Le sermon du lendemain (Matthieu 5.38-41) « Au delà de la violence… »

 

Depuis deux ans, un Dimanche sur deux, nous vivons un culte différent : « Dimanche partage ! » Après un temps d’apprentissage et de révision de nouveaux chants, de prière dirigée, nous méditons ensemble le texte du jour. Très librement nous discutons, débattons et recherchons ensemble ce que Dieu veut nous dire… Echange de questions,  (!) et de perceptions qu’il est impossible à transcrire ici (envoyez-moi vos commentaires !) et dans le prolongement desquelles j’ajoute ma réflexion (ci-dessous).

Matthieu 5, 38-41

38  « Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil et dent pour dent. 39 Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. 40 A qui veut te mener devant le juge pour prendre ta tunique, laisse aussi ton manteau. 41 Si quelqu’un te force à faire mille pas, fais-en deux mille avec lui.

Introduction

Depuis vendredi dernier, les radios, les TV enchaînent les reportages, les interviews, les témoignages. On parle en France d’unité nationale et en occident de coalition internationale contre le terrorisme. Le chef de l’Etat français s’est proclamé chef de guerre. On se trouve soudain des affinités avec la Russie. Les frappes en Syrie s’intensifient contre DAECH ; Voilà la réponse de la France aux attentats de vendredi 13 novembre.

La parole de Jésus me fait l’effet d’une gifle et m’engage sur une voie différente: « Vous avez appris qu’il a été dit… et moi je vous dis».

Premier dialogue

Comment comprenez-vous cette parole de Jésus ? Est-ce que vous l’avez déjà expérimentée ? Et dans le climat qui règne actuellement au Liban, au Mali et en France, comment recevez-vous cette parole de ne pas résister au méchant ?

La première utilité de cette parole : « Tends l’autre joue », c’est son aptitude à nous révolter ! Elle nous fait toucher nos limites. C’est sans doute l’un des premiers buts poursuivi par Jésus.

Quelqu’un vient de te gifler ; un cycle de violence commence.  Sauf si celui qui est en face est très costaud (!), le réflexe, c’est de frapper. La violence de l’agression nous paraît légitimer, la violence de la riposte (« c’est lui qui a commencé ! »). Et en frappant à mon tour, vais-je veiller à donner l’exacte mesure de ce que j’ai reçu ou vais-je y ajouter un petit complément ? Pour un œil, vais-je enlever seulement un œil, ou un œil et une oreille ? Vient alors la contre-riposte légitimée par la riposte. Le mécanisme de la violence s’emballe et ne s’arrête plus. Feu René Girard l’a expliqué à merveille.

A moins qu’une parole ne s’interpose au début du cycle et n’enraye le mécanisme. Je reçois une gifle (peut-être l’ai-je méritée d’ailleurs…), mais avant ma contre-attaque, la parole de Jésus ouvre une voie inattendue : « Tends l’autre joue… ». Pour être franc, cette parole m’est plus insupportable encore que la gifle que je viens de recevoir ; mais au lieu de me retourner vers mon adversaire pour le gifler,  la parole de Jésus m’oriente sur un autre terrain. Si au lieu de rendre le mal pour le mal, je détourne ma révolte contre Dieu, lui exprimant mon incompréhension, c’est presque déjà gagné ! La parole de Jésus ouvre une voie de diversion par le questionnement. Elle interrompt le cycle de la violence et lui propose un autre mode de résolution.

Deuxième dialogue

La loi du talion (du latin talis, tel, pareil) établit quel genre de rapport au prochain ? Cette règle bien appliquée peut-elle régler le problème de la violence ?

La loi du talion se trouve dans la Bible (Exode 21.24 et ailleurs) et bien avant la Bible, dans le code d’Hammourabi (civilisation assyrienne 1730 av. J.C, dont la stèle se trouve au Musée du Louvre.)

La loi du talion propose un système équitable du traitement de la justice. Elle permet un vivre ensemble social. Sa logique pour rétablir la justice est circulaire, facile à comprendre : la logique du donnant-donnant. Ce système de régulation de la violence permet notamment la protection des plus faibles. Elle nous invite à considérer l’autre comme un autre soi-même, un semblable.

Le problème, c’est que l’autre n’est pas que « semblable », il est aussi « autre », différent, toujours plus compliqué que ce qu’il laisse (entre) voir ou entendre de lui-même. Il y a de l’inconnu, du mystère chez nos semblables. Ils ne sont pas aussi semblables qu’ils en ont l’air ! C’est pourquoi, on peut dire que le prochain est à la fois « même » et «  autre ». Il est celui que je vois mais dont je ne perce pas le mystère.

Jésus propose ici une logique beaucoup plus respectueuse de notre complexité humaine. Ce n’est plus la réciprocité millimétrée du donnant-donnant qui va réguler nos rapports, mais une autre logique, une folie, celle de l’excès, de la surabondance et du don de soi (Elian Cuvillier – le Sermon sur la Montagne) ! Le Sermon sur la Montagne ne cherche plus l’équilibre relationnel mais le déséquilibre, l’excès relationnel. Il nous conduit à un point de rupture non pas avec l’autre mais avec nous–mêmes ; un point de non-retour aux certitudes initiales ; une ouverture confiante à l’inconnu, au mystère irréductible de l’autre.

Ça ne veut pas dire qu’on va abandonner la loi du talion. Elle reste nécessaire pour réguler de manière générale les sociétés humaines.
En principe, quand la barbarie entre en action, on ne va pas lui tendre l’autre joue ; on lui applique la loi du talion.

Mais disant cela, je doute aussitôt… Parce que je suis convaincu qu’au fond de n’importe quel terroriste, il y a un enfant perdu, un pauvre gosse, crédule, misérable dont d’autres ont pris possession et manipulent à distance. Je pense en particulier à ce gamin qui s’est fait exploser rue Voltaire à Paris, tout seul, ce vendredi-là… il n’a tué que lui. Mon Dieu, quelle solitude, quelle désespérance !

Je n’aime pas ces slogans, ces petites phrases des va-t-en guerre de droite et de gauche bombant le torse ; ces marseillaises en boucle qui simulent, dans le feu de l’émotion, une unité nationale et internationale construite sur l’esprit de vengeance et, sans oser le dire franchement, sur la haine de tous les musulmans.

L’ouverture à l’altérité

Le « mais moi je vous dis » de Jésus résonne comme le surgissement d’une surprise divine au cœur de notre humanité souffrante ; comme un don.

Nous sommes invités à nous laisser surprendre, envahir peut-être, par cette parole de Dieu portée par le Christ.

On ne tend pas l’autre joue en prenant des cours de zen ou de sanctification accélérés, mais en laissant la grâce agir ! En constatant, émerveillés (et souvent après coup), l’effet de son irruption, de son passage au sein d’un conflit insoluble, de son travail au cœur d’une violence relationnelle fratricide.

Frères et sœurs, rappelons-nous que cette parole du Seigneur nous est dite aujourd’hui premièrement pour nous surprendre et perturber le cycle inéluctable de la violence.

Elle vient deuxièmement orienter nos regards vers le monde qui vient, un monde tout autre, un monde sans violence ; un monde déjà là en espérance, perceptible dans un regard fraternel, un sourire, une parole qui élève, une prière faite au nom de Jésus-Christ. AMEN  !

 

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A propos Pierre Lacoste

Pasteur de l'Eglise Protestante Française de Beyrouth depuis juillet 2013
Pour marque-pages : Permaliens.

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