« Première cuite !»

Méditation de Genèse 9.18-27

L'alcool, vice ou solution ?

Après la grande bénédiction de Dieu prononcée sur la création sauvée des eaux (« Je vous donne tout » 9.3), après l’alliance protectrice de toute vie, après le majestueux arc-en-ciel, signe universel de réconciliation entre le ciel et la terre, on se serait attendu à autre chose qu’à une brève de comptoir (v.18-19) où la beuverie soudain se mêle à l’indécence. Le retour aux réalités humaines est pour le moins brutal. A moins que le récit de la cuite de Noé ne soit lui aussi un récit fondateur...

Le vin pour le meilleur et pour le pire

Noé est devenu, comme son ancêtre Adam, un agriculteur, (9.20 : ish ha adamah ; littéralement : un homme du sol). Il plante une vigne évidemment ! Le vin étant un des piliers économiques des pays de la méditerranée. Il faut signaler que le fruit de la vigne jouit dans la Bible d’une réputation ambiguë. Le vin est d’abord une bénédiction selon Esaïe (65.8). Il est recommandé d’aller boire le vin de sa vigne avant d’aller au combat, au cas où il ne serait plus possible le faire après (Deut 20.6). La vigne est le signe de fertilité par excellence (Nombres 13.20). Les temps de renouveaux eschatologiques offriront de multiples occasions de réjouissances autour du vin (Jer 31.5 ; Joël 4.18, etc.). Mais le vin provoque aussi l’ébriété contre laquelle la Bible met en garde (Es 5.22 ; Pro 23.29-35, etc.).

Noé est viticulteur. Son nom, comme souvent dans la Bible, lui assigne une vocation. Noah le consolateur, le restaurateur (Gen 5.20) ! Le fruit de son travail apportera en effet une belle consolation à la terre (toujours aussi dure à cultiver depuis Adam) : le vin (que ceux qui ne l’aiment pas sachent qu’ils se privent d’une grande réjouissance ! – Ps 104.15).

Pourtant Noé le consolateur n’est pas si heureux que cela. Après plus de 600 ans d’existence, un déluge, des carrières de constructeur de bateau (6.14ss), de prêtre (8.20), puis de viticulteur, on ne l’a jamais entendu prononcer le moindre mot. Il obéit, il travaille et il se tait.

Le vin est un exhausteur d’existence. On peut avoir le vin gai ou le vin triste, tout dépend de ce que nous avons au fond du cœur. Et quand l’homme chavire dans l’ivresse, il se met à nu (v.20), perdant ses défenses habituelles. L’image qu’il montre de lui-même n’est plus celle de Dieu. Noé le juste, l’obéissant, le bon père de famille, le consolateur va devenir, sous l’effet du vin, Noé l’impudique proférant la malédiction. C’est la première parole qui sortira de sa bouche : « Maudis soit Canaan ! » (9.25).

L’alcool : vice ou solution ?

Que cherche-t-il donc à fuir dans l’ivresse ? Quelle angoisse, quelle misère intérieure éprouve-t-il le besoin de combattre par l’absorption massive d’alcool ? L’alcoolisme n’est pas un vice comme le prétendent toutes les morales du monde. L’alcool offre premièrement une solution aux effets redoutablement efficaces contre l’angoisse. Le problème est qu’il faut sans cesse augmenter la charge pour obtenir l’effet désiré. On repousse le seuil de tolérance toujours plus loin ; on s’accoutume, on s’asservit. L’alcool devient alors un maître implacable. Noé n’est rien d’autre qu’un homme comme les autres. Certains vont chercher le sommeil, la tranquillité ou l’équilibre dans les médicaments, d’autres dans le sport, la suractivité, l’ésotérisme. Les dérivatifs à l’angoisse ne manquent pas. Mais n’est-il pas vrai que nous passons le plus clair de notre temps à voiler la nudité insupportable de notre existence ? La nudité (même mot que honte en hébreu) de Noé nous renvoie chacun à la nôtre.

La nudité, c’est le voile levé sur le secret de l’être humain. Personne n’a le droit de violer cette intimité et de porter son regard au cœur de la vie d’autrui. Dieu recouvrira la honte d’Adam et Eve (Gen 3.21). Cham dévoilera celle de son père (9.22). Nombre de commentateurs, pour expliquer la violence de la malédiction de Noé à l’égard de Cham, interpréteront ce regard du jeune fils comme un viol incestueux. Mais le texte a son propre voile et je me garderai de violer à mon tour son silence.

Cham : le regard qui tue

La portée symbolique du péché de Cham doit être expliquée. En dévoilant la nudité de son père, Cham aspire à posséder celui qui lui a donné la vie. Il nie la place qui est la sienne dans le monde. En prenant l’ascendant sur son père, il nie l’idée de sa descendance, s’improvisant seul maître de la vie et du destin. C’est le péché de tous et de toujours.

Assumer son père et sa mère, même s’ils ont été de détestables parents, c’est enfin trouver un chemin possible d’existence. Il ne revient pas seulement aux parents de reconnaître leurs enfants, les enfants eux-aussi y sont appelés. Ils s’affranchiront ainsi de toutes les malédictions, de tous les esclavages et trouveront enfin, souvent au bout d’un long travail, leur place dans ce monde.

La vie continue

Noé n’a pas maudit seulement. Il a aussi béni. Il a béni Sem, l’ancêtre d’Israël, pour l’histoire que l’on connaît (v.26) : une bénédiction suspendue, conditionnée au respect de l’Alliance. Il bénira Japhet, l’ancêtre des Philistins, affirmant au passage qu’aucun peuple ne peut être stigmatisé comme ennemi des hommes ou de Dieu (v.27).

Notre rapport à la paternité et à la maternité humaines traduit, plus que nous le croyons, notre rapport à Dieu. Quand Jésus nous apprend à nommer Dieu : « Notre Père », il nous aide à nous situer dans le monde, non plus seulement comme créatures mais comme enfants. En disant « Notre Père », nous nous situons paisiblement aux côtés d’une descendance, comme fils et filles, frères et sœurs de Jésus-Christ, vivant dans la confiance et la dépendance du Père.

Ces méditations du mardi et du jeudi sont d'abord données via l'application smartphone What'sApp aux membres de l'Eglise protestante française de Beyrouth, dont la plupart sont des personnes originaires de Madagascar, employées de maison, souvent isolées et sans possibilité de lien à l'Eglise durant la semaine.