Entretiens croisés

Sophie, Christine et Pierre

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« Des rencontres, une formation »

Sophie  donne un entretien  à Christine

Sophie : Une nouvelle année scolaire commence au Collège Protestant Français, comment ça se passe pour toi ?

L’année a redémarré à plein régime… L’accueil des enfants présentant des difficultés de santé ou d’apprentissage commence à être bien structuré et se développe. La direction a renforcé mes missions de prévention. Cette année, j’aurai donc plus d'interventions dans les classes. Les sujets sont variés et choisis en fonction de l’âge : alimentation,  hygiène, addictions, premiers secours mais aussi harcèlement et violence, danger d’internet… Je prends énormément de plaisir à ces passages en classe. Ce sont des moments joyeux et interactifs.

Mon intervention préférée : « Comment on fait les bébés ?» en CM2 (Au Liban, on ne parle pas de sexualité en famille). Un moment de complicité formidable! Nous en avons profité pour parler des sentiments amoureux et poser la question : comment fonder une famille ?

«  Un jour, tu rentres du travail et tu commences à t’ennuyer en regardant ton émission préférée, alors tu te dis qu’il est temps d’avoir un enfant pour s’en occuper et jouer avec... », m’a joliment répondu un petit garçon.

Cette année le Proviseur m’a aussi demandé de m’occuper du Club Solidarité. Chaque classe organise une action (vente de gâteaux, concert, tournoi sportif,)  en faveur d’une association de leur choix (personnes âgées, réfugiés, prématurés, autistes, orphelins, et même animaux domestiques !) A moi d’organiser l’action avec les classes, de veiller à ce que tout fonctionne bien, de mettre professeurs et élèves en relation avec les ONG, et bien sûr de gérer le budget. Je rencontre donc des personnes engagées auprès des autres et vais régulièrement visiter associations et ONG.

Et puis j’ai commencé une formation à la médiation professionnelle à l’université Saint-Joseph. Formation certifiante qui touche à tous les aspects de la médiation (sociale, judiciaire, interculturelle..) sur une année avec mémoire et examen final.

La médiation ou comment maintenir un lien relationnel, une communication vivante malgré les différences de lecture ? Un chemin particulièrement riche dans un pays où différentes cultures et religions tentent de vivre ensemble.

Sophie : Qu’est-ce que tu aimerais améliorer au Liban ?

Je préfère ne pas me poser cette question. Je suis venue à la rencontre d’une autre culture pour me laisser enrichir par elle et je lutte contre l’envie de l’évaluer  avec mon regard d’européenne. Je vais plutôt te dire ce que j’exporterais bien en France.

Tous ces petits mots qui rythment les relations entre les gens. Les « sarteine » (sorte de bon appétit) que l’on te dit quoique tu ais de comestible dans les mains, « naïman » (belle coiffure ) lancé par tous ceux que tu croises, car il est inconvenant de ne pas faire remarquer que tu sors de chez le coiffeur, « salemtik » que tous tes collègues de travail sans exception te disent  si tu as été malade…..

Ils te donnent le sentiment d’appartenir à un groupe, on ne se sent jamais seul ni invisible ici.

Ou bien encore les étals de primeurs regorgeant de légumes et de fruits colorés et de saison. Je ne sais pas pourquoi la ratatouille a plus de goût ici ! Les fruits et légumes font partie intégrante de la table libanaise.

Au restaurant on te sert des plateaux de fruit somptueux à te détourner des gâteaux et autres desserts. Un moment de bonheur pour l’intolérante au gluten que je suis !

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« Sophie d’Arabie »

Pierre donne un entretien à Sophie

Pierre : Te voilà en seconde au Collège Protestant Français. Comment vis-tu cette première année de lycéenne ? On dit que le CPF est très exigeant envers ses élèves, tu confirmes ?

è akid (oui bien sûr) ! Cette année scolaire est un grand changement pour moi car les professeurs attendent beaucoup de nous. Nous devons atteindre un degré de maturité important et devenir responsables... La seconde est considérée comme décisive, pas seulement la 1ère et la terminale. Les universités prennent en compte la seconde pour le recrutement ! Là je viens de recevoir les encouragements du conseil de classe ! C’est une année scolaire qui commence bien !

Pierre : Qu’est-ce qui fait le plus drôle : passer de la France au Liban ou de dernière d’une fratrie de 4 au statut de fille unique ?

C’est devenir « fille unique » qui est bizarre ! La maison est beaucoup plus silencieuse et personne ne peux m’embêter (sauf papa) ! Mais mes frères me manquent énormément.

Est-ce que tu parles arabe ?

La2 ! (non), pas encore mais je prends actuellement une heure de cours d’arabe par semaine au Collège protestant. J’apprends les bases de la conversation et quelques  mots de liaisons qu’utilisent  beaucoup les libanais. L’arabe est une langue compliquée ; par exemple l’alphabet est difficile à retenir, pour chaque lettre, il y a trois écritures différentes en fonction de la place de la lettre dans le mot (début, milieu ou fin) ; deux langues arabes existent : l’arabe littéraire et l’arabe parlé. Mais dans un an in’shallah je pourrais faire la conversation!

Pierre : Un fait marquant de cette nouvelle année au Liban ?

J’ai une nouvelle responsabilité au sein de l’Eglise. Je suis en charge de l’école du dimanche, même si il n’y a pas énormément d’enfants (5 maximum, de 3 à 5 ans) que je regroupe un dimanche sur deux. Nous venons de finir  « La création ». Les enfants ont l’air intéressé. Ça me permet de revoir un peu ce que j’ai oublié de mes cours d’école biblique. Je fais ça parce que j’aime jouer ou rester avec les enfants, ça me plaît vraiment Hamdoulilah !

« Ton Beyrouth en tous sens »

Christine accorde un entretien (minimaliste !) à Pierre (bavard)

 Un son ?

La voix du muezzin, cinq fois par jour, aux heures de la prière rituelle et sous les fenêtres de mon bureau !

Permets-moi de me faire mu’adhdhin auprès de nos lecteurs. La salat (prière) est l’un des cinq piliers de l’Islam. Elle se déroule tel le cycle de la vie. Il y a un temps très long entre la 1ère prière du lever du jour et celle de midi, un peu comme le stade de l’enfance où la vie semble éternelle. Entre la prière de midi, celle de l’après-midi et enfin du coucher du soleil, les écarts se réduisent, comme les passages de la vie active vers la vieillesse, puis du grand âge vers la mort - prière du milieu de la nuit que je n’entends plus, un peu comme les riverains intègrent le passage du train de 5h12. Les appels du muezzin invitent les fidèles à ne pas oublier le sens de leur vie, leur dépendance de Dieu. J’admire particulièrement cette discipline chez les fidèles musulmans. Elle interpelle vigoureusement le chrétien occidental que je suis, plein de cette conscience d’exister par et pour lui-même, indépendant au point d’oublier Dieu. Dans nos sociétés hyper-sécurisées, la prière, marque de la dépendance de Dieu, a tendance à passer après beaucoup de choses… Déjà un dénommé Paul de Tarse avait compris que la liberté chrétienne ne porterait pas que des fruits délicieux : « Frères, vous avez été appelés à la liberté ; seulement ne faites pas de cette liberté un prétexte de vivre selon la chair. » (Gal 5.13). Oublier la prière, c’est oublier Dieu et ne plus penser qu’à soi. Je ne plaide pas pour un retour à une religion du devoir, seulement pour un peu plus de cohérence, un peu plus de prière.

Une senteur ?

Je ne serai pas très poétique ici… Les gaz d’échappement ! La pollution est terrible à Beyrouth. Même sur la Corniche, nos footings en souffrent. Je m’habitue à pas mal de choses mais pas à ça. Le pire sans doute, les dégâts occasionnés par cette toxicité auprès des enfants syriens assis à longueur de journée le nez dans les pots d’échappement. Une misère arrive rarement toute seule.

Une photo ?

La première qui m’apparaît, c’est celle de Nour (Lumière) ! Une petite syrienne vendeuse de roses sur la Corniche. Elle n’a pas dix ans mais manage son business comme une femme d’affaire. Elle entreprend les amoureux qui vont bras dessus, bras dessous. Il faut avoir subi une ablation du muscle cardiaque pour lui résister. Quand elle rencontre ses copains joggers, cette petite Lumière s’élance vers nous avec un sourire ravageur. Elle se pend au cou de Christine et me tape dans la main. Elle n’ira probablement jamais à l’école et continuera à vendre ses roses à moitié flétries, à l’image de l’enfance qu’elle n’aura pas eu. Sa joie de vivre nous enseigne à ne plus nous charger de toute la misère du monde, à partager ces moments simples et sans avenir.

Une saveur ?

Christine un jour m’a fait gouter un carré de caramel au sésame. Depuis je ne suis plus le même. J’ai mis du temps autrefois à arrêter de fumer, mais là je crois que je ne m’en remettrai jamais ! Je suis addict au caramel sésame ! Connaissez-vous un programme de désintoxication, un coach spécialisé un centre de cure ?!! Je ne sais plus comment m’en sortir !

Un touché ?

Disons plutôt un contact. J’ai embrassé toutes les sœurs du Carmel Saint-Joseph ! Elles m’ont invité pour un cycle d’études bibliques sur le livre de la Genèse. Nous passons des après-midi merveilleuse à leurs côtés. Elles nous ont accueillis à coeurs ouverts. Après chaque étude biblique nous participons à vêpres, puis partageons leur repas. Amis de la communauté de Pomeyrol et de l’abbaye de Lérins, nous avons trouvé chez les Carmélites de Mechref notre monastère d’adoption.

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La prochaine NOUS'S : à Pâques (ou à la Trinité !)