Le sermon du lendemain

Lundi 11 mars  2019

Un petit tour au désert ?

Un petit mot relie ces récits du chapitre premier de l'évangile de Marc. Le désert. Une fois prononcé, l'imaginaire s'emballe. Qui mieux que l'explorateur écrivain, Théodore Monod, a décrit ce fascinant espace terrestre et symbolique ?

« Un matin juste avant l'aurore. Sur la plaine mystérieuse et vide, l'aube va dérouler ses draperies lumineuses et révéler l'incompréhensible paysage aux voyageurs arrivés dans l'ombre. De la grandiose simplicité de l'heure, comme de la terre démesurée émerge des voiles gris de la nuit. À l'ouest, dans les ténèbres bleu sombre de la nuit qui fuit, le disque argenté de la lune va disparaître. Vers l'orient, dans une féerie de rose et d'or, le soleil se lève. » (T. Monod, Maxence au désert, 1999)

Une symbolique de l'échec...

Le désert symbolise la période difficile, l’épreuve, la solitude, la dépression. Il symbolise aussi le silence, la tentation, la maladie, la remise en question. On dira d'un(e) politicien(ne), qui ne convainc plus, ou d'un(e) pasteur(e) submergé(e) par le doute, qu'il(elle) est en pleine « traversée du désert. ». (pas facile l'écriture inclusive !)

... mais pas seulement.

Il peut aussi évoquer le temps du dépouillement. Ce besoin de se recentrer sur l’essentiel, de rechercher la présence de Dieu, faisant taire les autres bruits, cherchant à élever notre vision au-dessus des problèmes du moment. L'engouement actuel pour la méditation n'est-il pas révélateur d'un manque cruel de silence et de paix intérieure ?

Femmes et hommes de la Bible au désert

Simples gens ou prophètes, hommes et femmes, nombreux sont ceux qui ont vécu l'expérience du désert :

Agar et Ismaël (la servante et son fils rejetés d’Abraham), Moïse (le leader rejeté par le peuple hébreu), Elie (le prophète contesté d'Israël), connaîtront cette terrible traversée du désert. Mais dans ce lieu aride où la vie et la mort se ressemblent comme deux gouttes d'eau évaporées, où le besoin de survivre impose sa loi, ces damnés de la vie ont découvert un espace où Dieu se rendait présent, portait secours et parlait cœur à cœur.

Au bout de l’épreuve, à cet instant précis où le lâcher prise signifie consentement à la mort, Dieu envoie ses anges étancher la soif d’Agar et de son petit, apporter une galette et un peu d'eau à Elie sous son genêt (1 Rois 19.5), gratifier Moïse d'un appel à vivre sa vocation de prophète de Dieu.

Le désert apparaît comme ce lieu paradoxal où la vie et la mort, la solitude et la rencontre, peuvent être vécues simultanément, intensément.

Un lieu de perdition...

Le désert, c’est aussi le lieu où l’on se perd. Le peuple d’Israël, quittant l’Égypte libre, demeure quarante longues années dans le désert pour ne pas avoir cru à l’amitié de Dieu. Le désert aurait pu être pour lui une étape de trois semaines de marche joyeuse, un lieu d’expérimentation de la tendresse de Dieu et de constitution. Il a été interprété au contraire comme un lieu d’errance et de mort, suscitant la révolte, les murmures et le conflit.

...oui, mais pas seulement.

Les prophètes ont aussi annoncé « le fleurissement du désert » : ces temps où la promesse et l’attente allaient se transfigurer en présence et en bénédiction. Le temps où la restriction et le renoncement allaient se muer en surabondance et en joie !

Et c’est sans doute pour cela que Jean le Baptiste choisit de prêcher au désert ; il sait que cet espace est propice au retour à Dieu, à la nouvelle naissance. A tous ceux qui prendront le risque de quitter un moment leur vie, leur travail, leurs obligations ou leur zone de confort, pour se mettre à l’écoute de Dieu, une rencontre est possible, là au désert.

Marc, l'économe des mots.

A peine est-il sorti du Jourdain que Jésus reçoit cette révélation de Dieu : "Tu es mon fils bien aimé ». Il est alors poussé par l’Esprit au désert.

Dieu a-t-il réellement dit ?

Quelques mots seulement pour raconter toute épreuve de la tentation. A la différence des évangiles synoptiques aux récits charnus, chez Marc, on n'apprend rien de précis. Nous ne savons pas comment ni en quoi Jésus a été tenté. Face au satan, a-t-il connu le doute, le questionnement, la peur ?

Qui est-il "le satan" (littéralement dans le grec) ?

Cette figure biblique du mal dont l'activité consiste à troubler subtilement la relation de l’homme avec Dieu ; celui qui s’invite pour prêcher avec talent l'image déformée d'un Dieu inquiétant. Quelque chose comme :  "Dieu a-t-il réellement dit au Jourdain : tu es mon Fils bien aimé ?" Jésus a-t-il vu le lien d’amour indestructible qui l'unit au Père être menacé, dénoncé par l’adversaire ? On ne le sait pas. Marc reste très pudique, comme nous pouvons l'être avec nos histoires de tentations...

Bête sauvages et anges gardiens

Le récit se conclut par cette note étonnante : « Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient. »
Quelle signification donner à la présence de ces bêtes sauvages ? Elles ne lui font pas de mal. Elles sont là. Elles semblent tranquilles. On retrouve ici les accents eschatologiques d'un Esaïe où le nourrisson se met à jouer sans risque dans le nid du serpent (Es 11).

Là, au désert, un nouveau rapport s’établit entre l'homme et la bête. L'harmonie s'installe un instant entre les différents partenaires de la création. L'homme, l'ange et la bête. Dans la présence de l’homme de paix la création ne souffre plus. J'y perçois un appel à nous engager pour un plus grand respect de la nature et de ses ressources.

Les bêtes sauvages sont-elles aussi, sur un plan plus symbolique, une image de notre être intérieur en proie aux plus violents conflits ? Sont-elles ces voix puissantes et arrogantes qui montent et nous accusent, nous menacent et nous déchirent ?

Mais voilà que dans la présence de Jésus, ces paroles-bêtes-sauvages se tiennent tranquilles ; elles perdent en puissance et s'apaisent. L'homme mi-ange mi-bête de Pascal, est invité à la pleine réconciliation.

Quant aux anges, ils le servent ! Indication nouvelle de la proximité et du soin de Dieu.

Cette présence des anges nous dit que l’épreuve douloureuse du désert n’est pas le lieu de l’absence de Dieu ni de son abandon. Le désert comme lieu de combat intérieur est aussi lieu de la présence discrète et sûre du Dieu du salut.

Apprendre à discerner au creux de l’épreuve cette présence secrète et sûre de Dieu, à croire en son amitié contre toutes les apparences, n’est-ce pas cela "la foi éprouvée" (Jac 1.3)? Ainsi, le temps du désert n’est pas qu’un temps d’épreuve. C’est aussi un temps de formation du croyant.

Faisons silence...

Marc est resté très silencieux, très secret sur ce que Jésus a vécu au désert.

J’aime cette phrase de Monod qui évoque, à la manière de Marc, le silence du désert :

« Parler du désert, ne serait-ce pas, d’abord, se taire, comme lui, et lui rendre hommage non de nos vains bavardages mais de notre silence ?»

Le désert, dans nos vies, sœurs et frères, c’est aussi le temps où, mystérieusement, dans le silence, Dieu se rend proche, se fait soutien et ami.

En ce premier dimanche de Carême, au creux de toutes nos traversées du désert, Dieu est présent. Amen !