Le sermon du lendemain

Lundi 10 octobre 2016

Aux confins de l'impossible

Luc 17.11-19

11 Or, comme Jésus faisait route vers Jérusalem, il passa à travers la Samarie et la Galilée. 12 A son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre. Ils s’arrêtèrent à distance 13 et élevèrent la voix pour lui dire : « Jésus, maître, aie pitié de nous. » 14 Les voyant, Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » Or, pendant qu’ils y allaient, ils furent purifiés. 15 L’un d’entre eux, voyant qu’il était guéri, revint en rendant gloire à Dieu à pleine voix. 16 Il se jeta le visage contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce ; or c’était un Samaritain. 17 Alors Jésus dit : « Est-ce que tous les dix n’ont pas été purifiés ? Et les neuf autres, où sont-ils ? 18 Il ne s’est trouvé parmi eux personne pour revenir rendre gloire à Dieu : il n’y a que cet étranger ! » 19 Et il lui dit : « Relève-toi, va. Ta foi t’a sauvé. »

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Le fil rouge de l’Evangile de Luc, c’est cette petite phrase qui revient 9 fois comme un refrain : « Jésus marche vers Jérusalem ». Ce n’est pas pour dire que Jésus est un bon marcheur mais que l’heure approche. Et plus le temps se réduit et plus l'espace entre Jésus et les hommes se resserre. Cette marche amène Jésus à approfondir la dimension universelle de sa messianité. Et celle d’aujourd’hui en est une illustration poignante : 10 lépreux croisent le chemin du Christ.

L'archétype de l'exclu

Ces lépreux sont des exclus de la vie sociale et religieuse ; c'est pourquoi ils interpellent Jésus « de loin » ; la loi lévitique interdisant tout contact entre les purs et les impurs. En parias du judaïsme, ils se regroupent entre compagnons d'infortune pour essayer de survivre aux abords des villages. Vous savez probablement tout cela.

L'archétype de l'affreux !

Sans doute aussi avez-vous repéré le lieu où se situe la scène ? Quelque part entre Samarie et Galilée. C’est la région frontalière avec le sud Liban. Une région qui dans la Bible a plus mauvaise réputation encore que Tyr, capitale mondiale du commerce et de la luxure - Ez 26) ! Pire que païen ? Les samaritains ! Affreux hérétiques, les samaritains étaient des juifs minimalistes. Ils ne reconnaissaient que 5 des 39 livres du canon hébraïque : leur Pentateuque samaritain, et adoraient sur le Mont Garizim loin du temple de Jérusalem.  Mais je ne vous apprends rien.

Mieux vaut un bon ennemi qu'un faux-frère

On est prêt à pardonner beaucoup de choses dans la vie. Avec un peu de bonne volonté et d’intelligence, on peut même conclure un accord de paix avec un vieil ennemi. Regardez la poignée de main historique entre Péres et Arafat. Un chef israëlien et un chef palestinien qui, malgré le poids de l’histoire, les rancunes, les morts, sont parvenus à trouver un terrain d’entente.  Avec un vrai ennemi, on sait toujours à quoi s’en tenir.

Liberté chérie

La relation s'avère par contre impossible avec l'hérétique, le frère à la fois proche et déviant. Aïrésis, en grec ça signifie, choix, préférence, opinion. A l’intérieur d’un cercle, d’une famille de pensée ou de croyance, on n'aime pas beaucoup les opinions. Le faux-frère est beaucoup plus dangereux pour le système que l’ennemi-juré ! Entre protestants et catholiques, on ne s’est rien pardonnés jusqu’au milieu du 20e siècle (de guerre lasse ?). 450 ans de conflits, d’anathèmes, de bûchers, parce qu’un Martin Luther, en lisant la Bible avait décidé un beau matin d’octobre 1517 de faire d’autres choix de lecture et de foi que ceux de son Eglise catholique romaine. Mais ce protestantisme libérateur des consciences ne tarda pas à ériger ses propres tribunaux. Jean Calvin, le grand réformateur, ne pardonnera pas à Michel Servet son libéralisme anti-trinitaire. Depuis toujours, la liberté de conscience est plus facile à revendiquer pour soi qu'à reconnaître chez les autres ! Les samaritains étaient aux juifs ce que les protestants furent aux catholiques ou les chiites aux sunnites. La minorité insupportable ! Les déviants qu’il faut condamner voire, quand l’occasion se présente, exterminer.

Chacun à sa place et les vaches...

Sur sa route de Jérusalem, Jésus découvre que les Samaritains sont aussi aimés de Dieu. Ce qui manque, aux uns et aux autres, c’est l’expérience de la rencontre avec tous les risques que cela suppose. Au-delà des catéchismes, des traditions, tout homme, aux confins de ses impossibles est appelé à rencontrer le Christ. Ce qu'il en sortira n'appartient qu'à lui. L'Évangile est rencontre !  

Hier mon concierge musulman m’a demandé s’il pouvait venir, avec son petit garçon au culte. Il est musulman. J’étais pris au dépourvu. Normalement ces choses-là n’arrivent pas...

Pour 90% des gens, l’important c’est de rejoindre son camp, réintégrer la norme sociale et religieuse d'où l'on vient. C’est ce que vont faire les 9 lépreux. Ils vont aller se faire voir chez les prêtres !

Comme une peau de lapin !

Pour un seul d’entre eux, la priorité sera de revenir sur ses pas pour revoir Jésus. Le verbe se retourner est souvent utilisé dans le NT pour parler de la conversion du cœur. Cet homme n’a pas seulement retrouvé la santé, il n’a pas seulement retrouvé le droit d’exister dans la communauté religieuse, cet homme est retourné comme une peau de lapin ! Il est né à la vie de Dieu dans sa rencontre avec le Christ. Il a fait un  choix : son tempérament de samaritain hérétique l’y a sans doute aidé : sa préférence est allée vers Jésus, une conviction intérieure, une inclinaison profonde qui a fini par tout emporter.

Aux pieds du Seigneur, il est maintenant relevé. "Lève-toi !" Ce verbe est aussi utilisé dans l’Evangile pour dire ressuscité. Il  passe de la mort à la vie. Mais pas n’importe quelle vie : une vie désormais marquée par la reconnaissance et la foi. Une vie d’homme libre. Amen !

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Et si pour une fois mon frère, ma soeur, tu m'écrivais où ces pas dans le sable te  semblent conduire ?