jésuite. Cependant, j’ai trouvé à l’USJ ce qui me manquait à la NEST : plusieurs de mes professeurs sont musulmans. Ce regard de l'intérieur est irremplaçable. L’approche historico-anthropologique de l’Islam par le Docteur Ford (NEST) a ainsi cédé la place à des cours à caractère nettement plus apologétique. Les professeurs musulmans de l’USJ sont littéralement en admiration devant les thématiques et les figures de l’Islam qu’ils abordent. Même si par moment leurs exposés tiennent davantage du panégyrique hagiographique que de l'académique, leur passion est belle et même entraînante.

Le cours « Figures de dialogue », nous présente tour à tour des personnalités chiites, sunnites ou chrétiennes qui ont marqué l’histoire du dialogue inter-religieux au Proche-Orient, tel l’imam libanais Al-Ouzaï (né à Baalbek en 707) ou, pour la période contemporaine, le Cheikh Mohammad Shamseddîne (imam chiite, mort en 2001).

Rencontre avec Monseigneur Georges Khodr

J’ai eu aussi la chance de rencontrer l’une des plus imposante figure du dialogue islamo-chrétien proche-oriental en la personne du Métropolite (évêque) grec-orthodoxe Georges Khodr (au programme du cours). Agé de 93 ans, il a accepté de me rencontrer. Malgré une surdité bien avancée qui m’obligeait à hurler pour poser mes questions et quelques petits problèmes de répétition, son acuité intellectuelle m’a impressionné. Ses conférences, que vous pouvez consulter en ligne, portent la marque des grands esprits (http://georgeskhodr.org/fr/index.html). Par exemple, à propos des béatitudes, il écrit : « On ne peut isoler aucune béatitude. Ceux qui ont une âme de pauvre sont nécessairement les doux, les affamés et assoiffés de justice, les cœurs purs… », ou encore : « Le royaume des béatitudes est le lieu de ceux qui ne peuvent être inscrits nulle part. ». Prophétisait-il sur les 1 500 000 réfugiés qui sont entassés aujourd’hui dans les camps de la plaine de la Bekaa ?

L'art de la médiation, une clé du vivre ensemble

Un autre cours me met à rude épreuve : « Médiation et gestion des conflits ». Notre groupe d’étudiants pensait au départ que nous allions envisager des méthodes de résolution de conflits appliquées aux questions religieuses (ce qui en soi n’a d’ailleurs aucun sens !). Fort heureusement, notre professeure avait une toute autre idée en tête. C’est de nous et de nous seuls, de nos aptitudes personnelles à générer et à nous enfermer dans le conflit qu’elle voulait discuter… Peu importe la nature d’un conflit, seuls comptent les personnes qui s’y engagent, leurs émotions, leurs besoins et la nécessité de continuer la route ensemble d’une manière ou d’une autre. Ce cours nous renvoie à nos blocages personnels, nos vieilles blessures, nos certitudes. Certains mécanismes de défense s’avèrent bien fragiles à l’épreuve des mises en situation développées au long de ce cours. Bref, j’ai découvert que le problème de la paix dans le monde commençait par la gestion de mes problèmes personnels… Et il m’a fallu plus de cinquante ans pour découvrir ça !!

Le cours « Analyse des courants religieux », dans son approche sociologique, a voulu mettre en lumière les mécanismes de violence inhérents à tout mouvement religieux. J’ai proposé un exposé sur le recours à la violence par les réformateurs Luther et Calvin, respectivement en rapport avec la guerre des paysans et l’affaire Michel Servet.

Certains pourraient penser que je m'ennuie ?

Pourquoi suis-je inscrit à la Faculté des sciences religieuses ? J’allais oublier de vous le dire. C’est pour moi, pasteur protestant étranger vivant au Liban, le chemin le plus sûr et le plus honnête pour aller à la rencontre de mon prochain musulman, druze, orthodoxe, maronite ou quel qu’il soit. Lire soi-même les écrits fondateurs, parcourir les révélations, les biographies, c’est élargir l’espace de sa vision. « Il faut comprendre l’autre comme il se comprend.» (Georges Khodr). Si à mes yeux, « la plus haute manifestation de Dieu est en Christ » (G.Kh), je prends conscience au contact de l’autre que ma religion n’a l’exclusive ni de la sagesse, ni de la quête de Dieu.

On ne développe pas le même projet de vie, national ou personnel, quand on s’exprime comme Angela Merkel (« les musulmans sont une part de notre culture ») ou comme Nadine Morano (« Nous sommes un pays judéo-chrétien de race blanche »). Je suis convaincu que, contre toutes les apparences, les réactions xénophobes ou religieusement sectaires, révèlent une profonde détresse identitaire. Juger, jeter la pierre, n’est-ce pas avouer la fragilité de ses propres fondements ? Approfondir au contraire la connaissance de sa propre tradition chrétienne, ou des saintes écritures, c’est poser les fondements d’une relation apaisée aux autres. S’ouvrir, ce n’est pas se perdre, c’est se découvrir « être en relation » au sein des complexités humaines. Le mouvement de la rencontre pour la réconciliation est profondément chrétien.

Dès mon arrivée au Liban les instances qui accompagnent et financent mon ministère pastoral (Défap, CEEEFE, APFB) m’ont encouragé à suivre cette formation universitaire : je les bénis, ils ont eu la juste intuition ! Ces études changent non seulement mon regard sur les autres religions, mais elles façonnent aussi le ministère pastoral que j’exerce dans ce contexte pluri-communautaire. Je vous parlerai une autre fois de ce que ces découvertes ont changé dans ma pratique pastorale et mon expérience du vivre ensemble. Vous redisant ma reconnaissance pour votre soutien affectif et vos prières.

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Les photos : Sophie, Nathan et Pierre (sauf le stand de l'USJ pris sur internet)