Le sermon du lendemain

Lundi 24 septembre 2018

Je vais devoir malheureusement interrompre momentanément la diffusion des SDL. Je subis une opération à l'épaule jeudi prochain et vais rester immobilisé du côté gauche pendant trois semaines. Je reprendrai dès que ma liberté de mouvement sera revenue. Amitiés, Pierre.

Bébé a tout compris !

Marc 9. 30-37

30 Partis de là, ils traversaient la Galilée et Jésus ne voulait pas qu’on le sache. 31 Car il enseignait ses disciples et leur disait : « Le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes ; ils le tueront et, lorsqu’il aura été tué, trois jours après il ressuscitera. » 32 Mais ils ne comprenaient pas cette parole et craignaient de l’interroger.

33 Ils allèrent à Capharnaüm. Une fois à la maison, Jésus leur demandait : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » 34 Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils s’étaient querellés pour savoir qui était le plus grand. 35 Jésus s’assit et il appela les Douze ; il leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » 36 Et prenant un enfant, il le plaça au milieu d’eux et, après l’avoir embrassé, il leur dit : 37« Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille moi-même ; et qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé. » (TOB).

Ce qui nuit le plus gravement à la santé de l’Église, de mon point de vue, c’est le « sentiment du propriétaire ». Nous cheminons depuis plus de 2000 ans avec le Christ ressuscité, glorifié ; nous avons évangélisé le monde, bâti des cathédrales... Depuis longtemps, l'Eglise, dans sa réalité locale ou institutionnelle est identifiée à notre "chez-nous" religieux. Pourtant l’évangile est clair, l’Église est la propriété exclusive du Christ  : « Je bâtirai MON Église", dit-il à l’apôtre Pierre, et non : " Je vous bâtirai une Eglise".

Ne pas se tromper de mission

Ce sentiment de propriétaire nous détourne de notre vocation originelle. Au lieu de témoigner du Christ les mains vides et le cœur plein, nous tournant vers ceux qui ne le connaissent pas, ou plus, ceux qui souffrent d'exclusion et d'injustice, nous dépensons notre énergie à gérer l’Église, à développer des programmes, des services dont les fidèles sont au bénéfice. Au lieu d’interroger le maître sur le sens de l'appel reçu, nous nous chargeons les bras de mille préoccupations pour l’Église ; nous prétendons le plus sérieusement du monde savoir ce qu'il lui faut pour sa croissance, son bien-être et son avenir. Mais nous rendons-nous compte que ce sentiment de propriétaire tue la mission autant que les missionnaires ?

En traversant la Galilée...

Il faut dire que nous avons eu de bons maîtres ! L’évangile de Marc met en scène ce matin le groupe des 12 disciples allant à la suite de Jésus à travers la Galilée. Ils semblent préoccupés.

Souvenons-nous. Deux chapitres plus haut, ils avaient été envoyés en mission par Jésus (Mc 6.1-13). Ils avaient évangélisé en son nom, guéri des malades et fait des convertis ; ils sont revenus fiers de ce qu’ils avaient pu réaliser (Mc 6.30). Et ce jour-là, traversant la Galilée, ils se demandent lequel d’entre eux est le plus grand… Auquel d’entre eux Jésus confiera-t-il les clés de la maison !

Il ne semble pas que l'annonce de sa mort les ai beaucoup perturbés (9.32)? Au lieu de s’interroger sur le sens de cette parole troublante, ils se montrent préoccupés par les question de succession, de statut, de grade. L'islam n'a pas l'exclusivité des préoccupations politiques : qui sera calife à la place du calife ?

Et Jésus s'assit...

Y a-t-il de la lassitude dans ce mouvement du corps ? Est-ce l'attitude normale de celui qui va enseigner ? Quoi qu'il en soit, Jésus reprend tout à zéro. Ils n’ont pas compris le sens de sa présence, de sa mission (v.32), de sa mort annoncée et de la vie à venir...

Il leur dit à nouveau le message fondamental de son enseignement : « Être premier, c’est se faire le serviteur de tous à l’image du fils de l’homme qui vient pour servir et non pour être servi ; c’est cela être premier ! »

Jésus sait que ces paroles n’auront pas d’impact sur eux. Ce sont les paroles d'un monde dont ils sont étrangers. A moins qu’il ne mette la parole en scène devant eux.

Où est ton centre ? Au milieu !

Il y a là un enfant que Jésus place au milieu des disciples (v.36) ; pas devant, pas à côté, pas derrière, mais au milieu ; l’enfant est l’un d’entre eux. Ils se croyaient investis des pouvoirs du maître, légitimés par son appel, prêts à conquérir le monde... ! Et voilà que Jésus, leur dit : "Cet enfant est une image de ce que vous devez être ! Voilà l’Eglise selon mon cœur !"

Pourquoi un enfant ?

On a souvent répondu que les enfants étaient purs. Mais voilà, tous les enfants qui apparaissent dans l’évangile de Marc sont impurs, soit parce qu’ils sont malades, soit parce qu’ils sont étrangers (la fille de Jaïros, la fille de la femme syro-phénicienne et l'enfant épileptique).

Dépendance, fragilité et présence non-violente

L’enfant n’est pas choisi comme image de l’Église et de ses responsables à cause de sa pureté ou de sa tendresse, mais parce qu’il développe une qualité très particulière, très rare chez les adultes : la dépendance. Par ailleurs, le mot "enfant" en grec (païdion) le dit déjà ; il désigne aussi bien l’enfant que l’esclave. Le message est clair : la bonne nouvelle qui va sauver le monde, la puissance que rien ne pourra arrêter, n’a pas meilleure figure que celle d’un enfant dont l'instant présent et le devenir dépendent des autres.

Cette image me questionne particulièrement depuis que je suis devenu grand-père. Nous regardons notre petit-fils sous toutes les coutures ! Peut-être puis-je comprendre mieux aujourd’hui ce que veut dire Jésus avec cet "enfant centré".

Premièrement, un bébé, c’est fragile, c’est faible. C'est ainsi qu'en Jésus Dieu se donne : dans la faiblesse. Il faut donc revoir notre idée de la grandeur et de la puissance de Dieu. C’est dans la fragilité, l’anonymat, l’insignifiance que Dieu se rend présent et agissant.

Ensuite, quant un bébé arrive, il transforme la vie de ses parents. Il y a un avant la naissance et un après. La présence de l’enfant modifie notre rapport au temps et à l’espace Même la vie de couple en est affectée. Oui, la présence de l’enfant dans la famille transforme les rapports interpersonnels. On fait de nouvelles expériences ; on hiérarchise autrement les priorités ; on apprend à faire passer ses besoins personnels après ceux de l’enfant ; on expérimente au jour le jour le souci de l’autre, le don de soi.

J’ai lu aussi qu’un bébé, c’était la force de la non-violence. Un bébé, c’est désarmant ; ça fait fondre les forces sombres et froides de l’indifférence et de la colère. Si Jésus est venu dans le monde comme un bébé, ce n'était pas pour devenir "le petit Jésus" ! C'était pour dire que Dieu se donnait en renonçant à la force, ensemençant notre monde de promesse et de confiance.

Pour une théologie de la "grandeur inversée"

Alors qui est le plus grand ? Selon Jésus, il n’y a rien à faire pour mériter la grandeur : la grandeur est un don à accueillir, comme on accueille un enfant ; comme un enfant accepte joyeusement sa dépendance. Devenir premier, c’est simplement répondre à l’appel de Dieu et se laisser travailler en chemin.

C’est à cette théologie de la « grandeur inversée » que l’Évangile nous appelle ! À une traversée, un renoncement fondamental et radical à la puissance dominatrice. Avez-vous essayé de renoncer à avoir raison dans une discussion ? Avez-vous tenté d'abandonner un moment vos désirs de puissance, de maîtrise ? Voilà ce que nous enseigne la présence de l’enfant au milieu de l’Église : renoncer à utiliser la révélation biblique comme une mitrailleuse lourde ! Renoncer à instrumentaliser nos traditions chrétiennes, nos dénominations à des fins de concurrence et d’exclusion.

« Qui n’est pas contre nous est pour nous !», dira Jésus au verset suivant. Cela veut bien dire qu’il y a de la place dans l’Église du Christ et dans le Royaume de Dieu pour le différent, le particulier, l'atypique, le dérangeant (fut-il un pentecôtiste !!).

Il y a encore du chemin à faire avant d'habiter ce monde des valeurs inversées. Il y a notre Galilée à traverser... Mais l’évangile est là et nous y accompagne.

Puisse l’image de l’enfant au milieu de nous rester vive dans notre perception de Dieu, de soi, de l'Eglise et des autres. AMEN !