Nous's Letter - juin 2014

Le rapport que nous avons au temps qui passe est déconcertant. Le temps des tâches répétées ne s’écoule pas au rythme du temps de la découverte. Il y a un temps pour tout écrit le Qohélet…  Un temps pour vivre en France et un temps pour vivre au Liban. Autant vous dire qu’au terme de cette première année, notre horloge interne s’est quelque peu affolée !  Il s’est passé tant de choses que nous avons la sensation d’y vivre depuis des années ; en même temps ces neuf mois sont passés comme le jour d’hier…

Visite à Khyam (Sud-Liban) avec la délégation France. Un grand moment d'émotion avec les enfants syriens. Ces populations déplacées par villages entiers, trouvent refuge au Liban. Des ONG telles que AMEL International, leurs ouvrent leurs dispensaires, leurs écoles et leurs cœurs. 

Christine : " Dieu te vienne en aide"

Nous sommes à nouveau dans la région de Khyam, petit village situé à l’extrême sud du Liban, à quelques encablures de la frontière avec Israël, plusieurs fois bombardé, détruit et reconstruit. Chrétien, Druze, musulman, chacun trouve son lieu de prière (il y a même un temple protestant) et tous cultivent le vivre ensemble, notamment avec les habitants du village voisin, récent celui-là, puisqu’il a vu le jour il y a quelques mois. La coutume veut qu’on l’appelle « camps de réfugiés », village lui sied mieux.  Déplacés ou plutôt chassés de Syrie, ses habitants ont choisi de rester ensemble et de le reconstituer.

Les enfants suivis de près par leurs parents accourent vers notre petit groupe, tout sourire. Tout autour de nous des tentes de deux pièces en bâche de plastique sont installées sur une dalle de béton. Devant chaque habitation, une petite terrasse entourée de géraniums en pots, permet aux femmes de se retrouver en surveillant leurs enfants. Ils sont partout, tous plus beaux les uns que les autres, curieux, rieurs pour les plus petits, le regard grave pour les adolescents mais désireux de rencontre. Le chef du village vient vers nous et raconte sans colère et avec beaucoup de dignité, la fuite, la reconstruction et l’organisation de la vie communautaire. Les femmes sont vêtues de couleurs chatoyantes, elles veulent faire connaissance. Une petite fille de deux ans me tend sa poupée de tissu, les traits dessinés au feutre. Heureusement cachées derrière mes lunettes de soleil, les larmes montent à mes yeux au moment où un sourire arrive à mes lèvres. Un étrange mélange de sentiments m’anime. Tristesse pour cette génération d’enfants sacrifiés, sans pays, sans formation… Que vont-ils devenir ? Reverront-ils leur pays ? Angoisse pour leur quotidien, ce petit village presque charmant sous le soleil printanier que devient-il en cas de pluie ou de froid ?

Admiration pour leur dignité et la force de vie qui leur a permis de reconstruire et de maintenir le lien social. Soulagement enfin de les voir ensemble, solidaires. Mes schémas à la française me les faisaient imaginer seuls, perdus dans le temps et l’espace, sans affection, un peu comme nos SDF. Il semble qu’en Orient on maintienne le lien entre les hommes coûte que coûte. Et ce tissu fait de solidarité, d’affection, d’échanges, de curiosité pour l’étrangère que je suis, ancre ces hommes et femmes, leur permettant de rester debout, de regarder devant, de rester humain, image de Dieu.

Mes amis, priez pour les enfants de Syrie et leurs familles, chrétiens et musulmans peu importe, que « Dieu te vienne en aide » (en arabe : ya tikon el afieh). Christine

Sophie : "Quel héritage !"

Au cours de ces dix premiers mois d’expatriation, j’ai beaucoup appris du Liban et de ses cultures. J’ai notamment vu «  HERITAGE » le dernier film de Philippe Aractingi. Un film très intéressant qui, je l’espère, sera bientôt diffusé en France. Le réalisateur met en scène ses propres enfants, sa femme et raconte l’histoire de sa famille, commençant pas ses ancêtres du temps de l’occupation ottomane et se terminant par le conflit libano-israélien de 2006. Ce film m’a fait personnellement ressentir la souffrance des libanais pendant cette période ; l’histoire du Liban est un peu moins compliquée après ce film. Je vous renvoie à la bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=WSGpAqDP8Ik ; Avec mes parents nous avons eu la chance de déjeuner avec la famille Aractingi. Ça fait drôle de découvrir les acteurs en dehors de leur film.

Juste un dernier mot pour vous encourager à venir au Liban ; vous ne serez pas déçus ! C’est un pays très divers et surtout magnifique. Pour moi, tous se passe bien j’enchaîne les brevets blanc et dans 3 semaines je passerais mon brevet officiel ;  2 jours après je partirais en France. Bientôt les vacances !!

Pierre : « Un temps pour abattre et un temps pour bâtir » (Qoh 3.3)

Les changements annoncés dans la Nous’s letter de février sont intervenus. Le 20 avril, le temple et le presbytère, après 55 ans de bons et loyaux services étaient détruits ; le 13 mai, la vente de la parcelle actée. S’ouvre devant nous maintenant le temps de la reconstruction. Aventure exaltante s’il en est !

Ailleurs !

Quel lieu au service de quel projet ? Quelle lisibilité le protestantisme français veut-il se donner à Beyrouth ? « Ailleurs ! » Tel est le leitmotiv d’un des maîtres d’œuvre du projet. Ne nous contentons pas de faire ce que les autres font déjà et de façon plus efficace que nous. Jouons le rôle pour lequel nous sommes faits et peut-être attendus.

Premièrement, un témoignage protestant francophone, parce que nombre de libanais et d’expatriés n’entendent abandonner ni leur foi, ni leur héritage linguistique.

Ensuite, un regard sur la culture libanaise, valorisant en particulier les jeunes talents, parce que la culture est une grâce commune par laquelle chacun traduit sa vérité, sa fragilité et son espérance. Elle est une quête authentique du divin.

Et encore, un engagement dans la réflexion et l’action sociale aux côtés des ONG libanaises, parce que le Liban est plongé pour des années dans un drame humanitaire sans précédent. Voilà, nous voulons être présents sans être là où tout le monde se trouve.

Une Eglise sans temple

En attendant nous n’avons plus de temple ! Que choisiriez-vous, une Eglise sans pasteur ou sans temple ? Ce ne sont pas les mêmes problématiques. Les Eglises sans pasteur, si l’expérience ne dure pas trop, connaissent souvent un regain d’engagement, comme si, en bons protestants, on mettait un point d’honneur à marquer son indépendance vis-à-vis  du « clergé » (que ne sont bien entendu jamais les pasteurs!). Les Eglises sans temple, c’est le temps du désert, de l’inconfort, de la légèreté. C’est un peu l’aventure. Notre expérience s’inscrit dans ce mouvement. Chaque dimanche, il faut réhabiliter la salle réunion du Collège en lieu de culte. Après ces deux premiers mois à panser les blessures de fidèles orphelins de leur temple rasé, je vois à nouveau poindre les sourires. Je dois dire qu’il n’est pas évident d’être un pasteur qui arrive et qui démolit tout. M’en ont-ils voulu inconsciemment ? (Hamdoulah ! La photo du Conseil presbytéral semble dire le contraire!)

Je demeure convaincu que cette expérience d’Eglise sans temple est une chance pour nous. Il nous faut apprendre à faire Eglise autrement, d’une manière plus légère, plus évangélique ?

Une communauté qui vit

Nous connaissons actuellement une période de croissance. Le site web et le bouche à oreille jouent leur rôle et nous sommes identifiés et visités. Les nouveaux arrivant sont à eux seuls une image de l’Eglise mosaïque que nous formons : Libanais, Français, Béninois et Malgaches. Certains dimanches, notre salle de culte avec ses quarante chaises devient un peu étroite.

Baptêmes et confirmations se préparent ainsi qu’une grande fête d’Eglise le dimanche 22 juin. Nous y espérons de grands encouragements pour tous.

Le temps du repos se profile déjà. A la mi-juillet nous retrouverons nos enfants, nos parents et nos amis. Nous rendons grâce à Dieu pour cette première année, temps de découverte qui semble se prolonger indéfiniment. Le Liban est bien trop complexe pour que l’on puisse s’installer dans une routine. Nous ne nous en plaindrons pas !

A très vite. Pierre, Christine et Sophie.