"Deux ans déjà..."

Beyrouth, vu de Jounieh - Sophie, décembre 2014

Pierre, pasteur au Liban…

Voilà bientôt deux ans que je suis pasteur de l’Eglise protestante française de Beyrouth. Et vous vous demandez peut-être comment j’occupe mes semaines ? D’autant que j’ai remplacé un pasteur qui desservait l'Eglise bénévolement ! Alors le Liban, une sinécure ?

Deux ans déjà…

D'abord, j’ai beaucoup observé, m’attelant en priorité à la création d’un site web et à la publication de deux méditations bibliques par semaine et textes divers (108 articles à ce jour ;  http://epfb.net/). Ce travail de moine m’a en quelque sorte préparé... à la rencontre des sœurs carmélites d’un petit village au sud de Beyrouth, elles m’ont invité à les conduire tout au long de l’année dans un exercice de lectio divina (suivant les 11 premiers chapitres de la Genèse).

Il a fallu aussi découvrir cette petite paroisse pas ordinaire (en existe-t-il ?) et très attachante, célébrer un culte chaque dimanche (au lieu de deux par mois), rejoindre l'Eglise chaque vendredi sur Whatzapp pour un culte (62 abonnés), faire connaissance avec les autorités religieuses… Il a fallu accompagner une paroisse traumatisée par la démolition de son temple, puis, chemin faisant, en devenir le pasteur : une Eglise sans lieu, quelque peu orpheline de son ancien pasteur Robert resté au Liban quarante années avec son épouse Thérèse et subitement décédé en décembre dernier. Plusieurs des familles en relation avec la paroisse n’ont pas supporté ces chocs affectifs et ont pris de la distance. Le Collège Protestant Français nous accueille en attendant. Hamdoulah !

Eglise sans pasteur, on connaît.

Eglise sans temple, un peu moins…

L’absence d’un pasteur est un inconfort assez banal que les Eglises parviennent généralement à surmonter, mais l’absence de lieu défini pour le culte renvoie à autre chose... Je songe à cette parole de Jésus à propos du temple de Jérusalem, point d’ancrage de la foi d’Israël : « Il ne restera pas pierre sur pierre » (Mat  24.2) ; après lui (Jésus, le vrai temple), il ne restera en effet qu’une toute petite communauté de croyants « sans rien autour ». C’est exactement ce qui nous arrive. Les vieilles pierres ont été enlevées et en attendant le nouveau temple, il nous faut construire une communauté de pierres vivantes (1 Pierre 2.5). C’est pour cela que je suis au Liban. L’inconfort se situe là, précisément, dans ce dépouillement, ce retour brutal et salutaire à l’essentiel.

Après un hiver un peu inquiétant du point de vue de la fréquentation (on s’est retrouvé un dimanche à quinze), l’Eglise retrouve belle figure avec le printemps (30 à 40 participants chaque dimanche). Comme en ce 12 avril, où l’Eglise a rassemblé plus de 150 personnes à l’occasion de sa fête paroissiale et de la visite d'un dizaine de représentants français du Défap et de l’APFB. Visite consacrée en partie au travail sur le projet de nouveau centre protestant (paroisse et association culturelle).

Avec les travailleuses domestiques

Si une dizaine de personnes franco-libanaises ou expatriées fréquentent régulièrement l’Eglise, la communauté est très largement composée de personnes d’origine malgache ou africaine, souvent travailleuses à domicile.

Les droits de ces femmes sont clairement ignorés au Liban. Pour un salaire de base de 150 dollars par mois, elles sont corvéables à merci, sans sécurité sociale, quelque fois maltraitées. Dimanche 2 mai, une manifestation pour les droits de ces travailleuses a remplacé le culte. Nous avons marché dans les rues de Beyrouth avec sept ou huit-cent manifestantes. Un grand moment !

Je réfléchis avec Christine à créer une mutuelle santé qui couvrirait leurs consultations médicales, les examens, les achats de médicaments, urgences dentaires, etc... Si l’un de vous pouvait nous mettre en relation avec un patron de mutuelle…

Auprès des enfants réfugiés

Cette année aura été marquée aussi par le lancement d’un programme de parrainage d’enfants syriens réfugiés au Liban (31 enfants pris en charge par l’ONG AMEL). Nous avons été émerveillés par la force des liens d’amitié, de confiance et de foi qui nous unissaient à notre réseau France (fallait-il que nous nous expatriions pour le réaliser ?). Quelle générosité ! Plus de 30 000 euros collectés depuis notre arrivée et attribués via AMEL à l’aide aux réfugiés. Nous implorons souvent le Seigneur dans nos prières de mettre un terme à ce drame. Pas de réponse pour le moment...

Y voir plus clair avec l’Islam…

Je reviens à ma semaine ! Une amie me demande récemment: « Comment se passent tes cours d’islamophobie ?   - Islamologie ! m’empresse-je de rectifier. Je suis en effet inscrit en master 2 à la Near East School of Theology, et ça se passe très bien. On y apprend à connaître et non à craindre. Mais le lapsus est révélateur...

La façon de percevoir l’islam en France nous paraît préoccupante. Des gens pourtant intelligents cèdent à tous les amalgames. De petites phrases lapidaires en jugements péremptoires (aujourd’hui encore, le maire de Venelles), nous ressentons une dérive. Il y a un besoin urgent de réflexion. Une fracture est en train de se produire et comme chrétien, nous sommes appelés à y engager de nouvelles forces de dialogue, d’écoute et de fraternité.

Il existe au moins autant de diversité au sein de l’Islam que dans le christianisme. Un chrétien évangélique soucieux de fidélité doctrinale et d’appels à la conversion se laisserait-il identifier sans mot dire (ni maudire !) à un chrétien libéral pour qui la foi ne serait pas différente de son engagement social, ou encore un orthodoxe à un pentecôtiste ? Tous ne sont-ils pas, chacun à leur manière, des chrétiens ? La première chose à faire à l’égard de l’Islam, est de renouer avec la règle d’or et son éthique de la réciprocité : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux » (Luc 6.31). On n’est pas quitte en affirmant très superficiellement qu’il existe un islam pacifique ; il nous faut prendre le risque d’une véritable rencontre, dépasser les peurs et tendre des oreilles attentives recherchant ensemble les conditions du vivre-ensemble. La relation entre l’Eglise et la Mosquée n’est plus aujourd’hui l’option de quelques hurluberlus, c’est un impératif social et religieux. L’Eglise catholique, depuis Vatican II a acquis une expérience profonde du dialogue avec l’Islam, ne serait-il pas temps que les protestants français s’y mettent ?

Au terme de cette seconde année, donc…

Le Liban me paraît de plus en plus compliqué et de plus en plus touchant. Nous approfondissons des liens d’amitié avec des familles libanaises, avec notre paroisse. Le Liban, c'est l'art de vivre en équilibre précaire, entre hospitalité, fierté pour son patrimoine et incertitude du lendemain. Venez en juger par vous-mêmes !

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Le mariage, raconté par Christine...

La famille de Hussein était impatiente de nous partager deux bonnes nouvelles ce samedi-là, alors qu’assis sur des tapis nous dégustions le traditionnel café. Premièrement les enfants avaient enfin repris le chemin de l’école. Yeux pétillants, sourire aux lèvres, ils n’ont pas tardé à nous montrer leurs cahiers. Deuxièmement, Hiba, la fille aînée, a décidé d’épouser un jeune voisin, et nous sommes conviés à la noce ; le mariage en lui-même – contrat signé devant le Cheikh, se déroulant traditionnellement dans la plus stricte intimité.

Le jour dit, nous sommes accueillis à la maison familiale, un grand squat toujours fort bien rangé où vivent les neuf personnes qui composent la famille. Dans la pièce principale, une vingtaine d’amis et membres de la famille entourent, Hiba très souriante, trônant sur un fauteuil-pastique de jardin, dans une robe traditionnelle de mariée ramenée pour l’occasion de Syrie. Deux autres fauteuils de jardin, à gauche et à droite de la mariée nous attendent. La musique orientale entraîne les uns et les autres à danser. Deux petites princesses de 18 mois remuent leurs couches en rythme, les mains dansant au-dessus de leur tête. Chacun tente de communiquer avec nous, deux mots d’arabe, trois d’anglais, beaucoup de gestes et de sourires. On est bien.

Soudain, tout le monde se lève, il est temps d’aller rejoindre le marié. Assia, la maman, fond en larme en voyant sa fille quitter définitivement la maison. Les enfants nous font comprendre qu’ils veulent partir en voiture avec nous. En un rien de temps nous nous retrouvons avec huit enfants entassés dans la voiture…..Tous plus beaux et souriants. Nous rions beaucoup.

Heureusement, huit-cents mètres seulement nous séparent de notre destination, une vaste salle dans un parc d’attraction. Le marié nous y attend avec sa famille. Les danses reprennent, chicha et café circulent. Un gâteau géant à la crème est avancé.

Chacun tente d’oublier le temps d’un moment la guerre, l’exil, la pauvreté, la maladie du papa. Comme tous les parents, Hussein et Assia ont voulu offrir à leur fille un « beau mariage». Et dans leur grande générosité ils nous ont permis de partager ce très rare moment de légèreté.

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L'expo-photo de Sophie

Selfie  de mentons, (Cannes, avril 2015)

Chaussée glissante, (Beyrouth,mars 2015)

Mer d'huile sur la Corniche Raouché, (Beyrouth, hiver 2015)

Les Lacostots  (3/4) sur le mur phénicien (Batroun, décembre 2014)

Philou & Daniela from London (janvier 2015)

 

 

 

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