« Déplacées »

Bien sûr il y a la mer, rendue impraticable par la présence des égouts et des bonnes mœurs – qui apprennent aux femmes qu’elles sont plus à leur place sous le parasol que dans l’eau ; bien sûr, il y a l’humidité qui étreint, la foule bigarrée où les voiles religieux multicolores se mélangent aux vrais et fausses Stiletto, le spectacle des fumeurs de narguilés, l’odeur du café fraîchement torréfié, les mezzés entre persil et menthe fraîche…

Mideast Lebanon Syria

Elles sont à chaque coins de rue, sur chaque trottoir, déplacées vers nulle part

Mais ce qui m’a immédiatement bouleversée, c’est la présence des mendiants syriens « les déplacés » comme on les appelle ici. Imaginez un quart de la population libanaise accueillie sans limite mais à qui on refuse le statut de réfugiés. Ils sont partout, plus particulièrement des femmes toute voilée de noirs aux yeux sans avenir avec des jeunes enfants noirs de crasse mais trouvant encore la force de jouer. Postés à tous les carrefours, au moindre feu rouge avec pour tout horizon les gaz d’échappement. Ils ont tout perdu, souvent en quelques heures, tout et surtout l’espoir. Le premier réflexe est de fermer les yeux, trop perturbant. Il ne suffit pas de détourner les yeux pour faire disparaître la misère ; deuxième réflexe, donner, avoir toujours de la monnaie sur soi. Mais ça ne suffit pas, un petit billet vite glissé dans une main sale, revient à fermer les yeux, la  bonne conscience en plus. Nous avons décidé de récupérer des vêtements, les avons triés et distribués, accompagnés d’un billet et de biscuits pour les enfants. Quelques mots d’arabe, un sourire échangé, le regard qui s’éclaire un bref instant.

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insoutenable image de l’enfance sacrifiée

Les froids sont arrivés et toujours plus de « déplacés ». Nous ne pouvions continuer seuls, il nous fallait aider plus et mieux mais sans céder à la tentation de l’aide communautarisée très développée au Liban. Notre prochain n’est-ce pas celui qui est là ? Pierre rencontre alors le très charismatique Docteur Mohanna,  président de AMEL (l’ouvrier) international, un homme intègre dans ses convictions qui met sa vie au service des autres sans distinction politique ou religieuse. Education, santé, aide alimentaire…Les ouvriers de Amel sont sur tous les fronts. Pierre a alors l’idée un peu folle de vouloir entraîner nos amis de France dans notre désir d’aider. Le miracle de la solidarité a lieu, bouleversant de rapidité et d’efficacité. Matha, Paris, Orthez, Cannes, protestants, catholiques, amis du vivre ensemble, en quelques semaines nous avons recueilli 6000 dollars que Pierre a pu remettre à Amel association. Et l’argent continue d’arriver. A l’aide d’une amie libanaise de la paroisse, je vais partir à la rencontre des femmes gravitant dans le quartier, pour les interroger en arabe sur leurs besoins et constituer des colis types à distribuer. Aujourd’hui je me sens à mon tour « déplacée » dans un espace où la vie bascule du jour au lendemain, où  toutes les fausses sécurités disparaissent, où  l’espoir devient survie mais où l’amitié entre les hommes éclaire un regard meurtri dès qu’une main se tend et qu’un sourire s’échange. Surtout ne jamais fermer les yeux.  » Donnez-leur vous-mêmes à manger » (Évangile de Matthieu 14.16)

Christine Lacoste

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l'Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013
Pour marque-pages : Permaliens.

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