Le sermon du lendemain

Lundi 11 février 2019

Luc 5.1-11 (TOB)

1O Or, un jour, la foule se serrait contre lui à l’écoute de la parole de Dieu ; il se tenait au bord du lac de Gennésareth. 2 Il vit deux barques qui se trouvaient au bord du lac ; les pêcheurs qui en étaient descendus lavaient leurs filets. 3 Il monta dans l’une des barques, qui appartenait à Simon, et demanda à celui-ci de quitter le rivage et d’avancer un peu ; puis il s’assit et, de la barque, il enseignait les foules. 4 Quand il eut fini de parler, il dit à Simon : « Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour attraper du poisson. » 5 Simon répondit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. » 6 Ils le firent et capturèrent une grande quantité de poissons ; leurs filets se déchiraient. 7 Ils firent signe à leurs camarades de l’autre barque de venir les aider ; ceux-ci vinrent et ils remplirent les deux barques au point qu’elles enfonçaient. 8 A cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus en disant : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un coupable. » 9 C’est que l’effroi l’avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, devant la quantité de poissons qu’ils avaient pris ; 10 de même Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient les compagnons de Simon. Jésus dit à Simon : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu auras à capturer. » 11 Ramenant alors les barques à terre, laissant tout, ils le suivirent.

On m’a demandé tout récemment ce que je pensais des miracles de Jésus. Dans la question, j’en entendais une autre : « Est-ce que vous croyez vraiment aux miracles ? » Et comme je n’aime pas les questions qui attendent des réponses en oui ou non, et encore moins celles qui cherchent à se rassurer sur la théologie du pasteur, je me suis lancé dans des explications. Ce que je pense des miracles de Jésus n’a d’ailleurs aucune importance. Mais s’il fallait répondre avec un pistolet sur la tempe, je dirais que je ne crois pas aux miracles, je ne crois qu’en Jésus ! Mais je crois surtout que les récits de miracles ont une signification pour notre foi aujourd’hui et que c’est cela qu’il faut accueillir. L’Évangile nous met régulièrement en garde contre l’adoration des signes et des miracles. Jésus dira à Thomas : "Parce que tu m’as vu, tu as cru ? Bienheureux ceux qui ont cru sans avoir vu ! » Ne nous trompons donc pas de foi !"

L’évangile du jour avec sa pêche miraculeuse va mettre à l’épreuve notre foi autant que nos doutes...

Quitter le plan fixe

Que signifie ce récit pour nous, chrétiens du 21e siècle ? Il n’y a pas parmi nous beaucoup de marins pêcheurs. Quand bien même en serions-nous, pêcherions-nous davantage de poissons que des pêcheurs athées, juifs ou musulmans ? Evidemment non ! Alors on va essayer de décoller un peu nos regards du miracle du filet plein pour découvrir d’autres plénitudes plus subtiles et décisives à la fois. Un peu comme au cinéma. Quittons le plan fixe du filet et changeons d’angle de vue.

C'est en observant le mouvement des corps que ce changement d'angle peut s'opérer. Je m'explique...

Premier mouvement : le collé-serré !

Le récit commence avec cette scène très touchante mais qu’on ne voit pas parce que la pêche miraculeuse capte toute la lumière :

« Un jour la foule se serrait contre Jésus à l’écoute de la parole de Dieu. » (v.1)

Cette image-là est magnifique ! Les gens ont compris que quelque chose d’unique était en train de se produire et qu’ils en étaient les témoins. Ils se serrent contre Jésus (TOB) ou "tout près de lui" (NBS) , exprimant un besoin quasi physique de présence, de proximité et d’écoute. 

Cette soif de rencontre en vérité avec l’homme Jésus, dit le vide profond qui s’est creusé dans leur vie. Ce collé-serré avec Jésus dit toute la désillusion, la perte de la confiance dans les institutions religieuses et politiques. 
Cette foule qui se serre contre Jésus ; elle n’est pas encore l’Église, c’est juste un bout d’humanité en manque de sens ; c’est le vide existentiel d'une société. Elle pressent en Jésus une présence incomparable, la puissance d'une parole créatrice.
C’est encore aujourd’hui ce vide, cette angoisse que manifestent les peuples européens. Je doute que les réponses proposées aux gilets jaunes ou par les gilets jaunes puissent combler ce vide existentiel. Derrière chaque crise sociale s’exprime une crise du sens, une quête spirituelle.
Si vous ne vous êtes pas serrés depuis longtemps contre Jésus n’hésitez pas. Ça peut faire un bien fou !

Deuxième mouvement : l'éloignement salutaire

Le second mouvement de corps est celui de Jésus. Il monte dans la barque et prend du champ. Il se distancie de la pression étouffante de la foule. La distance garantit la liberté. Celle de Jésus et celle de la foule. Il n'est pas un gourou fusionnel, mais le prophète de la Bonne Nouvelle. Etre proche n'est pas envahir. Une belle éducation parentale doit apprendre à laisser filer. Jésus prêche à distance pour permettre à la foule de devenir actrice de son écoute et de son destin. Elle va devoir écouter, interpréter, méditer la parole de Dieu et peut-être croire. Notons qu'il s'éloigne "un peu". C'est la juste distance/proximité qui est difficile à trouver, tant dans les rapports familiaux que communautaires. A vous de jouer !

Troisième mouvement : la génuflexion

Simon, Jacques et Jean sont des hommes déprimés. Le travail de la nuit n’a rapporté que fatigue et désillusion. Ils lavent en silence des filets qui n’ont servi à rien… C’est une image désespérante de la vie. Il faudra que Jésus les emmène en eau profonde, lieu mystérieux de la rencontre pour sortir de la spirale de l'échec.

Mais je veux rester sur ce qui ne saute pas aux yeux dans cette scène. Juste après le miracle de la pêche surabondante, Simon-Pierre tombe aux genoux de Jésus (ou "tombe à genoux devant Jésus"). C’est une théophanie ! On ne s’agenouille que devant Dieu. Une proximité cependant impossible à admettre pour Pierre : "Éloigne-toi de moi !" La distance que Pierre veut imposer au divin est celle de l'ancien monde avec son Dieu tout-puissant dont la sainteté est brûlante. Si Pierre n'a pas encore trouvé la juste distance avec Jésus, il se retrouve à genoux devant lui...

« Genou » en langue sémite vient de la racine brk. Par exemple, faire "baraquer" son chameau, veut dire lui faire mettre les genoux à terre pour pouvoir descendre. Cette racine a donné le mot berouka (hébreu) ou baraka (arabe): bénédiction. On reçoit la bénédiction en s’agenouillant, en pliant le genou devant celui qui la détient.

J’ai lu aussi que les femmes de l’antiquité accouchaient accroupies. Les genoux servaient à recevoir l’enfant. Les genoux maternels, premier lieu de bénédiction !

Un théologien psychanalyste catholique voit dans l’action des tendons qui permettent la flexion du genou une symbolique du lien qui permet la rencontre. Sont-ce les genoux de Jésus qui fléchissent vers Pierre qui est à terre ? L'idée est la même.

On ne pratique guère la génuflexion dans les Églises protestantes. On n’aime pas trop se serrer non plus. On est pudique par chez nous ! 
Mais ce jeu de mouvements des corps dans ce récit nous montre que nous ne gagnons pas à tout intellectualiser, à dématérialiser notre foi. Nos corps ont peut-être à retrouver une fonction dans notre relation avec Dieu. Nos genoux, nos bras, nos mains, sont peut-être là pour nous rappeler que notre foi n’est pas qu’intérieure, spirituelle.

Un temps, trois mouvements

La foule se serre contre Jésus. Jésus trouve la juste distance. Pierre fléchit les genoux. Le temps du miracle de la pêche abondante n’avait pas d’autre but que de permettre trois mouvements, ceux des rencontres croisées entre Dieu et les hommes.

Nos marins pécheurs, devenus pêcheurs d’hommes, l’ont bien compris. 
« Laissant tout, ils le suivirent.» On n’ose pas poser la question : « Mais qu’est-ce qu’on a fait des poissons ? » Rien ! On s’en fiche ! Le miracle et ses poissons sont oubliés. C'est dans le mouvement de la suivance du Christ que se vit maintenant le temps de la grâce !

L’Église devrait se préoccuper de sa vocation plus que de la gestion de ses problèmes de vie ou de survie quotidienne ! La surabondance se trouve dans la parole et la personne de Jésus pas dans les bénédictions particulières que nous pouvons récolter ici ou là ! Ne laissons pas notre foi se prendre (perdre ?) dans les filets du miraculeux ou de la rétribution ! Croyons en Jésus !

Vous voyez, ce que je pense des miracles n’a aucune importance. Ce qui compte, c’est que Dieu se laisse approcher, serrer de près, mais pas trop (!). Il bénit celui qui vient à lui, se repent et s’agenouille ; il le bénit et l’envoie, le temps d'un mouvement, partager la Bonne Nouvelle du Dieu qui fait route avec les hommes ! AMEN !