« Terre étrangère, terre promise » (méditation de Genèse 26.1-14)

Ce chapitre 26 du livre de la Genèse qui met en scène Isaac et Rebecca au pays d’Abimélek a un air de déjà vu et même revu ! Abraham, par deux fois avait tenté de faire passer sa femme Sarah pour sa sœur ; une première fois en Egypte où, fuyant la famine, il avait trouvé refuge (Gen 12) ; une autre fois chez Abimélek à Guérar. Tel père tel fils ! Isaac nous rejoue ici presque à l’identique le mauvais feuilleton du : «C’est pas ma femme, c’est ma sœur ! ». Sara et Rebecca dans le rôle du « corps diplomatique », Abraham et Isaac, anti-héros d’un scénario très riche d’enseignements à condition d’éviter les pièges.

Des déplacements qui coûtent

Il faut se garder d’une lecture moralisante de ces récits, du genre : « Vous voyez ce qui arrive quand on dit des mensonges ». Il est plus intéressant d’observer les déplacements, d’écouter les acteurs du récit sans leur faire dire plus qu’ils ne disent, de relever les silences sans s’empresser de combler le manque qu’ils creusent en nous.

Tout d’abord, en Genèse 12 comme ici, c’est la famine qui est à l’origine des déplacements d’Abraham et Isaac. C’est le manque, la peur de mourir, l’incertitude qui mobilisent Abraham et Isaac. On va chercher ailleurs, à l’étranger, ce que l’on ne trouve plus chez soi. Isaac partit pour Guérar (26.1), comme Abraham vint y séjourner en étranger avant lui (Gen 20.1).

On ne sait pas où se trouve Guérar. Mais le jeu de mot vaut ici toutes les enquêtes géographiques : Guérar veut dire « à l’étranger ». Abraham et Isaac ont donc « séjourné en étrangers à l’étranger ». Et c’est au cours de ce déplacement de la terre promise vers l’étranger que l’alliance va être renouvelée avec Isaac : « Séjourne en étranger dans ce pays, je serai avec toi et je te bénirai ». Le pays étranger figure ainsi à la fois le danger et la promesse. Dans la Bible, c’est souvent hors de ses frontières, hors de ses sécurités que l’on rencontre Dieu (Abraham, Isaac, Joseph, Moïse, Jonas, etc…). Le pays étranger fait souvent figure de terre sainte !

Ma femme, ma sœur, la bonne et moi !

Qu’est-ce qui a bien pu pousser ces couples à envisager la rupture du lien conjugal ? Pour Isaac, et malgré la promesse de Dieu, c’est la peur de mourir. Mais est-ce la peur de perdre la vie ou celle de voir la promesse de Dieu se perdre dans l’oubli ? Le texte ne le précise pas. Quant aux femmes, dans le genre : « Sois belle et tais-toi ! », on ne fait guère mieux ! Elles obéissent à leur mari. Mais là encore, est-ce par soumission, par désespoir ou par esprit de sacrifice (au profit de la promesse ou de la survie de leur mari) ? Le mystère reste entier.

Si la terre étrangère, dans la promesse de Dieu, apparaît comme un lieu de bénédiction, dans le regard des hommes, elle devient souvent le lieu des peurs imaginaires, des défenses inutiles et de toutes les déstructurations familiales.

Etranger, mon frère…

Ce récit nous montre combien l’on peut se tromper à l’égard de l’étranger. Il n’est pas nécessairement ce sauvage sans culture ni morale, ce féroce soldat qui vient jusque dans nos bras égorger nos filles et vos compagnes ! La ruse est un investissement beaucoup plus hasardeux que celui de la confiance. Et comme souvent dans la Bible, Dieu indiquera par la bouche d’étrangers (Pharaon, Abimélek), à Abraham et Isaac, la voie à suivre.

A la fin de chacune de ces aventures, on constate que Sara et Rebecca sont requalifiées, non seulement comme épouses à respecter, mais comme femmes porteuses au même titre que leur mari, de la promesse de Dieu. Abraham et Isaac ne peuvent prétendre à eux seuls bénéficier de la promesse. Ils ont besoin de Sara et Rebecca à leur côté. Sans elles, ils sont de petits intrigants terrifiés ; avec elles ils deviennent des patriarches ! Ensemble à l’écoute de Dieu, d’étrangers, ils deviennent frères et sœurs de tous les hommes.

Pourquoi ces histoires se répètent-elles ainsi comme si la vie était un éternel recommencement ? Avant d’invoquer l’histoire de la rédaction de ces récits ou leur oralité primitive, il faudrait observer avec honnêteté nos propres histoires de familles, nos parcours personnels. Ne sont-ils pas souvent le théâtre de scènes qui se rejouent ? Celles qui nous sont jouées ici nous apprennent une chose capitale : Dieu ne nous abandonne pas à nos déterminismes, nos peurs, nos mauvais calculs. Chemin faisant, il nous parle et nous surprend. La vie se transforme autour de nous. Nous devenons frères de tous les hommes dans le pays où nous nous trouvons.

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l’Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013

Pour marque-pages : Permaliens.

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